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La vieille femme poussa la porte et se tint droite comme un mât sur la petite terrasse. La tempête s’était calmée. Devant elle, l’océan n’était plus que murmure. Le ciel en verre de cathédrale laissait passer au travers de ses vagues de nuages le soleil de la fin d’après-midi. Quelques marches de planches la menèrent sur le sable. La furie des éléments avait déposé sur la plage d’innombrables débris en y traçant de grandes balafres envahies de varech. -Tout cela vient de partout et de nulle part- se dit-elle en grattant de son bâton le sable dur que la marée avait découvert. -De partout ou de nulle part ? - Se reprit-elle. -De partout : parce que ces objets peuvent réellement venir de partout! Et de nulle part parce que je suis incapable de donner un nom à ce « partout » pour chacun d’eux. Elle réalisa que son ignorance pouvait la conduire à refuser l’existence d’un « quelque part » qu’elle nommait « partout » en  le remplaçant par « nulle part ». Elle décida alors à partir de ce jour de lire le livre de l’océan pour acquérir peu à peu les innombrables secrets de la connaissance.

Les années passèrent. La vieille femme connut de nouvelles tempêtes descendit à nouveau sur la plage, inspecta les débris en tirant peu à peu secrets après secrets. Plus elle apprenait, plus elle pensait être ignorante et plus elle avait soif de connaissance. Mais jamais son esprit n’avait connu telle allégresse.

Un soir de tempête d’équinoxe, tandis qu’elle parcourait la plage, une forme attira son attention à l’endroit où le sable rejoint  la petite falaise qui  plonge dans l’océan. En s’approchant, elle découvrit une frêle embarcation éventrée. Lorsqu’elle y parvint, un corps inanimé l’accueillit. Le jeune homme à moitié nu paraissait mort. Posant un genou dans le sable, elle se pencha  sur lui. Sa poitrine se soulevait encore. L’océan avait ramené vers la vie cet inconnu.

La vieille femme rejoignit les marches de bois, parvint à la terrasse, ouvrit la porte de sa cabane, y disparut pour réapparaître aussitôt.  Son bras droit tenait une lanterne de marin. Se tournant vers la falaise elle lui imprima un mouvement harmonieux et précis en direction d’une petite maison  éclairée et redescendit sur la plage pour rejoindre le naufragé. Malgré sa grande lenteur, elle se hâta, la couverture de sa couche  roulée sur son épaule. Deux hommes l’avaient rejointe lorsque qu’elle fut sur le point d’atteindre la minuscule épave. Ils portaient l’échelle du sémaphore du petit port de pêche caché derrière la falaise. Tandis qu’ils dégageaient le jeune homme des restes de son embarcation, la vieille femme installa minutieusement la couverture sur l’échelle. Le jeune homme y fut bientôt déposé  et elle referma la couverture sur son corps meurtri. Les deux hommes soulevèrent le naufragé et le transportèrent dans la nuit noire. La vieille femme remonta ses marches de planches et  une petite bourrasque claqua sur elle la porte de la cabane.

Le jeune homme ouvrit les yeux. Il était allongé sur l’une des quatre paillasses de l’infirmerie du petit port de pêche. Un vieux marin trop âgé pour naviguer y tenait  les rôles d’infirmier et d’intendant. La modeste bâtisse donnait refuge aux naufragés et aux pêcheurs malades et peu fortunés. Le vieux marin se pencha sur le jeune homme, lui soulagea la nuque d’une main bienveillante et lui glissa une cuillère de soupe de poisson entre les lèvres. La patience du vieux marin et le désir de survivre du jeune homme vinrent à bout du bol de soupe et tous deux poussèrent un grand soupir de soulagement lorsque les dernières gouttes furent avalées.

Les marées succédèrent aux marées, les tempêtes aux tempêtes... L’infirmerie s’était remplie et le jeune homme convalescent fut promu assistant infirmier. Il parlait une langue inconnue, mais comprit bien vite la tâche que lui avait attribuée le vieux marin en échange de sa pension. Ses grands yeux noirs et son sourire emplis de bienveillance et de compassion apportaient aux malades et blessés le réconfort et la force de lutter pour recouvrer vigueur et bonne santé. Son attention auprès des patients lui valut la reconnaissance unanime de la communauté vivant autour du petit port de pêche. Il apprit bien vite notre langue et bien que ne sachant ni lire ni écrire, s’exprimait de façon fine et raffinée, toujours avec le désir d’apprendre et de comprendre pour mieux soigner les déshérités. Un matin, la porte de l’infirmerie s’entrouvrit et la silhouette de la vieille femme apparut. Elle portait des tenues de pêcheur impeccablement pliées et les tendit au jeune homme. Ils ne purent échanger qu’un sourire silencieux emplis d’une émotion intense. La vieille femme reçut du vieux marin quelques poissons et un filet de pommes de terre en échange de son très soigneux travail de couturière. Elle reprisait et remettait en état de vieux vêtements  de pêcheurs délabrés. Les pensionnaires de l’infirmerie pouvaient ainsi s’habiller sans frais et retrouver  fière allure lors de leur guérison.

Un jour d’hiver, le jeune homme vit la vieille femme  lutter contre le vent sur le chemin de retour vers sa cabane. Il accourut et la soulagea de son panier de poissons et de son filet de pommes de terre. Ils arrivèrent chez elle. La vielle femme invita le jeune homme à entrer dans sa demeure par la porte qui donne directement sur le chemin qui rejoint le haut quartier du petit village de pêcheurs à la plage en longeant le bord de la falaise. Le jeune  homme crut se retrouver dans une cabine de bateau. L’unique pièce comportait deux portes et trois hublots bordés de cuivre. Un petit foyer dans  un coin duquel reposait un gril en fonte réchauffa vite les deux occupants. La hotte de la cheminée supportait une étagère sur laquelle reposaient trois livres. Un livre de cuisine de bord, un livre de chants de marins et une bible. Tous les trois provenaient d’une épave et sentaient la mer et le vent. La vieille femme s’assit dans le fauteuil de la pièce et d’une main accueillante fit signe au jeune homme d’en faire de même sur sa couche. Elle  lui expliqua que la cabane était l’œuvre d’un charpentier de marine qui l’avait bâtie à son intention voici bien longtemps. Le jeune homme se chargea de faire griller quelques poissons et fit cuire des pommes de terre dans les braises. La vieille femme lui demanda de partager le repas. La nuit était tombée depuis longtemps et le vent redoublait de violence. Elle proposa alors au jeune homme l’hospitalité pour la nuit. Il y avait à même le sol une paillasse recouverte de ses travaux de couture. Ils la dégagèrent en déposant la pile sur la table centrale fichée sur un volumineux tube de cuivre comme dans  un carré de bateau. Le silence enveloppa leur sommeil.

Les marées succédèrent aux marées. Le jeune homme était désormais installé chez la vieille femme. Chaque soir, de retour de la petite infirmerie, il rentrait chargé de travaux de couture, de poissons frais et de pommes de terre. Après le souper, la vielle femme apprenait avec patience au jeune homme à lire et écrire. Les livres de recettes et de chants de marins n’eurent bientôt plus de secret pour lui. Il devint bien vite fier de chanter avec les pensionnaires de la petite infirmerie. Un soir, alors qu’il s’apprêta à saisir la Bible, la vieille femme lui retint la main et lui demanda de ne pas toucher à la sainte lecture. Il respecta son désir...

Le ciel et la mer avaient pris leurs couleurs d’automne. Un soir après le repas traditionnel pris sans hâte devant le foyer, la vieille femme s’assis devant le jeune homme. La lune et la lanterne de marine donnaient à l’atmosphère une grande solennité. Elle prit la parole : « le jour est venu de te parler... Ton chemin t’attend, je dis bien ton chemin... Toi seul vas le découvrir. Le  destin, ton destin te guidera. Ne te retourne pas sauf pour admirer sans t’attarder, sinon les regrets t’envahiront et tu reviendras en fuyant ton destin et ce que doit être ta vie !  Ne t’arrête pas souvent en chemin, car si  tu marches,  la distance que tu auras à parcourir te rapprochera de ton destin. Chaque arrêt t’en éloignera !

- Mais où dois-je aller et pendant combien de temps ? Lui demanda-t-il.

- Ta vie te guidera et peu importe le temps ! Seule compte ta volonté à devenir toi-même... » -Répliqua-t-elle.

La vieille femme se leva et se dirigea vers la cheminée. Elle prit la Bible sur l’étagère et la posa délicatement sur la table. Faisant dos à nouveau au jeune homme, elle souleva un lambris de la hotte et laissa apparaître une petite niche juste derrière l’emplacement de la Bible. Sa main s’enfonça profondément dans l’orifice, elle en sortit quatre pièces d’or et une petite boite de bois. Il y eut un grand silence, comme dans une cérémonie religieuse. La pleine lune se glissait par le hublot donnant sur la mer et mêlait sa douce lumière à la danse de la flamme de la lanterne de marine. La vieille femme assise face au jeune homme contempla les pièces d’or et la petite boite de bois puis ferma les yeux... Il comprit l’importance que la vielle femme portait à l’instant présent sans toutefois savoir pourquoi. « Ta route sera longue »     -Reprit-elle. « Prends ces pièces d’or, elles sont toute ma richesse. Grâce à elles, ton destin pourra guider ton chemin. »- Le jeune homme demeurait silencieux et grave. Ses yeux noirs immobiles brillaient dans la pénombre. La vieille femme prit la petite boite de bois en joignant ses mains et l’ouvrit comme un

livre précieux. Son regard entraîna tout son esprit dans le contenu de cette boite. Le jeune homme comprit que la vielle femme n’était plus là. Il se sentit brutalement seul. De longues minutes s’écoulèrent et la vielle femme referma la petite boite de bois. Elle était revenue... Le jeune homme fut comme rassuré. Elle tendit la petite boite de bois au jeune homme et lui faisant promettre de ne jamais en regarder le contenu.

« Cette boite te permettra de trouver ton chemin. » -Lui dit-elle. « Tu ne pourras connaître ce qu’elle contient que lorsque ton destin te fera revenir à moi ». Le jeune homme ne dit rien. Sa vie commençait...

Le jour du départ arriva. La vieille femme avait préparé une tenue de voyage pour le jeune homme. La ceinture du pantalon comportait cinq poches secrètes séparées : Quatre pour les pièces d’or et une bien distincte pour la petite boite en bois. Tous deux se retrouvèrent sur la petite terrasse de la cabane face à l’océan. Leurs regards suivirent les vagues jusqu’à l’horizon. La vieille femme dit : « Va et suis ton destin. » -Le jeune homme se retourna et s’engagea sur le chemin qui mène au petit village de pêcheurs. La vieille femme était restée sans geste, le regard dans l’infini.

Le jeune homme poussa bientôt la porte de l’infirmerie du petit port de pêche. Le vieux marin semblait l’attendre. Le jeune homme tenait la petite boite à la main. Il l’ouvrit pour en dévoiler le contenu au vieux marin. « Ne me dis pas ce que tu vois mais indique moi mon chemin. » -Lui dit-il. « Je ne connais que toi ici! Peux-tu m’aider ? ». Le vieux marin sembla ému en découvrant le contenu de la boite. Il invita le jeune homme à sortir  avec lui. Tous deux se tenaient sur le quai d’embarquement. Deux bateaux sommeillaient en s’étirant sur leurs amarres. Un léger clapot les berçait dans une odeur d’iode et de poisson. Le vieux marin leva sa main en direction de la ville de l’autre coté de la baie. « Va ! » -Lui dit-il. « Il y a là bas un marchand de tissus ton destin passe par lui ».

Le jeune homme emprunta la route à la sortie du petit port de pêche. Tandis qu’il marchait vers la ville située de l’autre coté de la baie, il se souvint de la parole de la vieille femme qui lui recommandait de ne pas se retourner. Alors que la tentation devenait trop grande, il arriva dans les faubourgs de la ville. Le petit port de pêche  lui faisait face. Il sourit... Point besoin de se retourner pour admirer la beauté de son passé. La nature complice  lui offrait toute sa bienveillance. L’arrondi  du dessin de la cote lui montrait que  l’indulgence du sort semblait accompagner son entreprise. Sa démarche sans but connu trouverait sa valeur dans son essence même, pensa-t-il. Il comprit en un instant qu’il devait apprendre le chemin de sa vie et que ce chemin le mènerait forcément au but de son existence. Le refus de l’acceptation de son chemin ne pourrait que le conduire au refus d’être, de vivre et de se construire un avenir...

Les faubourgs étaient bien calmes, les habitants se déplaçaient sans hâte et avec sérénité. Leurs regards respiraient un bonheur simple et paisible. Le jeune homme franchit un pont de bois et se trouva brutalement plongé dans une activité fébrile sans âme. La ville l’avait avalé en quelques pas. Les chariots tirés par des chevaux allaient et venaient à une vitesse folle. La population circulait dans l’indifférence, les yeux perdus dans le vague de l’anonymat. Ici, plus d’odeur de varech, de marée ou de poissons. Toute sensation se mêlait aux autres en créant une uniformité sans saveur. Le jeune homme se sentait mal. Heureusement, l’enseigne du magasin de tissu stoppa sa marche. Il poussa la porte de l’établissement

qui se referma sur lui et l’enveloppa d’une atmosphère feutrée

qui contrastait avec le brouhaha de la rue. Il n’avait jamais vu d’aussi beaux tissus. Les employées les présentaient au clients en les manipulant avec une infinie délicatesse dans un silence quasi religieux. Sa tenue de voyageur lui parut insignifiante en regard de tout cet étalage de luxe. Il eut un mouvement de recul. Une voix bienveillante le rassura : « N’aie pas peur ! Approche ». Le jeune homme découvrit derrière l’un des comptoirs  le propriétaire du magasin. Habillé de façon sobre mais élégante, l’homme lui parut aussitôt de confiance.  « Que recherches-tu ? » -Lui demanda-t-il. Le jeune homme ouvrit la petite boite de bois. « Ne dis rien mais dis moi où aller. » Le riche marchand, pénétré d’une grande émotion, laissa perler sur ses joues de grosses larmes : « Monte dans le chariot qui part dans une heure et au terme de son voyage, poursuis ta route... » Le jeune homme remercia le commerçant et sortit discrètement. Il tira de son sac de voyage un poisson séché et le dégusta assis  au coin de la rue. Les manutentionnaires du magasin s’affairaient auprès du chariot en le chargeant méticuleusement de nombreux rouleaux d’étoffes. Lorsque l’heure du départ approcha, ils attelèrent deux magnifiques chevaux et invitèrent le jeune homme à s’installer sur la précieuse cargaison. Le cocher fit claquer son fouet et  le jeune homme partit vers l’inconnu. Il ne se retourna pas. Il préférait se familiariser avec cet inconnu pour que bien vite il ne le soit plus... Il se dit que c’était la meilleure façon d’échapper au doute et à la crainte de se laisser porter sans être maître de son destin ou pire encore de n’être capable de suivre le bon chemin : le sien ! La route serpentait dans la plaine et longeait de jolies montagnes aux formes arrondies. L’océan fut vite bien loin en arrière. Le jeune homme découvrait de nouvelles senteurs et ses yeux essayaient de retenir tous les paysages traversés. Jamais il n’eut pu penser que la terre était aussi variée malgré son immobilisme. Les caprices de l’océan ne seraient plus désormais sa seule référence... Le cocher proposa bientôt au jeune homme de venir s’installer à ses cotés. Il connaissait parfaitement  sa route  et se plut à  répondre à toutes ses questions. Le jeune homme écoutait avec attention comme un élève modèle. Chaque soir, ils dételaient les chevaux,  partageaient leurs vivres et se couchaient sous le chariot pour passer la nuit. Bientôt le jeune homme sut même mener l’attelage avec beaucoup d’assurance. Le cocher était impressionné par la faculté d’adaptation de cet être sorti tout droit de l’océan. Ils croisèrent quelques voyageurs mais se contentèrent de les saluer poliment sans s’arrêter en chemin. Un beau jour, ils parvinrent enfin à la ville, but de la cargaison du riche négociant. Le jeune homme aida le cocher à décharger le chariot. Il pénétra chargé comme un baudet dans un immense bâtiment où régnait une agitation fébrile. Un contremaître lui fit signe de déposer ses lourds rouleaux de tissus sur de grandes étagères aménagées à cet effet. Sans un mot, deux hommes  enfilèrent  à chacun d’eux une longue tringle pour les fixer sur des dévidoirs. Bientôt, les rouleaux se mirent à tourner pour alimenter d’immenses tables de découpe où s’affairaient toute une fourmilière d’ouvrières. Le jeune homme fut surpris par toute cette coordination silencieuse. D’un regard circulaire, il chercha à comprendre le pourquoi et le comment de tout ce qu’il découvrait en quelques instants. Bien vite, il se résolut à renoncer.  « Pourquoi devrais-je tout comprendre de cette activité dans son détail ? » -Pensa-t-il, alors qu’il admirait de somptueux vêtements juste terminés prêts à repartir pour une autre ville. « Chaque homme ou femme a sa tâche sur cette terre. Lorsqu’elle correspond à son propre destin, cette tâche devient louange à la vie. » -Reprit-il en aidant le cocher à charger le chariot de ces merveilleuses réalisations. Il aurait pu être jaloux, mais le seul sentiment qui pénétrait son âme était celui de l’admiration et du respect. Le jeune homme savait que son destin n’était pas là ! Sa route l’appelait ! La différence de destin ne devait à ses yeux qu’engendrer admiration et respect du choix que chacun est  en mesure de faire selon ses capacités pour mener sa vie...

Le jeune  homme fit ses adieux au        cocher et se retrouva seul face à son destin devant l’usine de confection. Il s’assit... Le cocher grimpa sur le chariot et remonta la rue. Le jeune homme le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il se soustraie à son regard. Il se sentit brutalement prisonnier de sa solitude. Il ouvrit sa besace, et en tira ses trois derniers poissons séchés. Il pensa pendant quelques longues minutes à la vieille femme, à la cabane de bois à la plage, au petit port de pêche, à l’infirmerie... Ses yeux rougirent et sa poitrine se noua. Il sentait ses forces l’abandonner et mis des heures à mâcher ses trois derniers poissons séchés. Il songeait  au vieux marin et à la soupe qui l’avaient ramené à la vie juste après son naufrage. Il se sentait aussi faible que ce jour là. Lorsque sa tête penchait progressivement vers le sol, il la ramenait à la verticale comme un être qui lutte contre le sommeil de la mort. La nuit était tombée. Un grand silence recouvrit la rue. Une à une, les lumières de la ville s’évanouirent en gommant tous ses reliefs pour les uniformiser au néant des perceptions du jeune homme. Une voix douce qui lui sembla venir de nulle part le réveilla de ce sommeil morbide. « Je reconnais ces vêtements ! » Lui dit une femme d’une quarantaine d’années qui tenait dans sa main droite une lanterne de marin en tout point identique à celle de la vieille femme... Le jeune homme retrouva sa confiance perdue. Son destin recollait à sa vie. Il se leva, ajusta sa tenue et sourit à la silhouette qu’il devinait à peine dans la pénombre. « Suis moi... » - Lui dit-elle. Le jeune homme se faufila dans d’étroites ruelles en emboîtant avec confiance le pas de l’inconnue. Ils arrivèrent bientôt devant une petite bâtisse, y pénétrèrent et se laissèrent absorber par la nuit... Le lendemain, la femme finit  de  remplir la besace  du jeune homme de nombreuses victuailles. Tandis qu’elle ajustait la courroie du bagage, leurs regards se rencontrèrent et se noyèrent l’un dans l’autre. Le temps s’arrêta quelques secondes. Deux grosses larmes ruisselèrent sur les pommettes saillantes de la femme bouleversée. « Que se passe-t-il ? » -Lui demanda le jeune homme en calant la besace sur son dos. Ce faisant, il sentit, dans la doublure de son pantalon, la petite boite en bois. Sans hésiter un instant de plus, il la dégagea avec minutie et lui en dévoila le contenu. « Ne me dis rien sur ce que tu vois mais indique moi le chemin à suivre. Mon destin passe par lui. » -L’effet fut instantané : Elle tomba en sanglot et se réfugia dans les bras du jeune homme. Le soleil levant caressa l’émotion partagée pleine de mystère et de respect mutuel sur le pas de la porte de la petite bâtisse. «Attends moi! » -Lui dit-elle, en entrant dans la maison. Le jeune homme s’assit. La ruelle étirait ses ombres du petit matin en se réveillant. « Me voilà ! » -Elle tenait en main un joli bouquet de fleurs séchées composé avec soin.« Puis-je t’accompagner sur le chemin de ton destin jusqu’à la rivière? » Demanda-t-elle les yeux rougis. Le jeune homme ne put que hocher de la tête pour donner son assentiment. L’émotion nouait sa voix. Le silence accompagna leurs premiers pas.

Le jeune homme n’avait pour certitude que celle de savoir qu’il allait vers son destin. Le chemin longea bientôt un ruisseau fumant de toute sa vapeur d’eau. Le soleil les éblouit en jetant ses rayons sous l’arche d’un petit pont de pierre. La femme hâta son pas presque jusqu’à la course. Le jeune homme eut du mal à la suivre en raison de sa charge. Ils stoppèrent juste avant de franchir le petit pont de pierre.

Elle s’agenouilla. Le chant de la rivière étouffa le murmure de sa prière. Le Jeune homme ferma les yeux et laissa son âme se joindre à celle de l’inconnue. Cette dernière se releva et jeta le bouquet dans la rivière qui l’emporta dans la danse des ses remous. « Va vers ton destin! Le mien est ici dans la plaine. La montagne t’attend. La roue préhistorique montrera ton chemin. Au soleil couchant, sa plus grande ombre t’indiquera la direction de ton destin. » -Elle pointa son doigt vers une ligne de crête inondée de lumière. Le jeune homme parcourut du regard la ligne d’horizon jusqu’au point indiqué par la généreuse inconnue. Lorsqu’il se retourna, elle avait disparu...

Le soleil eut vite fait de dépasser le jeune homme sur les vigoureux lacets qui disparaissaient dans une épaisse forêt moussue. Le chant des oiseaux invisibles et les senteurs humides enveloppaient son ascension dans un véritable tunnel de verdure. De nombreux ruisseaux se dissimulaient sous le labyrinthe d’une multitude de racines entremêlées. Il en profita pour remplir sa gourde. La forêt fut bientôt derrière lui. Une immense pelouse en forme de croupe de cheval  le séparait à présent du ciel qui l’entourait de toute part. Son ascension n’en finissait pas jusqu’au moment où le jeune homme parvint sur le plat sommital de la montagne. Il suivit un petit chemin creusé dans l’herbe jusqu’à la ligne de crête. Au loin il aperçut un véritable océan de nuages. Ici, pas de petit port de pêche mais la même envie d’apprendre et de comprendre les éléments que face aux vagues de la plage près de la cabane de la vieille femme. L’énigme et l’inconnu auxquels il faisait face stimula brutalement son désir inconscient d’aller de l’avant et de se forger une expérience que son destin allait lui offrir. Deux envies antagonistes le bousculèrent alors. La première lui dictait de foncer dans l’inconnu sans aucune retenue. Il se souvint alors des nombreux marins inexpérimentés qui avaient quitté trop hâtivement et sans préparation le petit port de pêche pour ne jamais y revenir !

La deuxième  lui   recommandait  de  suivre   paisiblement  son   destin   à   la  vitesse   que   la   raison   et   l’efficacité lui imposeraient. Ils se rappela l’indication de la femme qui l’avait secouru et poursuivit calmement son chemin en direction de la roue préhistorique. Le chemin suivit la ligne de crête et  s’évanouit lorsque celle -ci s’élargit pour se transformer en plateau. Le Jeune homme se trouva désappointé. La pelouse rase comptait des dizaines de roues préhistoriques ! Il y avait en effet de nombreux cercles de pierres plantées dans la terre et touchant le ciel comme les  sommets des montagnes qui fermaient l’horizon. Les pierres n’excédaient pas une coudée de hauteur comme si leur présence devait être cachée et respectée. Les cercles ainsi formés rappelaient par leurs dimensions des groupes d’amis discutant autour d’un feu  une nuit froide pour renaître au lendemain. Le soleil au zénith ne projetait aucune ombre précise. Le jeune homme comprit que le temps était venu de se reposer, de manger et de contempler. Entre ciel et terre, il ne  distinguait aucune ville. Le vol d’un gypaète entraîna son  regard dans l’infini du paysage. Il comprit qu’il se trouvait face à  un univers inconnu, que son ignorance à nouveau allait lui procurer le bonheur d’apprendre, de comprendre, de connaître, de savoir... Il comprit qu’il devait plus que jamais courir dans les traces de son destin. Son humanité ne se révélerait que s’il suivait le cours de son âme sans hâte, avec discernement, sérénité et détermination. Il se restaura et s’endormit  dans sa couverture sur la prairie pour attendre le soir. Les nuages d’Ouest qui étaient si petits lors de son arrivée sur le plateau commencèrent à grossir, se rapprocher et finirent par l’envelopper d’une humidité oppressante.

Le jeune homme se réveilla en toute fin d’après midi. Un soleil tiède léchait sa joue tournée vers l’occident. De nouvelles senteurs flattèrent son odorat. Il ouvrit un œil qui fut aussitôt inondé par la douce tiédeur du couchant.                « La plus grande ombre ! » - Se rappela-t-il. Et il se dressa sur ses jambes. Les roues préhistoriques commençaient à laisser traîner leurs ombres régulières sur la prairie de son destin. Il se sentit attiré par la plus orientale d’entre elles et la contempla longuement. Le cercle qu’elle dessinait sur le sol était plus grand que celui de ses voisines. La pierre la plus haute, la plus au Nord, étirait une ombre régulière et pratiquement sans fin dans les lueurs du soleil couchant. Le jour borda son édredon d’or sur la montagne. L’ombre s’allongea une dernière fois pour disparaître en pointant vers l’orient. Le jeune homme assista alors à un spectacle magnifique. Lorsque la prairie sombra dans la nuit, le soleil agonisant illumina une magnifique pyramide blanche pointant vers les étoiles. Le jeune homme emplit son âme de cette vision, installa son bivouac et s’endormit au milieu du cercle de pierres...

La fraîcheur du petit matin le réveilla. Il eut bien du mal à décoller ses paupières mais son destin l’anima bien vite d’une grande agitation. La pyramide blanche qui masquait encore le soleil était devenu noire irisée d’or. La pierre lui avait indiqué le chemin, il devait s’y rendre! Le plateau s’achevait à l’Est par une petite falaise. Le jeune homme y découvrit une sente qui lui permit de trouver sa faiblesse et de descendre dans l’un des nombreux vallons qui le séparaient de la pyramide. Il dut traverser de nombreux ruisseaux, gravir d’immenses pierriers, pour atteindre un plat entouré d’arbres au milieu duquel siégeait une petite cabane. La cheminée de pierre caressait de sa fumée le dégradé du ciel en essayant de tutoyer de petits nuages d’altitude. Il y pénétra, le foyer lui offrit la chaleur qui lui avait manqué au cours de la nuit. Il n’y avait personne dans cet abri de planches mais tout montrait que quelqu'un y vivait. Il s’assit un instant, but longuement et attendit que le soleil atteigne la cabane pour en sortir. A peine fut-il sur le pas de la porte que le concert des sonnailles de nombreux moutons mit fin à sa solitude. Bientôt, la marée blanche encercla la bâtisse dans un nuage de poussière, l’aboiement des chiens mis de l’ordre  dans ce déferlement brutal. Le berger apparut, sa démarche lente contrastait avec l’agitation du troupeau. Le cadavre d’une jeune brebis accidentée enveloppait ses épaules et son bâton lui donnait l’allure d’un personnage biblique. Le pasteur avait rejoint le jeune homme. Il lui fit signe de rentrer dans la cabane. La magie de l’isolement et la spontanéité de la rencontre fit naître simultanément sur les deux visages un sourire amical et complice. Ils engagèrent une conversation feutrée et discrète comme s’ils avaient peur que quelqu’un ne partageât leurs propos... Le berger tout en parlant dépeça  l’animal. Bientôt, une bonne odeur de grillade s’échappa de la cheminée et les deux hommes partagèrent un excellent repas arrosé d’un petit vin de pays que le berger conservait dans une outre de peau. Après le fromage de brebis qui embauma toutes leurs paroles, le jeune homme présenta au berger la petite boite de bois. Pour la première fois, cette dernière ne déclencha aucune réaction ! Le jeune homme en fut surpris et s’isola auprès d’un ruisseau  situé à un jet de pierre de la cabane. « Cette rencontre sur le chemin de mon destin ! », se dit-il, « ne me donne pas de route à suivre mais elle embellit ma vie et me donne à connaître le bonheur de l’enrichissement dans l’inconnu et la découverte. Sans destin, sans route à suivre, pas d’échange possible, pas de renouveau, pas de découverte,  pas  d’enrichissement de l’âme... » Il revint vers le berger, le visage rayonnant de bonheur. Ils passèrent le reste de la journée à s’offrir mutuellement le passé de leurs vies. Leurs différences les unissaient et les enrichissaient. La nuit qui suivit ne suffit pas à les rassasier dans leur quête de connaissance. Le feu s’assoupit au lever du jour, et les deux amis parlaient toujours... Les chiens du berger le rappelèrent à l’ordre. Il devait redescendre dans la vallée pour l’hiver avec tout son troupeau. La journée y suffirait à peine et l’heure avançait... Le jeune homme l’aida à ranger la cabane. Il le salua et se dirigea vers l’Est en direction de la pyramide blanche. Les montées succédèrent aux descentes. Bien vite le soleil souleva toutes les odeurs de la montagne et les abandonna aux caprices du ballet de ses courants d’air. Lorsqu’il parvint sur une crête, le jeune homme porta sa main au visage. La pyramide blanche lui apparut de nouveau. Elle lui sembla toute proche et sa lumière l’éblouit plus que le feu de la forge du maréchal ferrant du petit port de pêche. Il venait de découvrir la neige. Il enrubanna son visage de son écharpe en faisant disparaître ses yeux sous une minuscule fente ménagée dans le tissu. Bientôt plus de pelouses, plus de forêts mais d’immenses pierriers convergeant vers la montagne de lumière en s’évanouissant sous la neige. Il se sentit inexorablement attiré par elle. Son pas accéléra jusqu’à lui faire perdre haleine. Ses bottes de cuir atteignirent la première langue de neige. Le froid enveloppa ses pieds, la pente se redressait. Le jeune homme, en bon marin, fit en sorte de conserver le cap indiqué par la roue préhistorique. Il butta contre une petite barre rocheuse juste à l’aplomb  du sommet de la montagne. Elle interrompait l’immense pente qui s’élevait comme un voile en direction de la pointe de la pyramide. Il y découvrit une petite ouverture circulaire partiellement dissimulée sous la dentelle de glace de nombreuses petites stalactites. Il dégagea le passage à l’aide de son bâton. Le rideau cristallin se ficha dans la neige comme une herse de pont-levis. Le jeune homme se tenait à présent dans une petite grotte sombre et froide. Il y trouva de la mousse séchée qui lui permit d’embraser un fagot et de se réchauffer. La salle s’enfonçait de quelques pas sous la montagne et permettait d’abriter trois ou quatre personnes. Un mobilier de pierres assemblées de façon minutieuse offrait table et litières regroupées autour du foyer central. Les bottes furent bientôt sèches. Il déposa ses pieds sur une pierre tiédie par le feu et s’assoupit. Le feu perdit de l’ardeur, et le froid réveilla le jeune homme. Le crépitement de la neige se mêlait à celui des petites flammes timides qui faisaient danser les ombres dans cette minuscule caverne de Platon. La nuit était tombée. La lune diffusait une lumière métallique qui donnait aux flocons l’apparence d’une multitude de billes d’acier. Le jeune homme enfila ses bottes ajusta son manteau et tira de son sac un fromage de brebis que lui avait donné le berger. Il jeta un nouveau fagot dans le feu et médita en mangeant lentement le fromage. Le  jeune homme se coucha avec la lune...

Le matin venu, il se réveilla dans un océan de silence. La houle figée enveloppait les montagnes que le soleil léchait par endroits de son pinceau d’or. Prisonnier de cette uniformité blanche, il se réfugia au fond de la grotte. Une pierre creuse qui récupérait l’eau de fonte lui permis de se désaltérer. Il reprit du bois dans la pile adossée à la paroi. Ses doigts engourdis eurent du mal à ranimer le foyer. D’un geste maladroit, il voulut mettre un peu d’ordre dans la réserve de bois qui s’étalait peu à peu dans la grotte. Tout l’édifice s’effondra comme une petite avalanche. Il  allait jurer lorsque son regard fut attiré par un petit tas de pierres  dévoilé à ses yeux par la chute  des rondins. Il entreprit d’enlever une à une les pierres. L’onglet le faisait  souffrir atrocement mais son entêtement lui fit oublier la douleur. Il découvrit après de nombreuses minutes un petit sac de tissu durci par la poussière de rocher. Il en dénoua  le lien  et y découvrit avec stupéfaction une réplique de sa  petite boite en bois ! Il fit un berceau de ses  deux  mains et la contempla longuement. Il se rappelait la consigne de la vieille femme et  n’osait l’ouvrir... Après une très longue  réflexion, considérant  que  cette  deuxième  boite ne  pouvait être  concernée par l’interdit, il se décida à l’entrouvrir. Elle contenait un petit papier minutieusement compacté. Il le déplia avec une grande minutie pour ne pas le déchirer et le déposa sur une pierre plate qui lui servit de table. Un dessin  maladroit y représentait une vue de la montagne depuis l’ouverture de la grotte. Un tracé indiquait le col tout proche et un « au secours ! » écrit semble-t-il de la main d’un enfant, paraissait provenir de l’autre versant juste derrière ce col ! Le jeune homme remit de l’ordre dans la grotte pour lui redonner l’aspect accueillant qu’il y avait connu quelques heures plus tôt. Il reprit son chemin dans une neige durcie par le gel. Le col n’était pas loin mais il eut bien du mal à l’atteindre. Il devait assurer chacun de ses pas pour ne pas dévaler les grandes pentes qui le défendaient. Le vent avait sculpté la neige juste sous le col en forme de ressac. Cela lui rappela la plage devant la cabane de la vieille femme. Ces vaguelettes figées lui permirent de trouver un support plus accueillant pour ses bottes et il atteint le col comme on ouvre une porte sur un autre monde. Devant lui une immensité ocre creusée de nombreux canyons se perdant dans les brumes de l’infini...Ici plus de neige, mais une terre rouge figée par le froid. Il poursuivit son chemin en empruntant une vague sente qui lui permit peu à peu de descendre. Le soleil fit bientôt renaître de nombreux petits ruisseaux et il put remplir sa gourde. Tandis qu’il cheminait vers son destin, le vent caressait son visage de la tiédeur parfumée d’un monde inconnu qui l’aspirait comme un tourbillon. Seul dans cette immensité, il aurait pu s’abandonner au désespoir. Aucun  signe tangible ne pouvait lui indiquer son chemin. Seule la communion de la nature humaine du jeune homme avec ce monde minéral donnait à son instinct la sérénité et le bonheur de suivre sa destinée. « L’infini ne mène jamais au néant » se dit-il. Par bonheur, n’avait-il pas étudié les mathématiques ! Il en oublia même les grandes incertitudes de son entreprise et connut pour la première fois la plénitude. Son corps et son âme flottaient au delà de ses sensations dans l’univers de l’extase. Le temps, le froid, la chaleur, la fatigue, la faim avaient quitté son esprit. Et c’est grâce à la maîtrise de son inconscient piloté par  mère nature qu’il parvint aux confins du monde minéral. La végétation l’accueillait. Une tiède humidité douillette l’enveloppa en saturant son odorat de nectars inconnus. L’insignifiant vol d’une mouche le transporta de bonheur en lui redonnant le sens simple de la vie. Ce sens qui fait de l’émerveillement permanent une raison de vouloir connaître l’éternité de la découverte et du partage avec ce qui  vous entoure. La rivière qu’il suivait depuis quelques heures le mena à une petite maison recouverte d’un chaume envahi de mousse. Des éclats de rire s’échappèrent de la porte entrouverte et le confortèrent dans son envie d’entrer dans la demeure. Les deux hommes attablés  autour d’une carafe de vin dirigèrent leur regard vers le jeune homme. Il y eut un grand silence, le plus jeune souleva son verre. Son voisin de table en fit autant. Le jeune homme fouilla dans  sa besace, en tira son gobelet vide et le brandit triomphalement comme un trophée. Il le fit avec un tel enthousiasme qu’il en oublia la lourde poutre qui partageait la pièce en deux. Il la heurta si violemment qu’un pauvre chat qui sommeillait sur une chaise en osier fit un bond et renversa la carafe de vin située au milieu de la table. Les trois hommes partirent à  l’unisson d’un éclat de rire fracassant qui finit par mettre en fuite  le malheureux félidé. . .         Le jeune homme se trouva vite absorbé dans une conversation joviale orchestrée par le vin tiré d’une nouvelle carafe. La nuit tombait et les deux hommes lui offrirent l’hospitalité  avant qu’il ne reprenne sa route. Le frémissement de  la rivière et le chant des crapauds accompagnèrent la chute de ses paupières.  

Le matin retrouva nos trois amis autour de la même table. Le jeune homme se devait de reprendre sa quête. Il mis la main à la ceinture pour en retirer la petite boite en bois. Les deux hommes la regardèrent longuement mais ne purent lui donner la moindre information. Il était sur le point de partir lorsqu’il tira de sa besace le petit sac de toile qui contenait la deuxième petite boite de bois et le papier découverts dans la grotte. Le vieil homme se précipita alors vers un petit placard de bois disloqué pour en retirer un sac en tout point identique ! Il ne s’en était jamais préoccupé jusqu’à ce jour ! il le déposa sur la table, le déplia et le tapota doucement pour le dépoussiérer. Il dénoua les liens et en tira une feuille de papier minutieusement pliée. Etalée sur la table, elle leur dévoila  un nouveau dessin enfantin représentant une petite caravane de chevaux se dirigeant vers ce qui pouvait être une petite ville fortifiée. Au dessus des remparts, un œil, en dessous une sorte de larme tremblotante ! Le vieil homme pris sa tête entre ses mains comme s’il voulait plonger dans sa mémoire. Il voulait tellement aider son hôte d’une nuit !  Il eut beau faire, tous ses  efforts furent vains ! Le jeune homme le remercia et demanda à ses deux amis de lui indiquer les origines et destination des chemins qui parvenaient à la maison. Ils lui expliquèrent qu’il y en avait trois. Tout d’abord celui qu’il avait emprunté pour venir à eux et deux autres... Le premier descendait du monde minéral de la même manière, le deuxième descendait vers les villes et la civilisation... Le jeune homme se dit que la réponse à ses questions ne pouvait se trouver que sur le premier chemin. La chronologie des messages semblait indiquer que son auteur était parvenu à la maison par ce chemin. Le jeune homme se serait quel que peu « égaré » dans le monde minéral pour aboutir finalement au même but. Il salua les deux hommes et repartit en direction du monde minéral en se souvenant des paroles de la vieille femme qui lui recommandait de ne pas retourner sur ses pas. Il marcha deux jours dans une nature luxuriante où il put vivre de cueillette et de pêche à la main dans des trous d’eau en bordure de petits ruisseaux en partie asséchés. Il parvint à la frontière du monde minéral et découvrit les ruines d’un petit village abandonné qui lui rappela le dessin trouvé dans la maison au toit de chaume. Une des maisons présentait deux petites tourelles et des crénelures qui lui avaient fait penser à une petite ville fortifiée. Il n’en était rien ! Le village avait du connaître peu de temps auparavant une relative prospérité. De nombreux enclos  et des restes d’écuries laissaient supposer que cet endroit avait été fréquenté par de nombreux voyageurs. De grosses bâtisses ressemblaient à de vieux hôtels désaffectés. Et en bordure de ce qui pouvait être le « centre ville » une  fine couronne de petites maisons... L’ensemble d’une couleur uniformément ocre ! Le jeune homme entreprit de visiter l’intégralité des ruines. Il espérait y découvrir des indices qui lui permettraient de poursuivre la route de son destin. Cela le retint deux jours parmi des murs effondrés et des restes de meubles. Il allait perdre espoir lorsqu’il poussa avec peine la lourde porte d’une minuscule chapelle adossée à ce qui avait pu être la plus importante auberge du village. La voûte n’était éclairée que par un petit vitrail circulaire situé au dessus de la porte dont il ne restait plus que l’ouverture et quelques débris de verre. Au fond le petit autel de pierre rouge était surmonté d’un magnifique crucifix de bois peint miraculeusement préservé. De part et d’autre de la nef, les murs étaient creusés de trois alvéoles où étaient restés des cierges pleurant de toute leur cire la lumière qu ‘ils  avaient dispensé lors des derniers offices. Le jeune homme les alluma un à un. Il posa un genou en terre et médita... Il releva la tête en ouvrant les yeux. Un léger courant d’air étirait les flammes en allongeant les ombres des joints entre les pierres. Une ombre plus longue que les autres attira son attention. Il s’en approcha doucement. Ses yeux se dilatèrent comme deux grosses billes noires. Une troisième petite boite en bois était coincée entre deux pierres et dissimulée sous une épaisse couche de poussière... Il la dégagea délicatement de son logement et l’ouvrit avec hâte. Elle contenait une pièce d’or en tout point identique à celles que lui avait confiées la vieille femme. La personne qui l’avait déposée ici était probablement venue chercher la protection du ciel contre un grand danger. Une telle pièce d’or aurait pu lui permettre une bonne négociation pour se mettre à l’abri de beaucoup de déboires ! « Cet acte ressemble plus à un acte de désespoir qu’à une dévotion religieuse ! »  -Pensa-t-il...Il sortit de la chapelle et s’en retourna d’une traite à la maison de chaume  pour reprendre la marche vers son destin...

Il y retrouva les deux hommes mais ne s’y attarda pas. Il pêcha quelques truites, les grilla sur un feu de bois, les disposa minutieusement dans sa besace et s’engagea sur le chemin qui mène aux villes et à la civilisation. Peu à peu le paysage perdait de sa sauvagerie douillette. Il croisa des voyageurs à pied, à cheval, ou en voiture mais plus il avançait, plus la fadeur des rencontres lui montrait que la civilisation était vraiment synonyme d’indifférence.  Il se rappela le petit port de pêche, les faubourgs et la ville du riche négociant de tissus...Il se rappela que là bas, il devait son salut et sa subsistance à la bienveillance du négociant et du cocher. Il entra dans la ville...Pour lui, plus aucun repère ! Il s’assit sur une borne et réfléchit longuement. Il avait pu parcourir tout ce chemin jusqu’ici sans trop de difficulté propulsé par la confiance de la vieille femme, l’inconscience de son inexpérience et l’aide de toutes ses rencontres sur le chemin de son destin. Si le contenu de la petite boite en bois, les sacs de tissu, les dessins et la pièce d’or avaient jalonné sa route sans qu’il n’ait à décider du chemin à suivre, il ne disposait plus d’information pour aller plus avant. Il se rappela de sa défaillance lorsque le cocher l’avait quitté. Aujourd’hui pas d’angoisse, pas de solitude oppressante...Pas de larmes... Le jeune homme savait que toutes les épreuves franchies dans l’assistance souvent, dans la douleur parfois, avaient été un passage obligatoire pour se forger l’expérience de la conquête de son destin... La démarche entreprise  et non le but à atteindre qu’il ignorait, donnait un sens à sa vie. Son avenir lui appartenait car il avait désormais les références de l’existence : Le doute, la peur, l’enthousiasme, la prudence, la confiance. Il savait que désormais sa richesse était de pouvoir suivre sa route par lui même ! Il trouverait le chemin de son destin en usant des références acquises depuis son départ de la cabane de la vieille femme...

L’arrivée dans la ville lui offrait un nouveau défi ! Il se devait de devenir acteur de son destin dans ce nouveau décor. Il ne voulait plus subir son existence mais écrire lui même sa propre histoire.  Il était cependant tout à fait conscient que son histoire devait suivre son destin. A lui de découvrir son destin dans l’action, dans la vie !

L’effervescence de la ville ne le perturbait pas. Il était dans ses pensées...

Le jeune homme se dit que mis à part la jeune femme de la ville au pied de la montagne, toutes les personnes qui lui avaient permis de progresser sur la route de son destin étaient d’une génération qui précédait largement la sienne. Il se dressa sur ses jambes et se rendit à l’hospice de la ville. L’établissement était tenu par des religieuses qui accompagnaient les anciens dans les dernières années de la vie. Le jeune homme franchit le porche en fer forgé et se dirigea vers ce qui faisait office de bureau d’accueil pour les visiteurs. Il y rencontra la mère supérieure. Leur discussion dura jusqu’au soir !

Le jeune homme venait de se faire embaucher pour des mois. Sa tâche ressemblerait de près à celle qu’il avait connu dans  l’infirmerie du petit port de pêche. L’hospice comportait trois bâtiments disposés en « u ». La grille et le portail  en fer forgé isolaient la cour de la rue. Le bâtiment central abritait la congrégation religieuse, celui de gauche les femmes et celui de droite les hommes. Il aurait pour charge de s’occuper du bien être des hommes. En quelques jours, il devint l’ami de tous les pensionnaires. Il n’arrêtait pas de courir de la cuisine au réfectoire, des dortoirs à la salle de distraction. Sa chaleur intérieure ranimait la vie presque disparue de nombreux vieillards dans l’antichambre de la mort. Les après-midi étaient bien longues et monotones pour toute cette communauté de personnes âgées. Le jeune homme se décida alors à raconter son histoire depuis le départ du petit port de pêche. Il espérait ainsi réveiller des souvenirs liés à son histoire dans la mémoire d’un ou plusieurs pensionnaires de l’hospice. Il accomplissait toutes les tâches qui lui étaient attribuées et venait se placer au milieu de ses auditeurs dans la salle de distraction en début d’après midi. Les vieillards tiraient le cou et ouvraient leurs yeux d’enfants pour assister à de véritables petites conférences pleines de vie. Lorsque l’heure du goûter mettait une fin jusqu’au lendemain au récit du jeune homme, la déception se lisait sur leurs visages. Les mois passèrent et le récit, aussi vivant était-il, ne réveilla aucun souvenir pouvant remettre le jeune homme sur la route de son destin.

Une fin de matinée, la mère supérieure confia une nouvelle mission au jeune homme, jugeant qu’il avait fait ses preuves. Il y avait juste à coté de l’hospice une prison qui abritait trois très vieux détenus. Tous les mois, l’hospice  leur portait un repas pour améliorer leurs conditions de vie épouvantables. Le jeune homme était devenu visiteur de prison !

Il se rendit donc dans la prison. Deux grosses portes se   refermèrent sur lui dans un claquement sec. Le maton  le conduisit devant une cellule dont il manœuvra la grosse serrure dans un grincement sinistre. La pièce minuscule abritait deux vieillards grabataires. Ils étaient là depuis toujours à entendre le gardien. Le jeune homme poussait une table roulante de bois sur laquelle étaient disposés deux plateaux dont il s’était efforcé de rendre les mets plus appétissants par leur présentation. Les détenus attendaient manifestement sa venue! Leur état d’excitation en témoignait ! Ils n’avaient plus de famille depuis bien longtemps... Cette visite mensuelle pour le repas de midi était leur seul rayon de soleil dans une existence d’une épouvantable monotonie ! Il les fit manger l’un après l’autre avec une grande douceur mêlée de respect. Il ne savait rien d’eux, mais estimait que l’amour est la seule richesse à laquelle tout être ne peut et ne doit être soustrait...

L’heure avançait et le jeune homme avait encore un détenu à visiter. Sans hâte, il prit congé avec les deux premiers et se dirigea, toujours accompagné du maton vers une deuxième cellule.

Il entra et déposa le plateau sur la planche faisant office de table à coté de la couchette du prisonnier. Celui-ci cachait sa misère et sa faiblesse sous une épaisse couverture rugueuse. Sa tête recroquevillée dans ses très nombreuses rides sembla s’illuminer lorsque la douceur du regard du jeune homme se posa sur ses yeux. Le visage de ce vieillard sans vie avait repris en un instant les traits de la jeune enfance. Un immense désir de partage affectif se manifesta lorsque ses mains tremblantes se glissèrent hors de la couverture dans un signe de supplication pathétique.

Le jeune homme les accueillit dans les siennes et les enveloppa  longuement dans le silence de la compassion. Puis, il le fit manger comme un bébé tout juste sevré du sein de sa mère. Le temps de la visite était écoulé et le jeune homme se leva. Il ajusta ses vêtements et laissa échapper par mégarde la petite boite de bois de sa ceinture. Cette dernière tomba à terre. Le détenu, qui jusque là n’avait émis aucun son, poussa un cri rauque. Sa voix l’avait quitté depuis des années... le jeune homme  la ramassa et voulut la présenter au vieillard mais le maton lui fit signe sèchement de sortir. Il quitta la prison avec grand regret. Le vieux détenu en savait sûrement beaucoup sur le destin du jeune homme...

Il reprit ses tâches quotidiennes dans l’hospice en comptant fiévreusement les jours qui le séparaient de sa prochaine visite à la prison. La belle saison était là, il se plaisait à promener ses ouailles les plus valides dans les environs de l’établissement. Il découvrit ainsi peu à peu une ville paisible endormie sur son passé qui portait un regard bienveillant sur le futur qui s’en était échappé. La ville conservait une âme que les siècles avaient patinée. Cette âme qui conserve la mémoire pour construire de nouvelles générations solides et authentiques.

Le mois venait de se terminer et le jour de la visite de la prison était arrivée... 

Il courut dans son petit logement de fonction et en ramena tous les indices recueillis au cours de sa quête. Il prépara ensuite minutieusement trois repas et se dirigea vers la prison. L’ordre de la visite imposée par la maison d’arrêt demeurait inchangé. Les deux premiers détenus lui parurent plus affamés que lors de la première visite. Il choisit pour ne pas faire preuve de favoritisme aveugle de faire manger en premier celui qui avait attendu que son voisin de cellule ait terminé la fois précédente.

Vint le tour du troisième. Le jeune homme contrôla son impatience et fit manger le vieillard comme si seul le bien-être de ce dernier prévalait. Lorsque le vieil homme fut rassasié, il débarrassa le couvert et installa sur la planche du détenu la petite boite tirée de sa ceinture, les deux petits sacs de toile avec leurs contenus et la troisième boite qui renfermait la pièce d’or. Le vieillard fixa longuement tous ces objets et ferma les yeux... Il retint longuement sa respiration comme s’il voulait faire ressurgir le passé du peu de souffle de vie qui lui restait... Lorsqu’il les rouvrit, de nouvelles forces semblaient l’habiter. Le souvenir prit des aspects de renaissance intérieure. Il fit signe au jeune homme en direction de la niche de pierre située au-dessus de sa paillasse. Ce  dernier en ramena un vieux cahier, une plume et un encrier. Il aida le prisonnier à se redresser. La main gauche décharnée trempa la plume avec difficulté dans l’encrier que le jeune homme orientait pour lui faciliter la tache. Le vieillard regarda les boites, les dessins, la pièce d’or et entreprit de dessiner un récit... Le jeune homme suivait du regard la course tremblotante de la plume ponctuée par de nombreuses tâches étirées par l’avancée de la main du prisonnier. Lorsque la première page fut remplie, le maton mit une fin brutale à la visite et le jeune homme retourna au dispensaire. Il avait conservé le cahier et reproduisit le début du récit sur un petit carnet. La vie de l’établissement suivait son cours et le jeune homme attendait toujours avec la même fébrilité le jour de la visite à la prison. Il revint ainsi huit nouvelles fois à la maison d’arrêt.  

Les trois prisonniers bénéficièrent à chaque fois de son infinie bienveillance. Il s’efforçait à chaque visite de leur apporter un peu plus de réconfort à l’occasion des repas qu’il leur faisait prendre comme si chacun d’eux eût été son propre père. Lors de la neuvième visite, il acheva le repas avec le troisième détenu et lui remit le cahier et la plume entre les mains. Ce dernier se redressa de lui même sans l’aide du jeune homme et se mit à dessiner en déployant une énergie inhabituelle.  Sa main était beaucoup plus alerte qu’à l’accoutumée et le vieillard accéléra la course de la plume comme un enfant qui se met à parler vite pour dire en une longue phrase chargée d’émotion tout ce qu’une vie n’y suffirait pas...

Sa tête se redressa, ses paupières se déplissèrent pour laisser échapper un magnifique regard d’azur qui illumina son visage d’un sourire empli de bonheur...

La porte de la cellule s’ouvrit, le maton apparut. La main du vieillard lâcha l’encrier, sa tête bascula en arrière en entraînant son tronc sur la couche, il était mort...

Le jeune homme et le gardien allongèrent le défunt dans la position du repos éternel et quittèrent la cellule dans une grande tristesse silencieuse.

De retour à l’hospice, le jeune homme retranscrit la fin du récit sur son carnet. Le lendemain il accompagna le détenu jusqu’à sa dernière demeure et plaça sur le cercueil de planches le cahier, l’encrier et la plume avant que la terre ne les recouvre de son éternité.

Quelques jours s’écoulèrent et la vie du dispensaire étirait sa monotonie avec son lot d’évènements insignifiants qui font le quotidien des pensionnaires. Une route sans saveur vers la libération de la mort...

Le jeune homme ne le supportait plus et décida de reprendre le chemin de son destin. Il prit congé avec la supérieure de l’établissement et quitta la ville en direction de l’Est. En plus de ses boites, des sacs de toiles des dessins et des pièces d’or, il avait prit soin de glisser dans ses affaires le carnet contenant le récit du vieux prisonnier.

La ville n’était plus qu’un souvenir, une étape qui lui avait permis de se ressourcer, de puiser auprès de la communauté des hommes une part de l’essence même de cette humanité qui fait que l’homme ne peut survivre à l’isolement. Sa construction ne peut échapper à l’enrichissement indispensable de la vie de relation.

Le chemin longeait la montagne là où la plaine vient s’y adosser. D’un coté la fraîcheur des cimes, de l’autre la poussiéreuse chaleur harassante des basses terres. Il redécouvrait le bonheur intense de progresser dans l’action de son propre destin. L’ombre d’un chêne vert l’accueillit à midi pour un repos bien mérité... Il en profita pour se désaltérer et avaler une partie des victuailles que lui avaient préparées les religieuses de l’hospice avant son départ en signe de reconnaissance. Le repas achevé, il ouvrit le carnet et se plongea longuement dans le récit du vieux détenu. Lorsqu’il releva la tête, il parcourut l’horizon de ses yeux et sourit...

Il s’assoupit jusqu’à la fin de l’après midi et reprit sa route jusqu’au crépuscule. Il s’arrêta juste là où la montagne se sépare en deux pour ouvrir un large canyon aux parois abruptes. Un tapis de verdure s’en échappait de part et d’autre d’un ruisseau encore trop petit pour être devenu rivière. Le jeune homme pénétra  l’intimité de la montagne. La nuit stoppa sa marche dans cette fraîcheur hospitalière. Il déroula sa couverture, cala son dos sur un rocher et entrouvrit sa besace pour manger un peu avant de s’endormir. La lune vint alors se placer à l’aplomb de la gorge en l’inondant de sa douce lumière...

Des éclats de voix le tirèrent de son sommeil juste avant l’aube. Un groupe de six hommes remontaient le canyon dans un tintamarre indescriptible. Ils parvinrent auprès du rocher contre lequel il avait passé la nuit. Ces hommes venus de la plaine déchiraient le calme des lieux dans un manque total de respect pour la nature encore endormie.

Ils avaient un âge mûr mais leurs chamailleries de gosses trahissaient le manque d’éducation que la vie n’avait pu leur apporter. Le jeune homme réalisa vite toutefois  que la dureté de leur existence leur avait appris la roublardise et le savoir faire pour tirer de chaque situation le peu de profit qu’elle aurait pu leur apporter. Il rassembla ses affaires comme s’il se préparait à reprendre son chemin afin de les préserver d’une éventuelle rapine...

Il grignota un morceau de pain et se trouva absorbé par la petite caravane qui reprit sa route en s’enfonçant dans la gorge. La pente eut vite fait de calmer les railleries incessantes au sein de la troupe. Le torrent impétueux longeait tour à tour les deux parois vertigineuses qui bordaient le fond du canyon. Les nouveaux compagnons du jeune homme se comportaient à la manière d’animaux de meute chacun souhaitant en effet manifester sa domination. Ils se bousculaient dans les passages délicats pour passer en tête cherchant à tout prix à montrer leur hégémonie sur le reste du groupe : Des adultes avec des comportement enfantins pour combler un manque total d’épanouissement personnel... Ils trouvaient ainsi par ce biais une bien maigre compensation à leurs vies pleines d’échecs. Le jeune homme se tenait à l’écart de cette petite guerre, de peur d’en devenir acteur lui même. Fermant paisiblement la marche, il souriait en constatant la débauche d’énergie déployée par les six hommes. Un dernier raidillon contraint l’ensemble du groupe au silence. Tout ce petit monde déboucha enfin sur une vaste plate-forme percée d’une immense vasque dans laquelle une somptueuse cascade en queue de cheval  trempait ses eaux avant de les abandonner aux profondeurs du canyon. Une falaise en arc de cercle fermait l’horizon. Blottis contre la paroi, trois cabanes et un enclos se tenaient à distance pour se protéger de la fureur de la cascade lors de la fonte des neige au printemps. La porte de la plus petite cabane s’entrouvrit et quatre hommes en sortirent. Le premier, d’un âge avancé, se tenait devant les trois autres armés de fusils et bardés de cartouchières... La cascade étouffa ses propos mais leur portée eut bien vite fait de remettre l’assistance au silence. Les sept se dirigèrent alors vers la cabane la plus proche de la cascade. A l’intérieur, une grande pièce poussiéreuse alignait une dizaine de lits superposés. Deux d’entre eux paraissaient déjà occupés. Les six compagnons du jeune hommes s’attribuèrent d’office ceux qui leur parurent les plus confortables et les mieux éclairés par les petites fenêtres aux minuscules carreaux de verre miraculeusement préservés. Celui-ci ajusta calmement sa couverture sur le lit faisant face à la porte et y déposa sa besace. Il attendit que ses voisins soient absorbés par leur bruyante installation, entrouvrit la porte et se glissa à l’extérieur. Il longea la falaise et gravit quelques mètres pour déboucher sur l’immense plateau dominant le canyon. Au loin, les neiges éternelles éclaboussaient de leur lumière de nombreuses ondulations ocres formant d’énormes mamelons cerclés de bandes brunes... La coalescence de nombreux torrents de fonte alimentait la cascade de la gorge... le jeune homme balaya le paysage d’un regard circulaire et enterra à la hâte ses pièces d’or ainsi que les boites de bois  et leur contenu... Il redescendit et fut stupéfait de constater que les six hommes se partageaient le reste de ses victuailles sur le pas  de la cabane, sa besace grande ouverte à même le sol. Il la ramassa sous un torrent de railleries grossières. Il ne put sauver qu’un morceau de pain et sa gourde ainsi que quelques effets personnels. Le jeune homme apprenait la méfiance... Il savait très bien qu’il devrait cohabiter avec des êtres dont les convenances et repères ne seraient pas toujours emprunts de respect et d’honnêteté. Mais il avait déjà compris qu’il lui était indispensable d’intégrer cette petite communauté avec qui il devrait  désormais partager le quotidien. Il s’installa au milieu du cercle de ses compagnons et l’après midi s’étira jusqu’au soir. Malgré l’altitude, le fer à cheval de calcaire où s’achevait le canyon était baigné d’une douce chaleur. Au cours de la journée, la fraîcheur de la cascade tempérait l’ardeur du soleil, tandis que le calcaire  la restituait le soir venu, jusqu’au milieu de la nuit à qui voudrait s’en approcher. Alors que ce petit monde devisait entre ciel et terre, deux hommes en tenue de travail poussiéreuse  descendirent du plateau pour rejoindre le baraquement. Après s’être dévêtus, ils se plongèrent dans la vasque de réception de la cascade pour s’y laver. A peine furent-ils sortis de l’eau que les trois hommes en armes les avaient rejoints au bord du bassin. Ils se firent remettre deux petits sacs de toile de la taille d’une orange et inspectèrent minutieusement les tenues de travail jonchant le sol depuis le début de leurs ablutions. Ils parurent satisfaits et les deux hommes purent se rhabiller avec des vêtements propres et secs.

La nuit était presque tombée et le vieil homme qui faisait office de chef de camp appela tout le monde à la soupe. Bientôt, La cabane centrale diffusa au travers de ses fenêtres les pinceaux blafards de  deux lampes à pétrole suspendues au plafond. Une grande table rassemblait : le jeune homme, les six hommes qui l’avaient accompagné lors de la montée jusque là, les deux ouvriers descendus du plateau, les trois hommes en armes, le vieux chef et sa femme qui avait cuisiné pour toute cette « maisonnée »... La femme du vieux chef dispensait sur l’assemblée une autorité à la fois vive et maternelle. Le repas était copieux et soigné malgré la rusticité et l’isolement des lieux. La  présence de cette femme bienveillante et la qualité du repas plongea l’assemblée dans un calme feutré et presque raffiné. Les langues se délièrent et tous se dévoilaient sans artifice et avec une sincérité authentique. Le vieux couple entretenait  cette convivialité bienfaisante et régénératrice pour cette assemblée que la vie n’avait pas gâtée. Il jouait  en quelques sortes deux rôles : celui de maîtres des lieux et de parents de substitution pour tous ces orphelins de la vie. Le repas terminé, tout le monde participa dans une harmonie quasi miraculeuse aux taches ménagères qui suivent habituellement un bon repas sous le regard de la « mère de famille ». Le jeune homme et ses huit compagnons regagnèrent sous la lune leur baraque pour y passer la nuit.

Le réveil ne fut pas aussi agréable que le dîner. L’un des hommes en armes ouvrit brutalement la porte et hurla : « C ‘est l’heure! » ... Tous enfilèrent leurs vêtements de travail, avalèrent à la hâte l’un de ces cafés qui réveilleraient une armée entière après la plus tragique des défaites. Ils gagnèrent rapidement le plateau et se dirigèrent vers l’une des ondulations ocres que la nature avait cerclée de brun. Ils pénétrèrent dans la montagne par une minuscule ouverture. Le jeune homme était devenu mineur, mineur dans une mine d’or... Le boyau naturel d’accès à la mine était si petit que les huit hommes durent ramper à tour de rôle pour accéder à une petite salle étayée avec minutie, creusée au cœur même de la montagne. Le jeune homme fit comme ses compagnons en se coiffant d’un casque à larges rebords surmonté d’une petite lampe à huile. Il venait en effet de le découvrir accroché sur la paroi de la petite salle. Deux galeries où il n’était possible que de se tenir assis s’en échappaient. Les deux hommes qui s’étaient lavés la veille dans la vasque jouaient le rôle de chefs d’équipe et entraînèrent dans leurs sillages,  l’un quatre hommes et l’autre les deux restants et le jeune homme, chacun dans un boyau distinct. La précision et la rudesse du travail fit naître une grande solidarité au sein de l’équipe malgré quelques mesquineries inévitables. Le réflecteur des lampes blafardes caressaient les ténèbres en y dévoilant de minuscules scintillements. La montagne enveloppa de ses mystères les hommes pour une longue journée de travail... La vasque accueillit en fin d’après-midi l’ensemble de la troupe et le rituel des petits sacs de toile et de la fouille acheva cette première journée de labeur auprès de la montagne d’or. Les aurores succédèrent aux crépuscules jusqu’aux premières neiges. Cela ne réduisit en rien l’ardeur du petit groupe qui demeura uni par la magie de la quête du métal précieux. Malgré quelque petits conflits sans importance, l’ambiance du groupe n’avait plus rien à voir avec celle qu’il avait connue lors de la remontée du canyon. La fraternité avait peu à peu remplacé les manifestations agressives.

La limite de la neige se situait quelques dizaines de mètres au dessus du début du plateau. Les hommes durent faire une trace jusqu’à l’entrée de la mine. La rudesse  de l’hiver n’entama pas leur enthousiasme. La cascade moins généreuse ne versait plus qu’une larme d’argent dans la vasque auprès du baraquement mais le soleil bienveillant ne manquait pas de venir toujours se blottir dans le haut du fer à cheval du canyon. La nature savait à sa manière apporter aux hommes le bien être de l’âme en y créant un petit climat douillettement tiède... Les ablutions rituelles se faisaient dans une fine épaisseur d’eau tiédie par le soleil juste avant qu’il n’éteigne chaque journée d’hiver. Les petits sacs de toile confiés aux trois hommes en armes étaient chaque soir vidés dans un coffre dont seul le vieil homme connaissait la combinaison... Les soupers recréaient une atmosphère familiale où chacun dans l’échange de la conversation cherchait à donner et apprendre dans le bonheur de la découverte permanente de la différence. Loin de mener au conflit, cette mosaïque de pensées construisait une tolérance enrichissante au sein de cette communauté suspendue au dessus de ce monde dont l’adversité avait masqué les valeurs simples et pures. Un soir, l’un des six hommes qui avaient accompagné le jeune homme au cours de son ascension dans le canyon, se leva en bout de table à la fin du repas. Le monde d’en bas lui manquait trop et il fit des adieux pathétiques à toute l’assistance. Il quitta ses compagnons au petit matin, toucha sa solde auprès du vieil homme, subit une ultime fouille des trois hommes en armes et s’échappa vers le bas de la gorge...

La vie reprit son cours et la cascade ne cessait de pleurer de toutes ses larmes dans la vasque du fer à cheval du haut de la gorge. Le jeune homme demeura à la mine jusqu’à la fin du printemps. Il annonça son départ au vieil homme avec gravité et un mélange de remords et de satisfaction. Des remords car il avait l’impression de quitter une famille qui lui avait procuré pour un temps la stabilité et la sûreté de son existence. De la satisfaction car il avait participé à une tache commune en en tirant un profit bien mérité. Le vieil homme  lui remit en effet le dû correspondant à son travail. Toute la communauté du haut du canyon le suivit des yeux lorsqu’il gravit la pente qui mène au plateau pour le voir disparaître sur le chemin de son destin. Il se retourna et déterra à la hâte ce qu’il avait dissimulé voici quelques mois à l’occasion de son arrivée auprès de la mine. Il dépassa les mamelons ocres cerclés de bande brunes et atteint la neige qui s’était bien éloignée avec l’avancée de la saison. Une immense muraille  barrait l’horizon aussi loin que son regard pouvait le parcourir. Il se sentait attiré par l’inconnu protégé par cette monumentale barrière naturelle. Le confinement dans le quotidien sans changement et sans but défini lui était devenu insupportable. Il devait franchir cet obstacle pour toucher son destin dans la découverte de cet inconnu. Il longea la paroi jusqu’à la nuit. Le ciel couvert sans lune ne lui permit pas d’aller plus avant. Un violent courant d’air l’obligea à s’en rapprocher. Il découvrit à tâtons un abri creusé dans la roche où il s’apprêta à passer la nuit. Le plafond de la petite cavité laissait échapper à intervalle régulier une goutte d’eau qui rythma le sommeil du jeune homme jusqu’au petit matin. L’humidité glauque de son habitat provisoire le chassa bien vite au dehors. Il porta la main au visage pour se protéger du soleil rasant et s’agrippa à son bâton pour résister au violent courant d’air qui l’avait contraint à se réfugier dans le trou de rocher. Levant la tête, il découvrit un porche colossal perforant la muraille de part en part. Il ne se retourna pas et entama l’ascension de la pente de neige qui le menait vers son destin. Il parvint sur le seuil de son nouveau monde propulsé par sa formidable envie de découvrir le décor de son avenir...

A perte de vue un inextricable enchevêtrement de montagnes enneigées affûtées comme des pointes de flèches. Un océan de vagues immobiles comme si le temps avait stoppé sa propre course. Le jeune homme connut une telle émotion que sa respiration lui donna une sensation d’ivresse infinie. Où était il? Probablement dans le subconscient de son destin, dans l’imperceptible imprégnation de l’être qui le construisait dans l’émotion acceptée et intégrée comme le don suprême de la nature.

Son nouvel univers  lui réserverait de nombreuses surprises. Portant le regard vers le bas, il découvrit une vallée profonde comme un gouffre dont le fond semblait déjà appartenir aux entrailles de la terre. Les filets d’argent des torrents qui parcouraient l’abîme grondaient comme un tonnerre lointain...

Le jeune homme amorça la descente dans ce monumental puits de fraîcheur. Parfois d’énormes masses de roc et de glace s’arrachaient à la montagne pour s’abandonner à leurs chutes lentes et majestueuses interrompues à plusieurs reprises par le fracas de leur rebonds sur les flancs du chaos.

Il eut bien vite fait de repérer les endroits où les dangers de telles manifestations étaient les plus marqués. Peu à peu, il se trouva perdu au milieu d’une gigantesque paroi formant un Colisée naturel dont les gradins le conduisaient du ciel au cœur même des fondations de la montagne. Un immense arc-boutant majestueux plissé comme une magnifique draperie permettait à l’édifice de défier le temps en lui donnant une harmonie faite de puissance et de délicatesse. Il s’assit... Face à lui, une vallée anfractueuse dont les méandres lui enlevaient toute limite. De part et d’autre la montagne écrasait de ses parois vertigineuses une paisible prade baignée de fraîcheur. Elle étalait à perte de vue d’immenses prairies rases parsemées d’îlots d’iris d’un bleu profond. La nuit eut vite fait de dissimuler ce magnifique décor et le jeune homme s’endormit sous le ballet des étoiles filantes.

L’humidité de la rosée du petit matin accueillit son réveil. Il s’installa sur un rocher baigné de soleil et termina sans hâte les provisions de son sac. La vallée l’attirait et le jeune homme suivit le torrent qui la parcourait pour reprendre la route de son destin. Un sentier qui menait à un gué facilita sa progression. Plus il avançait, plus le torrent s’enfonçait entre deux murs verticaux de verdure dont les cimes semblaient se rejoindre en laissant à peine paraître la lueur du ciel.

Il chemina jusqu’au soir. Le paysage s’élargit au niveau d’un confluent qui mêlait les eaux du torrent à celles de la vallée voisine. De nombreuses bâtisses luxueuses s’étageaient depuis le fond de la vallée jusqu’à mi hauteur d’une croupe de verdure qui séparait le lit du torrent de la haute montagne. Le jeune homme n’en crut pas ses yeux. Un bassin circulaire de la taille d’une piste de cirque jetait vers le ciel la corolle de son jet d’eau majestueux. Tout autour, étaient garées de magnifiques voitures auprès desquelles cochers et domestiques en livrée devisaient dans le calme. Un réseau de chemins bordés de haies taillées comme des pierres convergeait vers la pièce d’eau centrale. Il desservait les pavillons blottis sur les flancs de la montagne. Le jeune homme venait de découvrir le luxe d’un établissement thermal. Il s’assit sur le banc de pierre qui faisait face au porche dont les grilles s’achevaient par des pointes dorées à l’or fin. Un serviteur se précipitait à chaque fois qu’une voiture ou un cavalier s’en approchait pour les ouvrir en grand et les refermer aussitôt. Il régnait une grande agitation à proximité du bâtiment principal. Notables et têtes couronnées de toutes origines convergeaient, dans leurs tenues d’apparat, vers  l’entrée du salon d’honneur. La nuit était tombée et les torches brandies à bout de bras par une multitude de domestiques illuminaient l’allée sur laquelle ils étaient tous massés. Un orchestre  de cordes enveloppa la montagne du raffinement de ses mélodies. C’est alors qu’apparut, en amazone sur une magnifique monture, la silhouette harmonieuse d’une femme drapée de soie dont les reflets renvoyait l’éclat des torches. Le jeune homme était bien loin pour distinguer tous les détails de la scène. Il put toutefois entendre le murmure d’admiration s’élever au dessus de l’assistance. Parvenue au seuil du salon d’honneur, aidée de l’un de ses gardes, elle descendit de cheval et disparut à l’intérieur... Il n’entendit plus que la musique de la fête qui se prolongea tard dans la nuit. S’enroulant dans sa couverture, il s’endormit sur le banc... La faim le réveilla au petit matin. Il descendit jusqu’au torrent et pêcha quelques truites qu’il eut vite fait de faire griller et de consommer avec de succulentes baies ramassées dans le sous bois. Il revint sur le banc. Tout semblait dormir dans l’enceinte de l’établissement thermal. Son regard fut attiré par trois silhouettes qui descendaient l’allée la plus éloignée tout en haut de la croupe de verdure. Il n’y prêta pas attention jusqu’à ce que les grilles du porche se mirent à grincer. Relevant la tête, il reconnut la femme drapée de soie. De ses yeux d’améthyste elle perfora le regard du jeune homme et s’en alla en lâchant la bride de son cheval. Elle s’évanouit dans la poussière de son galop.  Les deux gardes du corps la suivaient à renfort de grands coups de cravache. La matinée commençait à peine et le jeune homme ne voulait pas sombrer dans l’inaction. Il se rapprocha de la grille et accosta le préposé à son ouverture. Il sentait que l’établissement thermal devait être une étape importante sur son chemin. Il demanda au domestique s’il y avait une possibilité d’embauche dans ce lieu étrange et où l’artifice semblait remplacer la réalité. Ce dernier lui répondit qu’un palefrenier était  mort et que le maître écuyer  serait probablement heureux de l’accueillir dans l’écurie. Il irait s’en enquérir après l’heure de sa relève auprès du porche d’entrée.

Le jeune homme fut embauché dès le lendemain matin... Le maître écuyer lui fit revêtir une tenue de garçon d’écurie et le coiffa d’une perruque d’apparat. Son service débuterait aux premières lueurs pour s’achever au crépuscule.

Les thermes étaient le point de départ de fort belles randonnées à cheval sur les hautes vallées environnantes. Le jeune homme devrait tenir prêtes toutes les montures dès le petit matin au cas où l’un des pensionnaires des thermes souhaiterait s’évader de nombreuses heures parmi les cimes entre azur et verdure. Les écuries alignaient de nombreuses stalles où les chevaux faisaient l’objet des soins les plus attentionnés. Il y avait au fond du bâtiment toute une partie isolée de l’ensemble où quatre superbes chevaux disposaient d’installations et de traitements encore plus élaborés. Le maître écuyer expliqua au jeune homme que ces chevaux appartenaient à la mystérieuse femme drapée de soie.

Les mois s’écoulèrent. Les qualités du nouveau palefrenier furent bien vite remarquées par ses supérieurs et bientôt le maître écuyer lui donna la responsabilité de veiller sur les quatre pur-sang de la femme drapée de soie. Bien souvent, en tout début de matinée, les deux gardes descendaient du haut de la colline pour venir chercher leurs montures et celle de leur maîtresse. Le jeune homme les sellait avec beaucoup de soin et garnissait les fontes de gourdes et de provisions. Une fois remontés, les gardes présentaient  à la femme drapée de soie sa monture et l’aidaient à se mettre en selle.

Le trio quittaient quelques minutes plus tard les grilles des thermes pour aller parcourir la montagne jusqu’en fin de matinée.

Le jeune homme allait s’installer dans la monotonie lorsqu’un jour, la femme drapée de soie, de retour de promenade, longea les écuries, toujours accompagnée de son escorte. Le jeune homme se tenait sur le pas de la porte. La femme drapée de soie lui planta à nouveau son regard d’améthyste au plus profond de ses pupilles. Puis du haut de sa monture détourna la tête et remonta vers son pavillon. Le jeune homme fut très fortement impressionné.

Comme à l’accoutumée, les gardes réapparurent bientôt et confièrent les trois chevaux au jeune homme. Il les dessella et leur prodigua les soins habituels après une longue promenade en montagne. Lorsqu’il s’apprêta à remiser les selles, il vida les fontes des restes des victuailles qu’elles contenaient. Il découvrit alors, dans la selle de la femme drapée de soie, une enveloppe... Le jeune homme l’ouvrit, y plongea son regard et son esprit...

Les jours s’égrainèrent comme les nuages au dessus de la vallée. Le jeune homme prépara de plus en plus souvent les montures de la femme drapée de soie. Il trouva à chaque fois une nouvelle enveloppe à laquelle il répondait en joignant sa propre enveloppe qu’il glissait à son tour dans la fonte de la selle. Son visage s’illumina peu à peu en enfermant dans son âme les secrets de cette relation épistolaire. Le jeune homme rayonnait mais ne laissait rien filtrer de son bonheur tout intérieur.

Quelques mois s’écoulèrent jusqu’au jour où une somptueuse calèche franchit les grilles de l’établissement thermal. Elle remonta la pente jusqu’au pavillon de la femme drapée de soie, stationna quelques instants et repartit d’où elle était venue. A partir de ce jour, le jeune homme ne reçut plus l’ordre de préparer les montures et il n’y eut plus d’échange d’enveloppes...

Son visage s’assombrit de jour en jour. L’hiver éteint tous les fastes de l’établissement thermal et il sombra dans une sorte de mélancolie destructrice qui enlève tout enthousiasme à la vie. Il eut beau s’employer du mieux qu’il le pût au quotidien dans toutes les taches que le maître écuyer lui confiait, rien n’y faisait : Il dépérissait peu à peu...

Les journées rallongèrent et les thermes se réveillèrent peu à peu. Il prenait toujours soin des quatre chevaux qui lui avaient été confiés et se rappelait en le faisant le contenu des messages échangés il y a quelques mois avec la femme drapée de soie. Parfois son visage retrouvait la lumière mais la tristesse assombrissait bien vite son esprit. Le poids du souvenir...

Un soir, les quatre chevaux furent pris d’une agitation inhabituelle. Il les sortit alors un par un et leur fit faire quelques tours de manège  à la longe. Le calme s’installa de nouveau. Le lendemain matin, le jeune homme fut attiré sur le pas de la porte des écuries. La calèche était de retour. De la fenêtre de sa portière, le regard d’améthyste embrasa le visage du jeune homme. La femme drapée de soie lui revenait.

Dès le début d’après midi l’établissement thermal connut une nouvelle effervescence. De nombreux serviteurs s’affairaient dans le salon d’honneur pour préparer la fête qui allait s’y tenir dans la soirée.

Le jeune homme fut convoqué par le maître écuyer qui lui ordonna d’apprêter avec la plus grande minutie le cheval de la femme drapée de soie. L’un des deux gardes vint le chercher à pied et remonta jusqu’au pavillon du haut de  la colline. Les torches illuminèrent à nouveau les allées des thermes. Tous les regards se portèrent vers la silhouette majestueuse de la femme drapée de soie. L’orchestre de cordes enveloppa de nouveau la montagne de sa mélopée.

Le jeune homme avait été réquisitionné pour assurer le vestiaire à l’entrée du grand salon d’honneur. Il se tenait donc en un lieu d’où il pouvait tout voir et entendre de la soirée qui allait débuter.

La musique se tut et le silence accompagna l’entrée de la femme drapée de soie. La foule des convives s’ouvrit comme la Mer Rouge sous le bras de Moïse. La femme drapée de soie traversa tout le salon d’honneur. Elle gravit quelques marches de l’escalier monumental qui donne accès au galeries supérieures. Arrivée sur le palier, elle se retourna vers l’assemblée en faisant planer sa robe comme des embruns arrachés à une vague.

La femme drapée de soie allait parler...

Son regard d’améthyste se réfugia sur la fresque du plafond et sa voix emprunte d’un malaise intérieur mais libératrice de toute la tension de son âme parvint aux oreilles de l’assistance hypnotisée.

-        « Je vais me marier avec l’homme dont je porte l’enfant »-

Le médecin chef du service des mal voyants des armées s’avança et se courba pour saluer les invités. La femme drapée de soie poursuivit :

-        « Réjouissez vous ! je partage mon bonheur par cette fête »-

Elle leva le bras en direction de l’orchestre et ouvrit le bal aux bras de son futur époux.   

Le jeune homme fut pris de nausées et quitta son poste. Il jeta sa perruque de désespoir, quitta sa livrée, récupéra toutes ses affaires dans sa chambre de fonction et se réfugia sur le banc au bord du gave. Il prit sa tête entre les mains, se mit en boule et ferma les yeux comme s'il voulait s'isoler de tout son environnement. Il voulait s'arracher à ce monde où le chemin de son destin l'avait emmené pour semble-t-il aboutir au néant. Il recherchait dans cette attitude une sorte de protection face à l'agression dont il  était la victime. Sa tête le brûlait des yeux jusqu'à la nuque, la nausée envahissait sa gorge et sa poitrine et ses membres avaient perdu toute vie. La nuit ne fut que souffrance indéfinissable mais totale. Le corps et l'esprit du jeune homme se déchiraient sans aucune possibilité de défense face à cette déchéance incontrôlable. Tout son être semblait attiré dans un tourbillon: une spirale à laquelle il ne pouvait opposer la moindre résistance...

La fraîcheur de la nuit atténua ces sensations de profondes douleurs où l'âme et la chair sont unies dans le partage de la souffrance ultime.

Le sommeil, enfin, le délivra provisoirement de ce supplice sans limite...

La fête s'acheva au petit matin et l'établissement thermal s'assoupit...

Le grincement de la grille réveilla le jeune homme. Ses paupières entrouvertes lui permirent d'apercevoir la silhouette des trois chevaux  dont celui de la femme drapée de soie qui s'échappèrent dans le contre jour du soleil levant...

Le jeune homme se leva comme un automate et  fit quelques pas en direction de la falaise qui surplombe le gave juste avant que le pont ne le franchisse. Ses pieds raclaient le sol car ses forces le portaient à peine. Les yeux mi-clos ne lui donnaient qu'une vision approximative de son environnement. Ses pensées l'avaient quitté et il ne se déplaçait que de façon passive sans possibilité de s'opposer à la force invisible qui l'attirait vers la chute mortelle. La déchéance de  son être mêlait toutes les perceptions : grondement fougueux du gave, scintillement des eaux étincelantes, tiédeur du soleil, bruissement de la ramure qui le dominait, perte de son propre équilibre...

Toute conscience avait quitté son esprit... Le jeune homme tanguait à présent au-dessus du vide. Le calme s'installa dans son âme. Comme un arbre qui s'abat, il commença à basculer dans le vide dans une extrême douceur. Toutes les contraintes mentales et physiques lâchèrent leur pression insoutenable. Le plongeon l'arrachait à ce chaos qui avait détruit sa vie.

Il ressentit alors un choc terrible et se retrouva précipité au sol, la moitié de son corps dépassant au-dessus de vide.

« Ne fais pas ça! As-tu oublié ton destin? La mort n'est pas le destin de l'homme! »

Le jeune homme se réveilla. Il ouvrit les yeux et reconnut le cocher avec qui il avait entamé jadis son chemin. Ce dernier l'aida à se relever. Il était arrivé juste à temps pour le percuter de tout son corps  au moment où il perdait pied sur le bord de la falaise...

Ils se retrouvèrent alors tous deux à l'avant du chariot qui les avait menés  du magasin du riche négociant à l'usine de confection. Le fouet claqua et le jeune homme reprit la route au côté de celui qui venait de lui sauver la vie. Le cocher comprit que pendant quelques heures le silence et la progression du  voyage serait la meilleure des transitions pour le jeune homme. Il reprendrait ainsi peu à peu ses repères pour retrouver sa lucidité et son envie de parcourir le chemin de son destin.

La vallée s'était élargie et le jeune homme n'avait encore jamais vu une aussi vaste étendue plane si ce n'est l'océan par grand calme. Une mosaïque de champs multicolores s'étendait aussi loin qu'il pouvait porter le regard et se perdaient dans les brumes de chaleur de la plaine immense. Il rouvrit les yeux au monde et à la vie. Son visage retrouva l'éclat de l'enthousiasme.

« Tu m'as sauvé la vie. » -Dit-il au cocher. En disant ces mots, le jeune homme venait de re-parcourir en un instant tout son trajet depuis le petit port de pêche. Il réalisait ainsi que sa déchéance n'était qu'un évènement ponctuel. La reprise de son cheminement sur la route de son destin lui redonnait la conviction que la vie est dans l'action et non dans le confinement exclusif de l'esprit. Il réalisa à quel point il avait connu l'allégresse dans sa propre découverte tout au long du long périple qu'il avait parcouru...

Il prit la parole et entreprit de raconter au cocher son parcours jusqu’à ce que celui-ci lui sauve la vie au bord de la falaise. Son histoire les retint plusieurs jours et se poursuivait même le soir lorsque, comme à l’accoutumée, ils se couchaient sous le chariot pour passer la nuit.

Le jeune homme n’oublia aucun détail. Un soir, il raconta le dernier épisode de son récit qui s’était déroulé dans l’établissement thermal. Lorsqu’il évoqua la femme drapée de soie, le cocher eut une éclat de rire mais il laissa le jeune homme poursuivre.  Ce dernier lui expliqua que la femme drapée de soie avait échangé avec lui une correspondance des plus fournies. A chaque randonnée en montagne, le jeune homme répondait au message de la veille que la femme drapée de soie avait pris soin de laisser dans la fonte de sa selle. C’est ainsi que la vie de chacun d’eux ne connut aucun secret pour l’autre. Ils avaient même projeté de faire vie commune dans les mois à venir lorsque la femme drapée de soie quitterait définitivement les thermes. Sa vie pleine de mystère l’avait conduite dans le pavillon le plus luxueux situé tout en haut de l’établissement thermal. Elle voulait échapper à son passé, qui à la lire n’avait été que souffrance et contrainte. Ce passé toutefois qui lui permettait de vivre à sa guise dans le luxe et l’accomplissement de tous ses désirs. Elle était libre de tout  mais devait semble-t-il rendre des comptes à un mystérieux personnage dont la fortune et la puissance n’avait apparemment d’équivalent sur cette terre. Le jeune homme et la femme drapée de soie connurent une histoire d’amour où l’inconnu, le mystère et un avenir, semble-t-il, inespéré pour les deux parties compensa pendant de nombreux mois l’absence totale de contact direct. Le jeune homme s’isola peu à peu dans cet espoir de vie future en faisant de fort curieuse manière l’apprentissage du plus noble des sentiments humains : l’Amour... Les lettres échangées créèrent entre eux une telle intimité qu’une sorte de vie de couple virtuelle s’installa. Le jeune homme ne finit plus par vivre que pour la femme drapée de soie. Le cocher prêtait une attention sans faille au récit du jeune homme en hochant de la tête avec parfois un petit sourire au coin des lèvres  comme s’il allait deviner la suite de l’histoire. Le jeune homme expliqua que la femme drapée de soie n’avait pu partager le moindre instant avec lui car le mystérieux personnage avait donné l’ordre à ses gardes de l’en empêcher. La femme drapée de soie arriverait, selon les messages échangés, à lever cette interdiction et très bientôt, plus aucun obstacle ne s’opposerait alors à leur bonheur de vie commune... Le jeune homme faisait confiance et se contenta des lettres échangées et parfois du regard d’améthyste de celle qu’il avait décidé d’attendre.

Il raconta alors l’ultime soirée passée dans le salon d’honneur de l’établissement thermal. Lorsqu’il en arriva à l’annonce du mariage de la femme drapée de soie avec le médecin chef du service des malvoyants des armées, le cocher éclata de rire sous son regard stupéfait. Il demanda alors au  jeune homme si elle n’avait pas à cette occasion annoncé une éventuelle grossesse... Le jeune homme ferma les yeux pour mieux contenir sa douleur...

 

Le cocher prit la parole à son tour. Il expliqua alors qu’étaient répartis tout le long de la chaîne de montagne une bonne demi douzaine d’établissements thermaux analogues à celui qu’ils avaient quitté. La femme drapée de soie y était connue et adulée dans tous par les riches personnages qui venaient y séjourner quelques semaines pour se détendre et vivre dans l’illusion et le luxe. Le jeune homme n’en crut pas ses oreilles. Le cocher poursuivait...

L’intrigante exerçait son charme et, affichant sa beauté, attirait sans scrupule tout homme sur qui elle posait son dévolu. Elle simulait alors une grande histoire d’amour à laquelle elle finissait par croire elle même. Mais son caractère irascible et ses caprices incessants transformaient la vie de couple en un véritable cauchemar pour celui à qui elle avait promis auparavant publiquement engagement dans une vie commune et descendance nombreuse.

Elle abandonnait alors le malheureux et changeait d’établissement chaque fois que sa victime n’était plus à son goût. Elle en profitait pour lui tailler une réputation épouvantable en répandant calomnies et mensonges tout le long de la chaîne. Ses moyens de communication, ses connaissances et les multiples largesses dont elle faisait bénéficier son auditoire assurait pour un temps l’efficacité de sa propagande malsaine. Le cocher qui visitait tous les établissements thermaux pour y vendre costumes et toilettes de luxe avait peu à peu assemblé toutes les informations concernant les activités malfaisantes de celle que beaucoup admiraient la plupart du temps par intérêt et faire valoir.

La « belle » avait détruit beaucoup d’hommes chez qui elle avait réussi à développer un sentiment de culpabilité profond. Ses victimes se sentaient progressivement devenir responsables de tous ses maléfices. Elle faisait en sorte de s’entourer d’une cour au sein de laquelle elle se pâmait    dans une autosatisfaction sans limite. Cette cour lui permettait d’entretenir les réputations qu’elle faisait de ses victimes.

Elle disparaissait parfois lorsque les hommes du mystérieux personnage la retiraient de son « terrain de jeu » pour tenter de la ramener à la raison. Un exil de quelques semaines et elle revenait dans l’un des établissements thermaux où ses caprices lui dictaient de se rendre...

En écoutant le cocher, le jeune homme comprit qu’il avait failli mourir pour une malade mentale que le seul traitement de la puissance de la fortune ne guérirait jamais.

Deux larmes perlèrent sur ses joues et son visage s’illumina. Il avait échappé au plus terrible des dangers : celui d’appartenir par amour à la folie d’une femme. Il s’endormit.

Le chariot mené par le cocher parcourait la plaine vers l’Est en longeant la montagne. Le jeune homme avait  l’impression de renaître à la vie. Il se rappelait  son premier départ depuis le magasin du riche négociant de tissus. Il sentait revenir en lui la force que lui avait insufflée la vieille femme qui l’avait secouru sur la plage. Sa vie se raccrochait à son destin. A lui de redevenir maître de son chemin et par là de sa vie.

Il se souvint alors de sa boite en bois et plus particulièrement de la toute première que lui avait confiée la vieille femme.

« Cocher, regarde ce que je te montre.» - Dit-il en entrouvrant la petite boite de bois. « Ne me dis pas ce que tu vois, mais peux tu m’indiquer mon  chemin ? ». Le cocher plongea son regard à l’intérieur de la petite boite, il fut tellement surpris qu’il se redressa, les coudes collés au corps, pour stopper les deux chevaux. « Tu peux refermer la boite ... » dit-il en joignant ses mains sur son visage. « Je peux te mener tout prés de ton but ». Le jeune homme rayonnait. Le soleil inondait la crête frontalière qui embrasait le ciel de l’éclat de ses neiges éternelles. Une grande émotion envahit le jeune homme. Il était comme paralysé par le but qu’il sentait tout proche. Sa démarche reprenait forme et une sorte de conviction profonde remplaça toute ses désillusions castratrices.

Le cocher fit claquer le fouet. Ils reprirent leur route. Le jeune homme n’osait parler car il savait que le cocher allait bien vite le conforter dans son optimisme qui désormais remplaçait sa candeur.

Ce dernier se racla la gorge comme s’il allait entamer un long monologue. Le jeune homme ouvrait ses grand yeux noirs. « Je vais te mener au vieux colonel » . Lui dit-il. Pendant un long moment le cocher retraça la carrière d’un vieux colonel qui jadis servit dans l’armée de l’empereur. Son discours ne fut qu’éloge tant la vie de cet homme fut un modèle de bravoure, de respect et de modestie. Le récit de ses hauts faits les mena jusqu'au soir. Le jeune homme écoutait comme un bon élève en gravant dans sa mémoire la fresque historique que le cocher déclamait comme une véritable épopée. Les campagnes de ce valeureux soldat le conduisirent à se mêler à ses hommes dans les lignes les plus exposées. C’est ainsi qu’à l’occasion d’une charge de cavalerie adverse, il fut désarçonné, grièvement blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille. De nombreuses heures après le combat, il fut retrouvé agonisant par le service de santé des armées. Il séjourna deux ans à l’hôpital militaire où il fut amputé de la jambe gauche. Sa convalescence l’avait conduit à subir des soins dans l’établissement thermal où le jeune homme fut employé comme palefrenier bien des années plus tard. Le cocher, à l’occasion de ses tournées, rendait visite au vieux soldat en lui apportant des victuailles pour agrémenter son séjour dans les thermes. C’est ainsi qu’il apprit peu à peu à connaître tous les détails de la vie haute en couleurs du colonel. Il laissa toutefois quelques zones d’ombre dans le récit pour ne pas dévoiler au jeune homme le contenu de la petite boite en bois. La nuit était tombée depuis fort longtemps et les deux hommes s’endormirent sous le chariot.

Le jeune homme attela  les deux chevaux aux premières lueurs et se hâta de réveiller son compagnon pour reprendre la route. Il mena l’attelage toute la matinée pendant que le cocher reprit ses explications.

Le colonel après plusieurs séjours aux thermes, s’était vu accorder en échange de ses loyaux services une sorte de concession dont il aurait la jouissance jusqu’à la fin de ses jours. Il s’agissait d’une petite bergerie entourée de quelques hectares de coteaux située à l’Est de la chaîne non loin du dernier lieu de livraison du cocher. Dans les temps reculés, la bergerie avait été un relais pour les estafettes chargés de transporter les plis par delà la crête frontalière. Le régiment dont dépendaient les coursiers  fut muté et ainsi naquit la charmante bergerie qui fut mise à la disposition du vieux soldat.

Le cocher sentait l’impatience gagner le jeune homme mais ce dernier faisait tout pour en minimiser les manifestations extérieures.

En fin de matinée, ils stoppèrent au sortir d’un village. Du doigt, le cocher indiqua au jeune homme un sentier que le chariot ne pouvait emprunter et lui confia un sac de provisions destiné au colonel. « Va ! »- Dit-il. « Une heure de marche te conduira à la bergerie... ». Les deux hommes se séparèrent dans une vigoureuse étreinte.

Le jeune homme superposa sa besace au sac que lui avait confié le cocher. Il équilibra la charge et  s’éleva bien vite au-dessus de la vallée.  Il se trouvait sur une rampe taillée dans la glaise à flanc de colline. De part et d’autre, l’herbe rase laissait échapper le ballet frétillant d’une multitude de sauterelles. Il enjamba à plusieurs reprises la fraîcheur de petits ruisseaux tout pressés de rejoindre la vallée.

La plaine se perdait dans l’infini de son regard. Au loin, une grande ville : probablement celle vers laquelle le cocher se dirigeait. Le jeune était habité d’une grande sérénité. Le rythme harmonieux de ses pas le menait peu à peu vers ce qu’il considérait comme une certitude. 

Aucun empressement mais une calme détermination le rapprochait peu à peu de son but.

Il déboucha sur un plateau duquel il était possible d’admirer plaine et montagne selon l’endroit où l’on portait le regard. Le sentier devenu plat s’élargit aux abords d’un bosquet.

Le jeune homme y découvrit la bergerie dissimulée à l’ombre de trois chênes plus que centenaires. Dans un grand mouvement circulaire, il déposa ses bagages sur le pas de la porte, ajusta sa tenue et frappa. « Je suis là !»-Le jeune homme se retourna. Un vieil homme était assis sur un banc à l’ombre de l’un des trois chênes.

Il s’approcha du vieillard. Ce dernier arborait une magnifique moustache blanche qui s’étirait bien au delà d’un visage envahi de rides. Il portait une vieille redingote tandis que l’une des jambes de son pantalon de cheval laissait apparaître un pilon verni. « Mes respects mon colonel.»- Lui dit-il en s’inclinant lentement.

Le vieux soldat ouvrit grand ses yeux bleus. Un torrent d’amour s’en échappa. Le jeune homme lui présenta la petite boite en bois et lui demanda avec la plus grande déférence possible de ne pas lui en révéler le contenu. Une véritable tempête parcourut les rides du vieillard. Le jeune homme demeura impassible. Le colonel referma la petite boite de bois et la déposa dans la main droite du jeune homme. Lui prenant la main gauche, il la plaça par dessus comme il l’aurait fait d’un couvercle d’écrin pour protéger un joyau. Il invita le jeune homme à partager son banc et le pria de lui indiquer ce qui l’avait ainsi mené auprès de lui.

Ie jeune homme n’oublia aucun détail de son histoire depuis son arrivée sur la plage non loin de la cabane de la vieille femme. Plus le jeune homme progressait dans son récit, plus le colonel devenait rayonnant. Toute son histoire les retint jusqu’en fin d’après midi. « Rentrons ! », -dit le vieux soldat.  Précédant le jeune homme, il se dirigea en claudiquant vers la porte de sa demeure. Ils y pénétrèrent...

Le colonel se mit à faire la cuisine. Il remercia de façon touchante le jeune homme de lui avoir porté le sac de victuailles du cocher. Lorsque le repas fut sur le point d’être prêt, de nombreux bêlements parvinrent à leurs oreilles. Deux grosses larmes s’échappèrent du regard bleu du vieux soldat. « Ouvre la porte ! » - Demanda-t-il au jeune homme, la voix nouée par l’émotion.

Le jeune homme manœuvra le verrou, tira sur la poignée et laissa le soleil couchant éclabousser la pièce. Il fit un pas sur le seuil et demeura figé comme paralysé... Elle était là devant lui...

Lui faisant dos, une silhouette rectiligne se tenait devant un petit troupeaux de chèvres. Elle se retourna. Le jeune homme reconnut le visage de la vieille femme rajeuni d’une quarantaine d’années. Il crut défaillir. Leurs regards se mêlèrent... Le troupeau s’immobilisa. La jeune femme laissa tomber ses bras comme hypnotisée. Un seul détail la distinguait de la vieille femme de la plage en dehors de son âge. Alors que la vieille femme avait un regard plus noir que la nuit, ses yeux  emprisonnaient tout le bleu du ciel et pour mieux le retenir l’avaient cerclé d’une petite couronne noire...

Le colonel crut que le temps s’était arrêté. Il n’osait bouger de peur d’interférer sur l’instant qui lui échappait complètement.

Le tonnerre gronda au loin. « Rentrez ! », dit-il tout gêné. La jeune femme conduisit les chèvres dans l’enclos attenant à la bergerie puis elle y pénétra suivie du jeune homme. Le vent claqua la porte et un orage violent embrasa la montagne.

Tout trois se retrouvèrent à table dans une très sobre solennité. Le vieux soldat allait prendre la parole pour la garder jusque tard dans la nuit.

« Il est temps pour moi de te parler, Océane... » - La jeune femme enveloppa son visage de ses mains et relevant les coudes, se dégagea les oreilles de ses longs cheveux bruns. Elle était prête à écouter tout ce que le colonel souhaitait lui dire...

A l’extérieur, l’orage redoublait de violence mais le calme de la maisonnée contrastait avec la furie de la nature. Tournant la tête vers le jeune homme, le soldat frisa ses moustaches comme s’il eût voulu lui présenter son meilleur aspect en signe de bienvenue et de respect. « Je te confie Océane .» -Commença-t-il . « Tu es venu jusqu’à elle en suivant ton chemin celui sur lequel tu bâtis ton destin. Mes jours sont comptés. La fin de ma vie m’a offert le plus beau des cadeaux : ma petite Océane. » -Il se tourna vers elle. Deux grosses larmes brûlantes d’amour roulèrent pour se perdre dans ses moustaches. La jeune femme se leva de table et se précipita vers lui. Elle s’agenouilla et déposa tendrement sa tête sur ses genoux comme un très jeune enfant l’aurait fait avec son père. Le colonel ne s’arrêta pas de parler et poursuivit tout en lui caressant le visage de ses mains tremblotantes.

Il ne dévoila rien de leurs vies passées. Il estimait en effet que tout ce que le jeune homme lui avait appris de sa propre existence n’appartenait qu’à lui. De même, à ses yeux, le passé d’Océane ne devait être livré à un nouveau venu quel qu’il soit si ce n’est par elle même et de son propre chef.

C’est pourquoi, il se limita à expliquer comment la jeune femme, alors tout petit enfant, était entrée dans sa vie. En restant très discret et modeste sur ses hauts faits d’armes, il raconta sans emphase la fin de sa carrière militaire dans l’établissement thermal...

 

Quelques semaines avant son départ pour la bergerie, le vieux soldat se reposait paisiblement sur le banc devant le gave. Il entendit des pleurs qui provenaient de la route toute proche. Il se leva avec peine et s’approcha. Il découvrit alors une fillette en haillons dont le corps n’était qu’égratignures. L’enfant était allongée dans les ronces où l’on avait dû l’y jeter...

Le colonel la transporta avec peine dans le cabinet du médecin des thermes. Elle fut soignée et retrouva vite santé et vigueur.  Aucune identité ne put lui être attribuée. Bien vite, le vieil homme et l’enfant s’attachèrent comme père et fille. Toutefois, le visage de la fillette trahissait une grande souffrance intérieure. Il l’entoura d’une telle affection qu’elle lui demanda de la garder avec lui. Le directeur du centre fit venir l’officier d’état civil et l’on accomplit les formalités d’adoption...

Le temps s’écoula et père et fille adoptive vécurent de nombreuses années dans un bonheur simple au calme de la bergerie. La retraite militaire du vieux soldat et la vente de fromages de chèvre leur assuraient une condition de vie largement suffisante pour combler leurs maigres besoins...

Océane avait repris sa place à table. Le colonel se tourna vers le jeune homme et reprit : « Si je te confie Océane, c’est parce je pense que votre destin est de vivre ensemble, si vous le souhaitez.  Votre décision est seule souveraine pour poursuivre la route que vous aurez choisie. Ce choix n’est pas le mien mais doit être celui de votre vie ! La mienne touche à sa fin. La votre doit se poursuivre bien au delà. » - Les fixant tour à tour au plus profond de leurs yeux, il reprit : « Lorsque je quitterai ce monde, la bergerie retournera aux armées et votre chemin devra à nouveau vous mener vers votre destin. C’est sur ce chemin que vous apprendrez à vous découvrir et déciderez dans la liberté de vos cœurs si l’amour doit vous unir pour l’éternité. »

-Ils achevèrent leur repas en silence. Tout avait été dit...

La bergerie compta depuis ce jour un habitant de plus. Une douce harmonie s’en dégageait. Le jeune homme participait à l’entretien des installations de la bergerie et accompagnait souvent Océane pour emmener le troupeau en pâture. Le vieux soldat lui révéla tous les secrets pour réaliser un bon fromage. En milieu de semaine, le jeune homme sellait les deux chevaux que le régiment avait offert au colonel en cadeau d’adieu. Tous deux descendaient alors dans la vallée pour vendre leurs fromages aux halles de la ville que le jeune homme avait aperçue lors de son arrivée. Ils remontaient le soir venu chargés de provisions. Océane les accueillait et aidait le colonel à descendre de sa monture sur le pas de la porte.

Un soir, ils prirent une tisane sur le banc à l’abri des trois chênes. La nature les enveloppait de sa splendeur. Le vieux soldat se leva et se tournant vers Océane et le jeune homme dit : « Que c’est beau ! »- Un magnifique sourire illumina son visage et il s’effondra.

Ils se précipitèrent. Océane lui soutint la nuque tandis que le jeune homme plaça son oreille sur sa poitrine.-« Il vit ! »s’écria-t-il. Et ils le transportèrent sur son lit.   

Le colonel retrouva ses esprits dans le milieu de la nuit. Océane et le jeune homme se tinrent à son chevet jusqu'aux lueurs du matin. Ils l'entourèrent de soins en ne cessant de lui parler avec douceur. La main d'Océane ne quitta pas celle de son père adoptif. Ils durent bien vite accepter la terrible réalité: le vieillard était paralysé...

Les jours passèrent. Une telle harmonie demeurait dans la bergerie que le sourire  ne quittait que très  rarement leurs visages. Le colonel ne montrait aucune exigence au niveau des soins que son état aurait pu lui faire revendiquer auprès d'eux. Océane et le jeune homme lui apportèrent sans compter tout l'amour et l'attention que nul autre aussi bienveillant soit-il n'aurait pu lui procurer. Une atmosphère paisible enveloppait la petite communauté que formaient ces trois êtres. La nature bienveillante rajoutait à cette forme de bonheur partagé sa touche feutrée  de douceur complice. La mort du colonel intervint de la façon la plus naturelle qui soit. Son visage paisible exprima dans son dernier souffle tout l'amour qui avait animé sa vie...

Les derniers honneurs militaires lui furent rendus et sa dépouille fut enterrée sous les trois chênes selon ses dernières volontés.

L'âme de la maison s'était enfuie au paradis. Océane et le jeune homme durent quitter la bergerie. Ils vendirent le troupeau de chèvres à un jeune berger nouvellement installé dans la région.

Ils déposèrent la clé de la bergerie à l'état major de la ville et, se retournant une dernière fois en direction des coteaux qui les avaient accueillis, enfourchèrent les deux chevaux que le colonel leur avait légués.

Le jeune homme s'approcha d'Océane et lui dit en lui tendant la petite boite de bois : « Regarde et sans me dire ce que tu vois,  dis moi où aller; si tu le peux... » Il y eut un grand silence... La jeune femme referma la petite boite de bois, leva le bleu de ses yeux pour le confondre avec l'azur du ciel puis, se tournant vers le jeune homme, lui rendit l'objet mystérieux. « Mon destin est de suivre ton chemin », -dit-elle en rassemblant ses rennes. « Cela ne me dit pas où aller? »- Lui répondit le jeune homme tout étonné. –« Ce que tu viens de me montrer doit nous ramener ensemble à la source de mon être... » -Répliqua-t-elle d'une voix douce.

L'émotion avait enlevé une partie du discernement du jeune homme mais il comprit dans l'instant que l'heure était venue de revenir en sa compagnie à la cabane du bord de l'océan. Il réalisa aussi que s'il ne devait découvrir le contenu de la petite boite en bois qu'à son retour, Océane ne devrait, elle aussi, découvrir le but de son voyage qu'à son issue.

« Viens, notre chemin est celui de notre destin... » - Lui dit-il. Leur longue chevauchée vers l’Ouest débutait.

Le jeune homme ne disposait d'aucune carte pour pouvoir se diriger. Ses seules références étaient le soleil et l'alignement presque parfait de tous les sommets de la chaîne de montagne au pied de laquelle ils se trouvaient.

D'un commun accord, il se décidèrent à cheminer jusqu'à ce que leur but fût atteint. Le jeune homme savait exactement où le soleil se levait et où il se couchait en fonction des saisons. Il en déduisit facilement le cap à suivre pour rejoindre le petit port de pêche et la cabane de la vieille femme. La seule incertitude et elle n'était pas des moindres, était la distance qu'il leur faudrait parcourir pour arriver au terme du voyage.

La vente du troupeau de chèvres et les gains réalisés par le jeune homme à la mine d'or et dans l'établissement thermal devraient cependant largement suffire à leur assurer nourriture et gîte en cas de mauvais temps.

La plaine s'ouvrait devant eux comme un nouveau monde de découverte. Ils savaient que la route serait longue mais qu'elle serait une transition nécessaire  et l'occasion de prendre l'indispensable recul en se livrant l'un à l'autre,  pour découvrir peu à peu leur destin.

Leurs chevaux, bien que très robustes, n'étaient pas entraînés à parcourir de longues distances  journalières et leurs âges étaient déjà bien avancés...

La sagesse leur dicta de commencer leur périple en effectuant de petites étapes. Ils parcourraient ensuite et progressivement de plus longues distances si les montures allaient le supporter...

La route longeait la montagne à la fois proche et lointaine comme un livre que l'on aime mais dont ne voit que la couverture et que l'on ne peut ouvrir. Océane, tout comme son compagnon, demeurait silencieuse. L'émotion les avait rendus muets. Ils mirent pied à terre en milieu d'après midi et menèrent les chevaux au bord d'une rivière pour les faire boire.

La nature étira toutes ses ombres sur la prairie où ils décidèrent de passer la nuit à l'abri d'une haie. Ils n'avaient pas mangé depuis leur départ mais ils avaient pris soin d'emmener avec eux conserves et fromages pour tenir quelques temps. Les chevaux trouvèrent dans l'herbe grasse de la prairie toute la récompense de leur première journée de voyage.

Le jeune homme installa un bivouac confortable, en utilisant des couvertures de l'armée récupérées à la bergerie, selon les indications que lui avait données le colonel en bon père de famille. Océane quant à elle prépara le repas. le ciel démêlait les cheveux d'or de ses nombreux nuages d'altitude. Bien vite fut recréée l'atmosphère douillette d'un souper au sein même de la bergerie. Le temps semblait s'être arrêté de la même manière que les deux voyageurs faisaient étape.

La journée ne fut plus qu'un merveilleux souvenir...Le jeune homme ouvrit sa besace. Il en tira tous les objets qui l'avaient peu à peu rapproché d'Océane. Les flammes d'un petit foyer séparaient leurs visages. Le jeune homme lui tendit le petit sac de tissu contenant la deuxième boite en bois qu'il avait découvert dans la grotte de la pyramide blanche... Océane en dénoua le lien et la petite boite lui échappa. En tombant sur l'une des pierres du foyer, elle s'entrouvrit et le papier qu'elle contenait manqua de peu d'achever sa course dans le feu. Elle parvint toutefois à s'en saisir. Elle le déplia avec minutie. A peine eut-elle le temps d'en distinguer le contenu, qu'elle perdit connaissance en poussant un grand cri d'effroi. Le jeune homme se précipita afin qu'elle ne s'effondrât point dans le foyer. Il l'enveloppa de sa couverture et la protégea de ses bras jusque dans le milieu de la nuit. Elle reprenait parfois conscience quelques instants pour défaillir à nouveau, le visage déchiré d'angoisse. Elle finit par s'apaiser et trouver le sommeil. Le jeune homme la coucha alors comme un bébé et s'endormit à ses cotés...

Le hennissement des chevaux le réveilla au petit matin. Océane dormait toujours... Il n'osait pas la réveiller de crainte que la terreur ne la saisisse à nouveau. Il prépara silencieusement un petit déjeuner copieux tandis que le sommeil enveloppait toujours sa compagne.

Cette dernière finit par ouvrir les yeux. Son premier regard fut accueilli par la douceur du sourire du jeune homme. Océane lui dit : « J’ai fait un terrible cauchemar... » - Le jeune homme l’aida à se redresser tout en lui tendant un gobelet métallique duquel s’échappait une forte odeur de café noir. « La route te le fera oublier, n’aie crainte Océane... Le cauchemar n’est que trouble de l’âme. » - Lui dit-il d’une voie rassurante. La jeune femme semblait soulagée.

Le repas terminé, le bivouac fut plié  en quelques instants comme s’ils l’eussent fait depuis de nombreuses années. Ils reprirent la route et cheminèrent de longues heures  silencieusement côte à côte. L’Ouest était encore bien loin...

Océane prit la parole : « Je me souviens !... mais j’étais si petite... c’était si terrible... j’ai tout oublié... » Le jeune homme tourna la tête vers elle, sourit et répondit : « Le souvenir est parfois douloureux, mais il nous aide à construire l’avenir... »

La plaine était immense mais se laissait peu à peu avaler par les sabots des chevaux. Le temps qui s’écoulait permettait à Océane d’intégrer progressivement les douleurs des visions de la nuit. Le jeune homme respecta le silence car il sentait bien qu’elle avait un fort besoin de repli sur elle même. Les regards échangés trahirent cependant un besoin impératif de sa part de communication toute en présence silencieuse partagée...

La journée finit par s’achever au bord d’un étang paisible. Le soleil se coucha en même temps que les deux voyageurs. La lune les maintint éveillés malgré les fatigues de la journée. Océane voulait parler mais ne savait pas par où commencer. Le jeune homme demeurait silencieux et ouvrait son cœur. La voix d’Océane ne fut que murmure...

De pénibles souvenirs étaient revenus à sa mémoire. « C’est moi qui ai fait ce dessin », -expliqua-t-elle. Le jeune homme ouvrait grand ses oreilles. La jeune femme évoqua calmement une petite partie de son histoire. Une sorte de  tout petit bout de frise que l’on aurait déchiré de son ensemble.

Océane était toute petite. Elle avait été, semble-t-il, enlevée dans des circonstances dont elle  ne se souvenait pas. Ses ravisseurs l’avaient adoptée mais contrainte à partager leur fuite dans des conditions terribles. Elle se souvint d’une caravane de quelques cavaliers brutaux qui l’avaient littéralement bringuebalée par monts et par vaux. Elle évoqua alors une nuit de tempête. Elle était à l’abri d’une grotte perdue dans les neiges de la montagne. Sachant tout juste écrire et dessiner, elle avait griffonné le dessin qui venait de la  ramener à son passé douloureux. Les hommes étaient ivres. L’enfant terrorisé par leurs violentes altercations, avait profité de leur beuverie pour rédiger son appel au secours et le dissimuler sous le tas de bois. Elle avait réussi à protéger la petite boite en bois dans un sac de toile dérobé aux soûlards...

La lune se cacha derrière les arbres. Le noir de la nuit alourdit leurs paupières et le sommeil absorba leurs consciences...

Le voyage se poursuivit dans la sérénité. Les bivouacs succédèrent aux bivouacs. Ils profitaient parfois de l’hospitalité de paysans à qui ils achetaient de quoi se nourrir. Ils finirent par arriver à la ville où le jeune homme connut sa première défaillance. Il voulut faire une surprise à Océane en lui proposant un agréable lieu de bivouac. Il se rappelait du petit pont de pierre au pied du chemin qui l’avait conduit à la roue préhistorique. 

Ils l’empruntèrent alors... Cela faisait déjà bien longtemps que le jeune homme y était passé...

Lorsque la jeune femme aperçut le petit pont de pierre, elle sauta de cheval et s’enfuit en direction de la ville. Le jeune homme demeura sur sa monture, récupéra les rennes du cheval d’Océane et la rattrapa promptement. Il mit pied à terre. Océane se blottit dans ses Bras. -«Ne me dis rien ! », -supplia-t-elle  tremblant de tout son corps. Il lut dans ses yeux la souffrance du passé qui  rejaillissait   en engloutissant tout son

 

être comme un raz de marée le ferait sur de jeunes cultures...

Le jeune homme masqua son émotion et lui dit avec une voix douce : « Viens, et toi aussi ne me dis rien... »

-Ils redescendirent paisiblement vers la ville en marchant tirant leurs chevaux derrière eux. Tandis qu’ils parcouraient les étroites ruelles des hauts quartiers, une voix interpella le jeune homme. « Te voilà de retour ? » -Il se retourna et reconnut la femme qui l’avait secouru et hébergé lors de sa défaillance après que le cocher l’ait quitté pour la première fois. Elle regarda Océane dans les yeux... « Elle est vivante Dieu soit loué ! » - Ajouta-t-elle le visage rayonnant...

Ils se retrouvèrent tous trois attablés dans la petite demeure où le jeune homme avait passé une nuit naguère. Océane ne disait rien. Le jeune homme fermait les yeux. La maîtresse de maison souleva le couvercle de la soupière, y plongea une louche et servit abondamment ses hôtes d’un délicieux ragoût. Elle avait compris qu’ils arrivaient de loin et qu’un bon repas serait le bienvenu en cette fin de journée.

Le jeune homme ouvrit les yeux. – « Pourquoi tant d’émotion, et pourquoi nous reçois-tu de la sorte ? Tu ne nous connais pas... » - « Détrompe toi... » - Répliqua-t-elle la voix pleine de gravité. Océane très discrète jusque là, posa sa fourchette et lui demanda timidement : « La mémoire de mon enfance a quitté mon esprit, je la sens revenir. Aide moi à la retrouver... »

En une soirée, Océane allait en apprendre beaucoup sur sa petite enfance... Les deux voyageurs écoutèrent en silence...

La femme plongea son regard dans le fond de la soupière et prit la parole.

Il y a déjà bien des années, expliqua-t-elle,  elle était partie laver son linge comme à son habitude au petit pont de pierre car l’eau y était si pure qu’y faire la lessive était pour elle un véritable plaisir. Sur le point d’arriver sous l’arche du petit pont, elle entendit un râle sourd, étouffé par le clapotis de l’eau. Elle s’approcha et découvrit avec surprise un corps inanimé tout ensanglanté. Se précipitant, elle administra les premiers soins au malheureux, lui donna à boire et l’enveloppa de son manteau. L’homme saignait abondamment. Elle lava sommairement deux draps et les découpa pour former autant de bandages que de morceaux. L’homme retrouva ses esprits.

-« Océane, Océane !... » - S’écria-t-il. –« Ils ont enlevé mon Océane... »

-Elle tenta de le calmer. – «Ne bougez pas ! Vous perdez beaucoup de sang... » - L’homme sombra dans une semi-inconscience. Il put tout de même expliquer qu’il avait été attaqué, détroussé et laissé pour mort par quatre  agresseurs. Il ajouta avec peine que l’un d’eux, découvrant l’enfant assise et timorée, se refusant à l’abandonner, avait menacé de livrer ses compagnons s’il ne l’emmenait pas avec lui... 

Le blessé eut un grand soupir, ferma les yeux et s’évanouit. La jeune femme courut jusqu’à la ville pour y chercher du secours...  

Lorsqu’ accompagnée de la maréchaussée, elle parvint à nouveau au petit pont de pierre, l’homme était mort... –« Monsieur Paul ! » - S’écria l’un des gendarmes le visage empli de larmes... L’urgence chassa bien vite l’émotion. Le chef du petit détachement ordonna à l’un de ses hommes de rester avec le cadavre. Il décida alors de traquer les bandits pour ainsi espérer sauver la petite fille. Ils partirent à quatre hommes. La jeune femme s’imposa à eux, faisant valoir que l’enfant pourrait avoir besoin de ses soins. Ils parvinrent alors, à la roue préhistorique à la tombée du jour. Ils aperçurent, dans le prolongement de l’ombre mystérieuse et sous la fameuse pyramide blanche, les minuscules silhouettes  des fuyards. A cours de vivres, ils durent rebrousser chemin, et plus personne ne revit les bandits, pas plus que la petite Océane...     

C’est à l’occasion de l’enterrement de Monsieur Paul que la femme, bien jeune à cette époque, apprit que le défunt était une haute personnalité de la ville...

...L’usine de confection de vêtements de luxe avait été dirigée par cet homme riche, veuf et plein de bonté. Sa femme était morte aux premières années de leur mariage de la tuberculose. Pour échapper à son terrible chagrin, Il se consacra alors de façon quasi exclusive à  l’expansion de son usine. Sa bienveillance auprès de ses employés et ses méthodes d’avant-garde furent vite connues et admirées de tous. Toutefois, depuis le décès de son épouse, il manquait une flamme dans son regard, celle de l’amour... Il arriva un beau jour dans son usine. Il était inondé de bonheur. Il tenait avec une maladroite tendresse un bébé tout juste sevré emmitouflé dans ses langes. Il fit le tour de tout son personnel pour lui présenter « son » enfant. Il avait en effet adopté l’enfant que sa femme défunte n’avait pu lui donner... Il convoqua son contremaître et lui confia en grande partie la gestion de son usine. Il employa alors tout son temps à entourer  l’enfant d’affection et de tendresse avec  à la fois une âme de père et de mère. Il donna  à la petite fille une éducation en rapport avec les importants moyens dont il disposait sans jamais oublier de lui inculquer le sens de la valeur des choses et le respect des êtres. Il avait toujours à l’esprit  que la nature était une source infinie de vie et se faisait un plaisir et un devoir de la faire découvrir à l’enfant. C’est ainsi qu’il l’avait amené se baigner au bord de la rivière...

Le récit de l’histoire de la petite enfance d’Océane les conduisit au milieu de la nuit. Le jeune homme l’observait avec toute sa compassion. Plus elle en découvrait sur elle, plus son visage s’apaisait et plus son regard semblait guetter de nouvelles révélations. Epuisés, ils finirent tous par aller se coucher et trouver dans la nuit un repos bien mérité.

Le jeune homme serait bien resté un jour de plus à profiter de l’hospitalité de cette femme si généreuse mais Océane manifesta le  désir de reprendre le chemin au plus vite. Elle expliqua qu’elle avait besoin de retrouver, dans l’action du voyage, le cours de sa vie actuelle pour intégrer peu à peu les dures réalités de son passé.

Ils reprirent donc la route dès le lendemain. Le jeune homme faisait face à son avenir en retournant sur son passé. Il reconnaissait les paysages qu’il avait déjà parcourus en sens inverse avec le cocher au tout début de son périple. Il aurait pu y trouver une certaine monotonie. Il n’en fut rien. Bien au contraire ce fut pour lui une deuxième découverte. Il partageait en effet l’émerveillement de sa compagne qui lui donnait une nouvelle vision à ce qu’il aurait pu considérer comme déjà connu et acquis de façon définitive. Il découvrit que la beauté d’un paysage était avant tout liée à l’émotion qu’il pouvait procurer. L’émotion d’Océane lui fit découvrir de nouveaux aspects sur la beauté dont il n’aurait jamais soupçonnés l’existence. Il réalisa que le partage enrichit la sensibilité des êtres et remercia Océane de lui avoir fait ce merveilleux cadeau. La nature, le jeune homme et la jeune femme connurent une telle symbiose qu’ils se rapprochèrent du soir plus vite qu’ils ne l’auraient souhaité.

Ils installèrent un nouveau bivouac, préparèrent le repas et soupèrent dans le silence du bien-être partagé.

La nature s’endormit  tout autour du petit feu qui faisait danser leurs visages dans l’ondulation de ses flammes. 

Océane chuchota comme si elle ne voulait pas réveiller la nuit : - « La mémoire m’est peu à peu revenue, reparle moi de ton voyage, je veux savoir d’où je viens... », -dit-elle au jeune homme. Ce dernier sourit et fouilla dans sa besace.   

Il en retira le petit sac de toile contenant le deuxième dessin que lui avaient donné les deux joyeux lurons à sa descente du monde minéral. Océane reconnut à nouveau son dessin. Le jeune homme lui expliqua dans quelles circonstances il l'avait trouvé auprès des habitants de la maison au toit de chaume. Il retraça ensuite toute sa visite du village en ruine et pour finir lui tendit la dernière petite boite en bois celle qui contenait la pièce d'or qu'il avait découverte dissimulée dans la chapelle. Océane s'allongea sur le dos les yeux perdus dans le noir du ciel.

Il faisait humide et seul son visage émergeait de la couverture dans laquelle elle s'était emmitouflée... Il y eu un grand coup de vent et les nuages se déchirèrent laissant apparaître les vagues majestueuses de la voie lactée. Océane ferma les yeux comme pour emprisonner ces milliards de perles de bonheur. Toutes les lumières de sa conscience semblèrent se réactiver. Une grande partie de son être rejaillissait des ténèbres. Sa vie lui revenait... 

La jeune femme lut dans le ciel une grande partie de l'histoire de sa vie. Elle rayonnait de bonheur et allait tenir son compagnon éveillé toute la nuit en dénouant bon nombre des énigmes que son voyage lui avait proposées...

...L'existence des quatre malfaiteurs n'était faite que de fuites entre deux attaques de banque ou autre méfaits que la loi réprime. La pauvre petite fille ne demeura jamais plus que quelques jours en un même lieu. Elle n'avait ni racine affective ni racine géographique à laquelle elle aurait pu ancrer le moindre soupçon de bonheur. C'est ainsi qu'après avoir quitté la grotte de la pyramide blanche elle arriva dans le fameux village du monde minéral. Ce village était hors norme autant que ses souvenirs de toute petite fille puissent lui permettre d'en juger. A cheval entre deux pays, il était le lieu de repère de tous ceux qui aimaient l'argent facile lié à toute sortes d'activités ou de trafics douteux. D'après Océane, la vie y était plus que mouvementée et les meurtres ne se comptaient plus. La petite chapelle accueillait quotidiennement les services funéraires pour le repos des âmes des victimes de nombreux règlements de compte... C'est là qu'un jour de désespoir, elle s'était réfugiée pour déposer la petite boite en bois contenant la pièce d'or. Elle se rappela que Monsieur Paul la lui avait donnée quelques minutes après son agression en lui expliquant qu'elle n'appartenait qu'à elle... Le brigand qui l'avait « adoptée » lui laissait quelques libertés et c'est ainsi qu'elle trouvait parfois des instants de calme au milieu de cette vie baignée de violence. La chapelle était devenue son refuge car c'était le seul endroit où elle se sentait en sécurité...

Océane ferma les yeux comme si elle voulait sortir de son histoire. –« Ma perte de mémoire m'a protégée de tous ces souvenirs douloureux... » - Murmura-t-elle. - « Ma vie a échappé à tout cela, le temps finira de laver mes angoisses » - Et tournant la tête vers le jeune homme elle ajouta: -« Tu as ouvert les portes de ma vie... » - Le jeune homme lui sourit et ils s'endormirent à l'aube...

Il s’éveillèrent en toute fin de matinée et s’offrirent le luxe de se restaurer dans une petite auberge située à l’entrée d’un village au façades fleuries. Le reste de la journée leur permit de se ravitailler pour la suite de leur voyage. Ils allèrent de maison en maison pour acheter salaisons, pommes de terre et fruits frais. Ils n’avaient jamais vu autant de familles vivre d’une façon  simple et paisible et se sentirent imprégnés de cette félicité collective qui pour eux représentait une réelle découverte. Ils auraient pu croire qu’il s’agissait d’un rêve mais le fait de partager à deux cette prise de conscience les confortait dans leur optimisme qui désormais n’étais plus utopie. Ils venaient  de découvrir la confiance en l’avenir partagé.

Ils reprirent leur chemin une fois les grosses chaleurs de l’après midi passées. La route se mit à onduler le long d’une rivière dont les méandres se glissaient entre les petites montagnes aux formes arrondies qui avaient tant ému le jeune homme au tout début de sa quête.

Un soir, la brume les enveloppa. Le jeune homme mit pied à terre. Il renversa la tête en arrière et inspira profondément. – «Océane, demain... » - lui-t-il . – « ...nous serons rendus. » - Il installa ce qui allait être leur dernier bivouac tandis que sa compagne prépara le repas. Même les chevaux semblaient partager leur émotion. Ils soupèrent sous l’éclairage blafard de la lune dont la lumière irisait au travers des nuées. Il posa sur le bord du foyer le petit carnet sur lequel il avait transcrit les graffitis du vieux détenu.

Lorsque le feu ne fut plus que braises,  le jeune homme ouvrit le petit carnet. Océane leva la tête. Il retraça de façon minutieuse toute la période qui l’avait conduit du monde minéral à l’établissement thermal en passant par la ville, l’hospice de vieillards, la prison et la mine d’or perchée dans la montagne. Il expliqua à Océane comment il avait décrypté le récit du vieux détenu qui lui avait permit de se rendre tout en haut du canyon à proximité de la cascade.

Océane ressentit un grand bouleversement intérieur. Son passé pénétrait de nouveau sa mémoire. Elle prit la parole avec assurance. Son monologue ne trahit aucune angoisse. Elle s’interrompait parfois comme pour devenir son propre auditoire tant elle paraissait découvrir le contenu de ses propres paroles. Le jeune homme l’écouta avec respect.

...Océane ne resta pas longtemps dans le village du monde minéral. Les quatre brigands durent prendre  une nouvelle fois la fuite après avoir dévalisé le coffre de ce qui y faisait office de casino. Elle se rappela de la nuit terrible  passée en selle,  coincée et secouée entre les bras de l'un d'eux. A tout instant, elle crut qu'elle allait être abandonnée, sachant que sa présence retardait  ses ravisseurs. Aussi se faisait-elle la plus discrète possible pour mieux se faire oublier. Enfin, au lever du soleil, ils parvinrent à la maison au toit de chaume qui à l'époque était inhabitée. Ils y restèrent jusqu'à la nuit suivante. Les hommes de nouveau ivres lui laissèrent quelques heures de répit. Océane en avait ainsi profité pour y abandonner son deuxième dessin. Elle l'avait enveloppé  tout comme celui de la grotte dans l' un des petits sacs de toile dont les bandits disposaient pour transporter les bijoux volés. Lorsque les effets de l'alcool furent dissipés, la petite caravane reprit la route. Ils descendirent vers la ville qu'Océane découvrit avec émerveillement. Ils y vécurent quelques semaines paisibles le temps de profiter du fruits de leurs larcins. Cela ne dura pas car leurs réserves s'épuisèrent vite d'autant plus qu'ils dépensaient sans compter en menant grand train de vie, passant d'une auberge à l'autre. Un soir, trois des bandits partirent à la nuit, laissant Océane avec l'homme qui se chargeait d'elle. Océane ne les revit plus jamais. Le bruit courut bien vite dans la ville que trois hommes avaient tenté d'attaquer la banque centrale et qu'ils s'étaient fait arrêter par la brigade qui patrouillait juste au moment où ils sortaient du bâtiment chargés de leur butin. La fillette se retrouva seule avec celui qui veillait sur elle. Ils durent se cacher et ne jamais dormir au même endroit le temps que«l'affaire de l'attaque de la banque» ne se voit définitivement classée par les magistrats de la ville. Le bandit qui partageait ses journées avec Océane se mit à vivre de petits travaux en offrant ses services ici et là, à qui voudrait bien lui faire confiance. La présence de l'enfant à ses côtés lui ouvrit de nombreuses portes... L'homme retrouva peu à peu une vie honorable. Il apprit que ses anciens compagnons avaient été incarcérés dans une prison où les visites étaient autorisées à raison d'une par mois. C'est ainsi, ayant fait garder l'enfant, qu'il se rendit un beau jour au parloir de l'établissement pénitentiaire. Il ne put y voir que l'un de ses anciens compagnons, la conduite des deux autres n'ayant pas été jugée suffisante pour que la visite leur soit accordée. Il apprit avec stupeur que les trois hommes avaient été condamnés à trente années d'enfermement... Le prisonnier indiqua à son visiteur l'existence d'une mine d'or située bien en dehors de la ville par delà les montagnes. Il  tenait ce renseignement d' un détenu qui lui avait  précisé l'emplacement exact de la mine. Ce dernier qui partageait alors sa cellule venait d'être libéré et devait s'y rendre pour retrouver un travail ...

Le jeune homme comprit l'origine des indications que lui avait donné le vieux détenu juste avant sa mort... Océane poursuivit son récit.

... Le bandit repenti décida alors de se rendre à la mine pour redémarrer une nouvelle vie . La fillette trouva enfin, aux abords de la cascade, stabilité et réconfort. Elle fut en effet, dès son arrivée, accueillie avec une grande bienveillance par le couple que le jeune homme avait lui aussi tant apprécié. L'enfant fut littéralement adoptée par la femme du chef de la mine qui passait ses journées avec elle tout le temps que celui qu'elle prenait pour son père travaillait à la mine. Océane se plut à entretenir le petit potager du haut du canyon... L'ancien brigand réalisa bien vite qu'elle méritait une toute autre vie que celle d'être isolée de tout sans le moindre contact avec la civilisation. Lorsqu'il eut gagné assez, grâce à son travail, il décida de partir vers l'avenir qu'il souhaitait lui offrir. Le chef de la mine lui suggéra de tenter sa chance  dans les contrées riches situées au delà des neiges du plateau. Il le mit toutefois en garde en lui précisant qu'elles étaient d'un accès périlleux et méconnu. Océane se rappela d'une longue marche dans le vent et le froid qui n'en finissait pas mais ses souvenirs se brouillèrent...

Le jeune homme lui raconta alors, sans manquer un détail, sa descente merveilleuse  vers l'établissement thermal. Elle, par contre, se souvint alors que ce ne fut pour elle qu'un véritable supplice.

...Après la descente dans l'amphithéâtre naturel où l'homme et l'enfant manquèrent de tomber, à maintes reprises, dans les abîmes de la montagne, ils parvinrent tout près des thermes au bord du gave. L'homme était épuisé car il avait donné tout le reste de ses vivres à la petite. Attiré par le grondement tumultueux des eaux, il s'était approché du bord de la falaise tenant Océane par la main afin de lui éviter toute chute. Pris alors d'un malaise, perdant connaissance, il bascula et disparut dans le gave. La fillette avait pu  lâcher la main du malheureux et avait été retenue dans sa chute par un buisson épineux. Un instinct de préservation lui avait permis de rejoindre, en grimpant, le bord de la falaise. C'est, quelques mètres plus loin, que le vieux colonel  la découvrit en pleurs dans des ronces...

Océane se tourna vers le jeune homme. –« A présent, - lui dit-elle, grâce à toi, je sais tout de moi... sauf : l'essentiel... Demain tu m'y conduiras... » 

Jamais ils ne furent si tôt en selle. Le jeune homme et Océane cheminaient paisiblement à la poursuite de leurs ombres.. Le soleil à peine levé semblait les pousser vers une certitude  dont ils ignoraient l’essence même. Leurs visages traduisaient une grande plénitude. Ils ne se posaient aucune question et se  laissaient aspirer par le destin de leurs vies. Ils n’échangèrent aucun propos. Ils voulaient goûter, dans le  riche silence  de la nature, le bonheur naissant de leurs âmes.

Ils parvinrent enfin en vue de l’océan. Le jeune homme mit pied à terre. Une vague d’émotion s’échappa de ses yeux. Océane le rejoignit, fixa longuement l’infini argenté, lui prit la main et dit : « Emmène moi... »

Ils entèrent dans la ville, main dans la main, suivis de leurs montures tout étonnées du brouhaha. Ils passèrent devant le magasin du riche négociant de tissu au moment précis où il sortit pour se tenir sur le pas de la porte. Il les reconnut aussitôt et se précipita vers eux. – « Océane comme tu es belle ! Paul aurait été si heureux ... » - S’écria-t-il. Et il les enveloppa de ses bras. Océane n’eut aucune réaction tant son émotion était grande. Il les libéra de son étreinte et, paumes vers le ciel, les laissa poursuivre leur chemin. Ils franchirent bientôt le pont de bois et traversèrent le faubourg toujours aussi calme et paisible. Le petit port de pêche leur faisait face de l’autre coté de la baie. Souvent, dans un sourire partagé, leur regards se rejoignaient, leurs mains se serraient...

Une brise de mer embaumait l’atmosphère en envahissant leurs sens. Ils marchaient comme dans un rêve...

Rien n’avait changé dans le petit port de pêche. Ils attachèrent les chevaux à deux anneaux d’amarrage et le jeune homme poussa la porte de l’infirmerie. Le vieux marin n’était plus là. Ils apprirent auprès de son successeur qu’il n’était plus de ce monde... Deux malades décharnés étaient alités tout au fond de la salle. Le jeune homme ouvrit sa besace, en tira un saucisson, le trancha en deux et leur donna à chacun la moitié. La jeune femme observait, pleine de compassion.

Ils sortirent en silence. Le jeune homme dit : « Il est temps d’arriver... » - Ils franchirent en selle la petite colline en direction de la plage en retenant leurs chevaux de manière à ralentir le temps. L’instant avait valeur d’éternité. Bientôt le sable étouffa le chant des sabots. Le jeune homme s’écria : « Elle est là ! » - Ils lâchèrent leurs brides et galopèrent  dans le sable humide en direction de la falaise. La vieille femme, toujours droite comme un mât, grattait de son bâton le fond d’un petit trou d’eau. Elle ne les vit que lorsqu’ils furent sur elle. Levant la tête : – « Océane, ma fille, tu es là. . . » - Dit-elle calmement d’une voix posée. - « Maman... oui, je suis là. » - Répliqua Océane en sautant de son cheval. Elle s’accroupit à ses pieds  et serrant les jambes de sa mère, blottit sa tête dans les plis de sa jupe longue.  Le jeune homme descendu de son cheval, se tenait pudiquement en retrait de peur de nuire à cet instant de bonheur ineffable.

La jeune femme se redressa. Immobiles, face à face, Océane et sa mère demeuraient muettes. Leurs regards mêlés  devant l’immensité de l’océan transportaient toute l’effusion secrète de leurs  cœurs. Le jeune homme s’éloigna discrètement,  tirant les deux chevaux vers la petite source d’eau douce qui s’écoule au pied de la falaise à la limite même du jusant. Ils s’abreuvèrent longuement... De loin, il aperçut les deux silhouettes parcourir la plage en direction de la cabane. Il resta assis de longues minutes à l’endroit même où la vieille femme l’avait secouru voici bien longtemps. Il remonta bien plus tard, et attacha les chevaux aux pilotis sous  le plancher de la cabane. Arrivé en haut de l’escalier de bois, il déposa les deux selles sur la rambarde de la petite terrasse face à l’océan... Il n’osait entrer... La porte grinça et la vieille femme apparut. – « Viens manger, nous t’attendons. » - Dit-elle de sa voix douce et bienveillante. Tout était prêt sur la table. L’atmosphère au sein de la cabane était celle d’une famille qui y aurait vécu depuis toujours dans une harmonie que le temps et le respect partagé aurait façonnée au cours des années. C’est ainsi que l’attitude de chacun ne provoquait aucun effet de surprise auprès des autres. Le repas, toujours à base de poissons séchés et de pommes de terre, fut agrémenté de galettes de farine sucrées tirées du foyer.

Lorsqu’ Océane, aidée du jeune homme, eut débarrassé la table, la vieille femme se tourna vers ce dernier. – « Tu peux ouvrir la boite et regarder ce qu’elle contient... » - Dit-elle sur un ton toujours aussi calme et naturel.

Le jeune homme glissa la main dans sa ceinture et en tira la petite boite de bois. Il l’ouvrit sereinement d’une main sûre et la plaça au milieu de la table. Un sourire paisible enveloppa leurs visages. Malgré un aspect extérieur tout à fait identique, contrairement aux deux autres, cette boite n’était pas creuse. Elle ressemblait plutôt à un livre sans page muni d’une couverture épaisse. Sur l’un des deux battants était collé une petite gravure représentant le visage d’un enfant d’un an environ. Il reconnut, sans aucune hésitation, malgré tout le temps écoulé, le visage de la jeune femme. Il y avait inscrit en marge : « Dieu protège Océane... ». Il y eut un long silence...

-« Mes enfants, racontez moi... » - Murmura la vieille femme que l’émotion avait gagnée subitement. Le jeune homme prit la main d’Océane et commença le récit de son voyage sans oublier le moindre détail. La vieille femme écoutait les yeux fixés sur la gravure. Il raconta comment il avait franchi toutes les étapes qui le menèrent jusqu’à celle  qui ne lui lâchait pas la main. Cette dernière prenait parfois la parole et complétait le récit en y apportant toutes les informations que sa mémoire recouvrée avait ramenées à son esprit. Ils restèrent attablés jusqu’au soir...

La vieille femme savait enfin tout d’Océane. Elle releva la tête. – « Je sais. A présent, tu veux connaître l’essentiel », lui dit-elle.

Océane serra la main du jeune homme. –« C’est une très vieille histoire... »- Poursuivit la vieille femme...

...La vieille femme naquit il y a bien longtemps sur un bateau de commerce rattaché à une île  volcanique située à de nombreux jours de voile du petit port de pêche. Elle connut une enfance bercée par les vagues de l’océan. Son père transportait à son bord  du soufre, l’unique richesse de l’île.  Sa précieuse cargaison,  conditionnée dans de nombreux barils était vendue à prix d’or aux pays alentours. Elle entrait pour grande partie dans la composition de la poudre  destinée aux armes à feu. Sa mère assurait son éducation avec pour souci de lui donner une bonne maîtrise des langues. Elles pourrait ainsi participer aux transactions lorsque son âge le lui permettrait. Son adolescence à peine achevée, elle ne quitta plus son père et demeura à bord la majorité de son temps. L’océan était sa vie. Elle devint un véritable marin. L’équipage de dix hommes appréciait sa compétence et la respectait. Le commerce de la poudre devint de plus en plus rentable et la réussite de son père fit bien vite des jaloux... Un soir, le bateau quitta l’île profitant de la marée. Ses cales étaient chargées à leur maximum. La nuit recouvrit l’océan. Seuls trois hommes étaient sur le pont à assurer la bonne marche du bateau, l’un à la barre, les deux autres aux manœuvres... Soudain un choc violent secoua toute la coque. De grands cris parvinrent aux oreilles de la jeune fille qui se réveilla en sursaut. Ils venaient d’être abordés par un bateau pirate. Ce fut un véritable massacre. Son père et les dix membres d’équipage furent sauvagement assassinés. Les pirates prirent possession du bateau et de toute sa cargaison...

La jeune fille avait réussi à se dissimuler sous des voiles dans le poste avant. Elle n’osait en bouger de peur de subir un sort tragique.

Les cadavres furent balancés par dessus bord. Une partie des assaillants investit le bateau. La jeune captive était affamée... Le vent fraîchit et la mer se durcit  peu à peu. L’un des pirates dut changer de foc. Il ouvrit la soute à voiles et découvrit la jeune fille pétrifiée. Il la conduisit aussitôt à son chef de bord qui à sans grande surprise la fit enfermer dans sa propre cabine, celle qu’elle occupait depuis son enfance... Après trois  jours de mer, les deux bateaux mouillèrent dans la crique d’une île inconnue de la prisonnière. Une chaloupe fut mise à la mer et l’on présenta la jeune fille au commandant du bateau pirate. Une vie d’enfer commença pour elle : Il décida, à partir de ce jour, de l’offrir en récompense  à tout membre de son équipage qui lui donnerait satisfaction à l’occasion du pillage d’un navire abordé.

Quelques mois plus tard, le bateau pirate fut pris sous le feu croisé de deux bâtiments de guerre. L’amiral de la flotte profita d’une nuit sans lune pour surprendre les pirates. Les sabords vomirent boulets et mitraille. L’abordage fut suivi d’un affrontement sans merci. La plupart des bandits des mers furent tués. Les autres achevèrent leur vie en forteresse. Le bateau pirate démâté et fortement endommagé n’était plus qu’épave dérivante. L’amiral décida de l’envoyer par le fond. Les artificiers placèrent des barils de poudre sous la ligne de flottaison et allumèrent les mèches. C’est alors que l’un d’eux entendit des gémissements. Il défonça la porte d’une cabine et découvrit la jeune fille à moitié inconsciente et droguée. Très amaigrie, elle fut soignée  par  le médecin du vaisseau amiral. De nombreux jours de mer ne suffirent pas à la remettre sur pied. Les deux navires de guerre firent escale dans le petit port de pêche et l’on confia Océane aux autorités portuaires. Elle fut admise à l’infirmerie qui accueillit le jeune homme bien des années plus tard. Les rudes traitements et les nombreux sévices qu’elle avait subis l’avaient rendue muette... Toutefois, elle retrouva peu à peu des forces et bien que très appréciée, fut à l’origine d’un malaise au sein de la population du village dominant le petit port de pêche. Sa  beauté fut en effet très vite remarquée. Elle souleva le désir de nombreux hommes du village. Le conseil des sages se réunit.

Les marins et les pêcheurs qui faisaient escale au petit port de pêche étaient souvent à la recherche de femmes faciles. Ils déclenchaient de nombreuses querelles familiales parmi les habitants du village.  L’unité du village en souffrait. Le conseil des sages statua...

On donna l’ordre au charpentier de marine de construire une cabane face à l’océan à l’écart du village. On y installa la jeune fille sans lui demander son avis. Elle ne dut sa survie qu’aux plaisirs charnels qu’elle fut tenue d’y offrir aux marins étrangers de passage. Une sinistre monotonie s’installa dans le cœur de cette victime du désir et de l’égoïsme collectif. Elle afficha néanmoins une grande dignité et fit toujours preuve de respect à  l’égard de ses visiteurs quels qu’ils fussent. Elle retrouva peu à peu  l’usage de la parole. Aussi, devint-elle la confidente de nombreux déracinés en leur apportant tout son réconfort pour atténuer leurs détresses morales. Elle finit par tomber enceinte et mit au monde une petite fille. Elle fut obligée d’interrompre son activité dans ce nid de réconfort...

Alors qu’elle quémandait quelque nourriture pour survivre, son bébé à peine sevré dans ses bras, elle croisa du regard un homme richement habillé qui attendait  le déchargement d’une cargaison de tissus sur le quai du petit port de pêche. L’homme s’approcha. Les yeux de l’enfant le bouleversèrent. Pris de compassion, il décida d’inviter la jeune mère à la taverne située juste à côté du poste de douane. Elle lui raconta toute son histoire. Mais, par pudeur et peut être par honte, elle préféra taire tout ce qui fit suite à la décision du conseil des sages. Elle expliqua à son hôte que sa condition ne lui permettrait jamais d’assurer une vie décente à son enfant... Le repas fut copieux et l’homme veilla à ce que mère et enfant ne manquèrent de rien. Sans la moindre emphase, il lui révéla l’existence de son usine de confection située à de nombreux jours de route. La jeune femme écoutait avec attention et respect. A la fin du repas, ils  marchèrent tranquillement parmi les badauds. Ils contemplèrent la baie. L’homme lui indiquant de la main la ville que la brume laissait deviner dans le lointain, lui confia que son frère y possédait un magasin de tissus de luxe...

Le jeune homme et Océane écoutaient dans le calme de la nuit. La vieille femme passa sous silence une partie de la longue conversation échangée avec celui que l’on appelait « Monsieur Paul » ...

... – « Comment s’appelle l’enfant ? » - lui demanda-t-il en le prenant avec émotion dans ses bras. Elle répondit dans un sanglot : « Je l’ai appelée Océane... » - Elle s’assit sur une bite d’amarrage et fixa les vagues. L’homme la quitta emportant l’enfant pour toujours. Il l’avait adoptée...

La vieille femme ramassa la petite boite en bois et, les yeux mi-clos, la contempla pour tenter de pénétrer le passé.

- « Océane, voilà comment tu étais lorsque je t’ai vue pour la dernière fois. »

-        Océane se leva et vint se blottir dans les bras de sa mère :     – « Maman tu es belle... » Lui dit-elle dans un soupir.

Ils s’installèrent pour dormir dans une atmosphère paisible, presque irréelle... La nuit enveloppa leurs souvenirs...

Les rayons du soleil glissaient sur l’océan pour se perdre dans l’infini. Le jeune homme était appuyé sur la rambarde de la petite terrasse de la cabane. Il n’avait pu trouver le sommeil et admirait l’aube d’un jour nouveau. La fin de la nuit lui avait permis de se remémorer tout son parcours depuis le jour de son naufrage.

Il se sentait si petit et si fort à la fois. Si petit, parce qu’il savait que toute une vie l’attendait, si fort parce que son expérience acquise dans la douleur, la ténacité, la confiance, le désespoir, les rires, les pleurs, et aussi fort heureusement l’allégresse, l’avait armé pour affronter, tout simplement, le bonheur de vivre. 

La porte de la cabane s’entrouvrit. Océane apparut. Elle était grave. – « Maman ne s’est pas réveillée... » - Lui dit – elle en plaçant à son tour les mains sur la rambarde. L’océan les contemplait...  La vieille femme avait vécu... Le bonheur de la vie qu’elle avait offert et retrouvé dans ses dernières heures l’enveloppait  désormais pour l’éternité...

Ils entrèrent. L’intérieur de la cabane baignait dans la paix. Le visage de la défunte rayonnait de tout son amour.

 

Océane leva la tête. Il y avait sur le bord de la cheminée une petite boite en tous points semblable à celles qui avaient jalonné le chemin du jeune homme. Elle ne l’avait pas remarquée auparavant. La vieille femme avait dû l’y déposer la veille à leur insu. Elle contenait ses dernières volontés...

Le lendemain, tout le village du petit port de pêche vint en procession jusqu’à la cabane pour rendre un dernier hommage à celle que tout le monde aimait.  Sa dépouille enveloppée d’un linceul blanc fut transportée à dos d’hommes jusqu’au quai d’embarquement. Le silence planait sur le petit port. La vieille femme embarqua pour son dernier voyage. Les voiles se gonflèrent et le bateau fila vers l’horizon. Océane et le jeune homme l’aperçurent lorsqu’il eut dépassé la pointe de la falaise. Ils étaient restés sur la terrasse de la cabane face à  l’océan. Lorsque le bateau ne fut plus qu’un point perdu dans l’immensité, le vent tomba et la mer devint d’huile. Les marins placèrent le linceul sur une planche. Le canon retentit. Ils inclinèrent la planche. La vieille femme rejoignit son infini. L’onde de sa chute parcourut l’Océan formant un disque parfait. Lorsqu’elle se brisa sur la plage, le jeune homme se tourna vers sa compagne et lui dit : - « Océane  je t’aime... ». 

 

   

      

Tout peut s’acheter, se vendre, se voler, sauf l’Amour.....

 

 

 

 

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Philippe JARDON Montagne et ski passion

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