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La vieille femme poussa la porte et se tint droite comme un mât sur la petite terrasse. La tempête s’était calmée. Devant elle, l’océan n’était plus que murmure. Le ciel en verre de cathédrale laissait passer au travers de ses vagues de nuages le soleil de la fin d’après-midi. Quelques marches de planches la menèrent sur le sable. La furie des éléments avait déposé sur la plage d’innombrables débris en y traçant de grandes balafres envahies de varech. -Tout cela vient de partout et de nulle part- se dit-elle en grattant de son bâton le sable dur que la marée avait découvert. -De partout ou de nulle part ? - Se reprit-elle. -De partout : parce que ces objets peuvent réellement venir de partout! Et de nulle part parce que je suis incapable de donner un nom à ce « partout » pour chacun d’eux. Elle réalisa que son ignorance pouvait la conduire à refuser l’existence d’un « quelque part » qu’elle nommait « partout » en le remplaçant par « nulle part ». Elle décida alors à partir de ce jour de lire le livre de l’océan pour acquérir peu à peu les innombrables secrets de la connaissance. Les années passèrent. La
vieille femme connut de nouvelles tempêtes descendit à nouveau sur la plage,
inspecta les débris en tirant peu à peu secrets après secrets. Plus elle
apprenait, plus elle pensait être ignorante et plus elle avait soif de
connaissance. Mais jamais son esprit n’avait connu telle allégresse.
Un soir de tempête
d’équinoxe, tandis qu’elle parcourait la plage, une forme attira son attention à
l’endroit où le sable rejoint la
petite falaise qui plonge dans
l’océan. En s’approchant, elle découvrit une frêle embarcation éventrée.
Lorsqu’elle y parvint, un corps inanimé l’accueillit. Le jeune homme à moitié nu
paraissait mort. Posant un genou dans le sable, elle se pencha sur lui. Sa poitrine se soulevait
encore. L’océan avait ramené vers la vie cet inconnu. La vieille femme rejoignit
les marches de bois, parvint à la terrasse, ouvrit la porte de sa cabane, y
disparut pour réapparaître aussitôt.
Son bras droit tenait une lanterne de marin. Se tournant vers la falaise
elle lui imprima un mouvement harmonieux et précis en direction d’une petite
maison éclairée et redescendit sur
la plage pour rejoindre le naufragé. Malgré sa grande lenteur, elle se hâta, la
couverture de sa couche roulée sur
son épaule. Deux hommes l’avaient rejointe lorsque qu’elle fut sur le point
d’atteindre la minuscule épave. Ils portaient l’échelle du sémaphore du petit
port de pêche caché derrière la falaise. Tandis qu’ils dégageaient le jeune
homme des restes de son embarcation, la vieille femme installa minutieusement la
couverture sur l’échelle. Le jeune homme y fut bientôt déposé et elle referma la couverture sur son
corps meurtri. Les deux hommes soulevèrent le naufragé et le transportèrent dans
la nuit noire. La vieille femme remonta ses marches de planches et une petite bourrasque claqua sur elle la
porte de la cabane. Le jeune homme ouvrit les
yeux. Il était allongé sur l’une des quatre paillasses de l’infirmerie du petit
port de pêche. Un vieux marin trop âgé pour naviguer y tenait les rôles d’infirmier et d’intendant. La
modeste bâtisse donnait refuge aux naufragés et aux pêcheurs malades et peu
fortunés. Le vieux marin se pencha sur le jeune homme, lui soulagea la nuque
d’une main bienveillante et lui glissa une cuillère de soupe de poisson entre
les lèvres. La patience du vieux marin et le désir de survivre du jeune homme
vinrent à bout du bol de soupe et tous deux poussèrent un grand soupir de
soulagement lorsque les dernières gouttes furent avalées. Les marées succédèrent aux
marées, les tempêtes aux tempêtes... L’infirmerie s’était remplie et le jeune
homme convalescent fut promu assistant infirmier. Il parlait une langue
inconnue, mais comprit bien vite la tâche que lui avait attribuée le vieux marin
en échange de sa pension. Ses grands yeux noirs et son sourire emplis de
bienveillance et de compassion apportaient aux malades et blessés le réconfort
et la force de lutter pour recouvrer vigueur et bonne santé. Son attention
auprès des patients lui valut la reconnaissance unanime de la communauté vivant
autour du petit port de pêche. Il apprit bien vite notre langue et bien que ne
sachant ni lire ni écrire, s’exprimait de façon fine et raffinée, toujours avec
le désir d’apprendre et de comprendre pour mieux soigner les déshérités. Un
matin, la porte de l’infirmerie s’entrouvrit et la silhouette de la vieille
femme apparut. Elle portait des tenues de pêcheur impeccablement pliées et les
tendit au jeune homme. Ils ne purent échanger qu’un sourire silencieux emplis
d’une émotion intense. La vieille femme reçut du vieux marin quelques poissons
et un filet de pommes de terre en échange de son très soigneux travail de
couturière. Elle reprisait et remettait en état de vieux vêtements de pêcheurs délabrés. Les pensionnaires
de l’infirmerie pouvaient ainsi s’habiller sans frais et retrouver fière allure lors de leur guérison.
Un jour d’hiver, le jeune
homme vit la vieille femme lutter
contre le vent sur le chemin de retour vers sa cabane. Il accourut et la
soulagea de son panier de poissons et de son filet de pommes de terre. Ils
arrivèrent chez elle. La vielle femme invita le jeune homme à entrer dans sa
demeure par la porte qui donne directement sur le chemin qui rejoint le haut
quartier du petit village de pêcheurs à la plage en longeant le bord de la
falaise. Le jeune homme crut se
retrouver dans une cabine de bateau. L’unique pièce comportait deux portes et
trois hublots bordés de cuivre. Un petit foyer dans un coin duquel reposait un gril en fonte
réchauffa vite les deux occupants. La hotte de la cheminée supportait une
étagère sur laquelle reposaient trois livres. Un livre de cuisine de bord, un
livre de chants de marins et une bible. Tous les trois provenaient d’une épave
et sentaient la mer et le vent. La vieille femme s’assit dans le fauteuil de la
pièce et d’une main accueillante fit signe au jeune homme d’en faire de même sur
sa couche. Elle lui expliqua que la
cabane était l’œuvre d’un charpentier de marine qui l’avait bâtie à son
intention voici bien longtemps. Le jeune homme se chargea de faire griller
quelques poissons et fit cuire des pommes de terre dans les braises. La vieille
femme lui demanda de partager le repas. La nuit était tombée depuis longtemps et
le vent redoublait de violence. Elle proposa alors au jeune homme l’hospitalité
pour la nuit. Il y avait à même le sol une paillasse recouverte de ses travaux
de couture. Ils la dégagèrent en déposant la pile sur la table centrale fichée
sur un volumineux tube de cuivre comme dans un carré de bateau. Le silence enveloppa
leur sommeil. Les marées succédèrent aux
marées. Le jeune homme était désormais installé chez la vieille femme. Chaque
soir, de retour de la petite infirmerie, il rentrait chargé de travaux de
couture, de poissons frais et de pommes de terre. Après le souper, la vielle
femme apprenait avec patience au jeune homme à lire et écrire. Les livres de
recettes et de chants de marins n’eurent bientôt plus de secret pour lui. Il
devint bien vite fier de chanter avec les pensionnaires de la petite infirmerie.
Un soir, alors qu’il s’apprêta à saisir la Bible, la vieille femme lui retint la
main et lui demanda de ne pas toucher à la sainte lecture. Il respecta son
désir... Le ciel et la mer avaient pris leurs couleurs d’automne. Un soir après le repas traditionnel pris sans hâte devant le foyer, la vieille femme s’assis devant le jeune homme. La lune et la lanterne de marine donnaient à l’atmosphère une grande solennité. Elle prit la parole : « le jour est venu de te parler... Ton chemin t’attend, je dis bien ton chemin... Toi seul vas le découvrir. Le destin, ton destin te guidera. Ne te retourne pas sauf pour admirer sans t’attarder, sinon les regrets t’envahiront et tu reviendras en fuyant ton destin et ce que doit être ta vie ! Ne t’arrête pas souvent en chemin, car si tu marches, la distance que tu auras à parcourir te rapprochera de ton destin. Chaque arrêt t’en éloignera ! - Mais où dois-je aller et
pendant combien de temps ? Lui demanda-t-il. - Ta vie te guidera et peu
importe le temps ! Seule compte ta volonté à devenir toi-même... »
-Répliqua-t-elle. La vieille femme se leva et
se dirigea vers la cheminée. Elle prit la Bible sur l’étagère et la posa
délicatement sur la table. Faisant dos à nouveau au jeune homme, elle souleva un
lambris de la hotte et laissa apparaître une petite niche juste derrière
l’emplacement de la Bible. Sa main s’enfonça profondément dans l’orifice, elle
en sortit quatre pièces d’or et une petite boite de bois. Il y eut un grand
silence, comme dans une cérémonie religieuse. La pleine lune se glissait par le
hublot donnant sur la mer et mêlait sa douce lumière à la danse de la flamme de
la lanterne de marine. La vieille femme assise face au jeune homme contempla les
pièces d’or et la petite boite de bois puis ferma les yeux... Il comprit
l’importance que la vielle femme portait à l’instant présent sans toutefois
savoir pourquoi. « Ta route sera longue » -Reprit-elle.
« Prends ces pièces d’or, elles sont toute ma richesse. Grâce à elles, ton
destin pourra guider ton chemin. »- Le jeune homme demeurait silencieux et
grave. Ses yeux noirs immobiles brillaient dans la pénombre. La vieille femme
prit la petite boite de bois en joignant ses mains et l’ouvrit comme un
livre précieux. Son regard
entraîna tout son esprit dans le contenu de cette boite. Le jeune homme comprit
que la vielle femme n’était plus là. Il se sentit brutalement seul. De longues
minutes s’écoulèrent et la vielle femme referma la petite boite de bois. Elle
était revenue... Le jeune homme fut comme rassuré. Elle tendit la petite boite
de bois au jeune homme et lui faisant promettre de ne jamais en regarder le
contenu. « Cette boite te
permettra de trouver ton chemin. » -Lui dit-elle. « Tu ne pourras
connaître ce qu’elle contient que lorsque ton destin te fera revenir à
moi ». Le jeune homme ne dit rien. Sa vie
commençait... Le jour du départ arriva. La
vieille femme avait préparé une tenue de voyage pour le jeune homme. La ceinture
du pantalon comportait cinq poches secrètes séparées : Quatre pour les pièces
d’or et une bien distincte pour la petite boite en bois. Tous deux se
retrouvèrent sur la petite terrasse de la cabane face à l’océan. Leurs regards
suivirent les vagues jusqu’à l’horizon. La vieille femme dit : « Va et suis
ton destin. » -Le jeune homme se retourna et s’engagea sur le chemin qui
mène au petit village de pêcheurs. La vieille femme était restée sans geste, le
regard dans l’infini. Le jeune homme poussa
bientôt la porte de l’infirmerie du petit port de pêche. Le vieux marin semblait
l’attendre. Le jeune homme tenait la petite boite à la main. Il l’ouvrit pour en
dévoiler le contenu au vieux marin. « Ne me dis pas ce que tu vois mais
indique moi mon chemin. » -Lui dit-il. « Je ne connais que toi ici! Peux-tu
m’aider ? ». Le vieux marin sembla ému en découvrant le contenu de la
boite. Il invita le jeune homme à sortir
avec lui. Tous deux se tenaient sur le quai d’embarquement. Deux bateaux
sommeillaient en s’étirant sur leurs amarres. Un léger clapot les berçait dans
une odeur d’iode et de poisson. Le vieux marin leva sa main en direction de la
ville de l’autre coté de la baie. « Va ! » -Lui dit-il. « Il y a
là bas un marchand de tissus ton destin passe par
lui ». Le jeune homme emprunta la
route à la sortie du petit port de pêche. Tandis qu’il marchait vers la ville
située de l’autre coté de la baie, il se souvint de la parole de la vieille
femme qui lui recommandait de ne pas se retourner. Alors que la tentation
devenait trop grande, il arriva dans les faubourgs de la ville. Le petit port de
pêche lui faisait face. Il
sourit... Point besoin de se retourner pour admirer la beauté de son passé. La
nature complice lui offrait toute
sa bienveillance. L’arrondi du
dessin de la cote lui montrait que
l’indulgence du sort semblait accompagner son entreprise. Sa démarche
sans but connu trouverait sa valeur dans son essence même, pensa-t-il. Il
comprit en un instant qu’il devait apprendre le chemin de sa vie et que ce
chemin le mènerait forcément au but de son existence. Le refus de l’acceptation
de son chemin ne pourrait que le conduire au refus d’être, de vivre et de se
construire un avenir... Les faubourgs étaient bien
calmes, les habitants se déplaçaient sans hâte et avec sérénité. Leurs regards
respiraient un bonheur simple et paisible. Le jeune homme franchit un pont de
bois et se trouva brutalement plongé dans une activité fébrile sans âme. La
ville l’avait avalé en quelques pas. Les chariots tirés par des chevaux allaient
et venaient à une vitesse folle. La population circulait dans l’indifférence,
les yeux perdus dans le vague de l’anonymat. Ici, plus d’odeur de varech, de
marée ou de poissons. Toute sensation se mêlait aux autres en créant une
uniformité sans saveur. Le jeune homme se sentait mal. Heureusement, l’enseigne
du magasin de tissu stoppa sa marche. Il poussa la porte de
l’établissement qui se referma sur lui et
l’enveloppa d’une atmosphère feutrée qui contrastait avec le
brouhaha de la rue. Il n’avait jamais vu d’aussi beaux tissus. Les employées les
présentaient au clients en les manipulant avec une infinie délicatesse dans un
silence quasi religieux. Sa tenue de voyageur lui parut insignifiante en regard
de tout cet étalage de luxe. Il eut un mouvement de recul. Une voix
bienveillante le rassura : « N’aie pas peur ! Approche ». Le jeune
homme découvrit derrière l’un des comptoirs le propriétaire du magasin. Habillé de
façon sobre mais élégante, l’homme lui parut aussitôt de confiance. « Que recherches-tu ? » -Lui
demanda-t-il. Le jeune homme ouvrit la petite boite de bois. « Ne dis rien
mais dis moi où aller. » Le riche marchand, pénétré d’une grande émotion,
laissa perler sur ses joues de grosses larmes : « Monte dans le chariot qui
part dans une heure et au terme de son voyage, poursuis ta route... » Le
jeune homme remercia le commerçant et sortit discrètement. Il tira de son sac de
voyage un poisson séché et le dégusta assis au coin de la rue. Les manutentionnaires
du magasin s’affairaient auprès du chariot en le chargeant méticuleusement de
nombreux rouleaux d’étoffes. Lorsque l’heure du départ approcha, ils attelèrent
deux magnifiques chevaux et invitèrent le jeune homme à s’installer sur la
précieuse cargaison. Le cocher fit claquer son fouet et le jeune homme partit vers l’inconnu. Il ne se
retourna pas. Il préférait se familiariser avec cet inconnu pour que bien vite
il ne le soit plus... Il se dit que c’était la meilleure façon d’échapper au
doute et à la crainte de se laisser porter sans être maître de son destin ou
pire encore de n’être capable de suivre le bon chemin : le sien ! La route
serpentait dans la plaine et longeait de jolies montagnes aux formes arrondies.
L’océan fut vite bien loin en arrière. Le jeune homme découvrait de nouvelles
senteurs et ses yeux essayaient de retenir tous les paysages traversés. Jamais
il n’eut pu penser que la terre était aussi variée malgré son immobilisme. Les
caprices de l’océan ne seraient plus désormais sa seule référence... Le cocher
proposa bientôt au jeune homme de venir s’installer à ses cotés. Il connaissait
parfaitement sa
route et se
plut à répondre
à toutes ses questions. Le jeune homme écoutait avec attention comme un élève
modèle. Chaque soir, ils dételaient les chevaux, partageaient leurs vivres et se couchaient
sous le chariot pour passer la nuit. Bientôt le jeune homme sut même mener
l’attelage avec beaucoup d’assurance. Le cocher était impressionné par la
faculté d’adaptation de cet être sorti tout droit de l’océan. Ils croisèrent
quelques voyageurs mais se contentèrent de les saluer poliment sans s’arrêter en
chemin. Un beau jour, ils parvinrent enfin à la ville, but de la cargaison du
riche négociant. Le jeune homme aida le cocher à décharger le chariot. Il
pénétra chargé comme un baudet dans un immense bâtiment où régnait une agitation
fébrile. Un contremaître lui fit signe de déposer ses lourds rouleaux de tissus
sur de grandes étagères aménagées à cet effet. Sans un mot, deux hommes enfilèrent à chacun d’eux une
longue tringle pour les fixer sur des dévidoirs. Bientôt, les rouleaux se mirent
à tourner pour alimenter d’immenses tables de découpe où s’affairaient toute une
fourmilière d’ouvrières. Le jeune homme fut surpris par toute cette coordination
silencieuse. D’un regard circulaire, il chercha à comprendre le pourquoi et le
comment de tout ce qu’il découvrait en quelques instants. Bien vite, il se
résolut à renoncer.
« Pourquoi devrais-je tout comprendre de cette activité dans son
détail ? » -Pensa-t-il, alors qu’il admirait de somptueux vêtements juste
terminés prêts à repartir pour une autre ville. « Chaque homme ou femme a
sa tâche sur cette terre. Lorsqu’elle correspond à son propre destin, cette
tâche devient louange à la vie. » -Reprit-il en aidant le cocher à charger
le chariot de ces merveilleuses réalisations. Il aurait pu être jaloux, mais le
seul sentiment qui pénétrait son âme était celui de l’admiration et du respect.
Le jeune homme savait que son destin n’était pas là ! Sa route l’appelait ! La
différence de destin ne devait à ses yeux qu’engendrer admiration et respect du
choix que chacun est
en mesure de faire selon ses capacités pour mener sa vie... Le jeune homme fit ses adieux au cocher et
se retrouva seul face à son destin devant l’usine de confection. Il s’assit...
Le cocher grimpa sur le chariot et remonta la rue. Le jeune homme le suivit des
yeux jusqu’à ce qu’il se soustraie à son regard. Il se sentit brutalement
prisonnier de sa solitude. Il ouvrit sa besace, et en tira ses trois derniers
poissons séchés. Il pensa pendant quelques longues minutes à la vieille femme, à
la cabane de bois à la plage, au petit port de pêche, à l’infirmerie... Ses yeux
rougirent et sa poitrine se noua. Il sentait ses forces l’abandonner et mis des
heures à mâcher ses trois derniers poissons séchés. Il songeait au vieux marin et à
la soupe qui l’avaient ramené à la vie juste après son naufrage. Il se sentait
aussi faible que ce jour là. Lorsque sa tête penchait progressivement vers le
sol, il la ramenait à la verticale comme un être qui lutte contre le sommeil de
la mort. La nuit était tombée. Un grand silence recouvrit la rue. Une à une, les
lumières de la ville s’évanouirent en gommant tous ses reliefs pour les
uniformiser au néant des perceptions du jeune homme. Une voix douce qui lui
sembla venir de nulle part le réveilla de ce sommeil morbide. « Je
reconnais ces vêtements ! » Lui dit une femme d’une quarantaine d’années
qui tenait dans sa main droite une lanterne de marin en tout point identique à
celle de la vieille femme... Le jeune homme retrouva sa confiance perdue. Son
destin recollait à sa vie. Il se leva, ajusta sa tenue et sourit à la silhouette
qu’il devinait à peine dans la pénombre. « Suis moi... » - Lui dit-elle. Le
jeune homme se faufila dans d’étroites ruelles en emboîtant avec confiance le
pas de l’inconnue. Ils arrivèrent bientôt devant une petite bâtisse, y
pénétrèrent et se laissèrent absorber par la nuit... Le lendemain, la femme
finit de remplir la
besace du jeune
homme de nombreuses victuailles. Tandis qu’elle ajustait la courroie du bagage,
leurs regards se rencontrèrent et se noyèrent l’un dans l’autre. Le temps
s’arrêta quelques secondes. Deux grosses larmes ruisselèrent sur les pommettes
saillantes de la femme bouleversée. « Que se passe-t-il ? » -Lui
demanda le jeune homme en calant la besace sur son dos. Ce faisant, il sentit,
dans la doublure de son pantalon, la petite boite en bois. Sans hésiter un
instant de plus, il la dégagea avec minutie et lui en dévoila le contenu.
« Ne me dis rien sur ce que tu vois mais indique moi le chemin à suivre.
Mon destin passe par lui. » -L’effet fut instantané : Elle tomba en
sanglot et se réfugia dans les bras du jeune homme. Le soleil levant caressa
l’émotion partagée pleine de mystère et de respect mutuel sur le pas de la porte
de la petite bâtisse. «Attends moi! » -Lui dit-elle, en entrant dans la maison.
Le jeune homme s’assit. La ruelle étirait ses ombres du petit matin en se
réveillant. « Me voilà ! » -Elle tenait en main un joli bouquet de
fleurs séchées composé avec soin.« Puis-je t’accompagner sur le chemin de
ton destin jusqu’à la rivière? » Demanda-t-elle les yeux rougis. Le jeune
homme ne put que hocher de la tête pour donner son assentiment. L’émotion nouait
sa voix. Le silence accompagna leurs premiers pas. Le jeune homme n’avait pour certitude que celle de savoir
qu’il allait vers son destin. Le chemin longea bientôt un ruisseau fumant de
toute sa vapeur d’eau. Le soleil les éblouit en jetant ses rayons sous l’arche
d’un petit pont de pierre. La femme hâta son pas presque jusqu’à la course. Le
jeune homme eut du mal à la suivre en raison de sa charge. Ils stoppèrent juste
avant de franchir le petit pont de pierre. Elle s’agenouilla. Le chant de la rivière étouffa le murmure
de sa prière. Le Jeune homme ferma les yeux et laissa son âme se joindre à celle
de l’inconnue. Cette dernière se releva et jeta le bouquet dans la rivière qui
l’emporta dans la danse des ses remous. « Va vers ton destin! Le mien est
ici dans la plaine. La montagne t’attend. La roue préhistorique montrera ton
chemin. Au soleil couchant, sa plus grande ombre t’indiquera la direction de ton
destin. » -Elle pointa son doigt vers une ligne de crête inondée de
lumière. Le jeune homme parcourut du regard la ligne d’horizon jusqu’au point
indiqué par la généreuse inconnue. Lorsqu’il se retourna, elle avait
disparu... Le soleil eut vite fait de dépasser le jeune homme sur les
vigoureux lacets qui disparaissaient dans une épaisse forêt moussue. Le chant
des oiseaux invisibles et les senteurs humides enveloppaient son ascension dans
un véritable tunnel de verdure. De nombreux ruisseaux se dissimulaient sous le
labyrinthe d’une multitude de racines entremêlées. Il en profita pour remplir sa
gourde. La forêt fut bientôt derrière lui. Une immense pelouse en forme de
croupe de cheval
le séparait à présent du ciel qui l’entourait de toute part. Son
ascension n’en finissait pas jusqu’au moment où le jeune homme parvint sur le
plat sommital de la montagne. Il suivit un petit chemin creusé dans l’herbe
jusqu’à la ligne de crête. Au loin il aperçut un véritable océan de nuages. Ici,
pas de petit port de pêche mais la même envie d’apprendre et de comprendre les
éléments que face aux vagues de la plage près de la cabane de la vieille femme.
L’énigme et l’inconnu auxquels il faisait face stimula brutalement son désir
inconscient d’aller de l’avant et de se forger une expérience que son destin
allait lui offrir. Deux envies antagonistes le bousculèrent alors. La première
lui dictait de foncer dans l’inconnu sans aucune retenue. Il se souvint alors
des nombreux marins inexpérimentés qui avaient quitté trop hâtivement et sans
préparation le petit port de pêche pour ne jamais y revenir ! La deuxième lui recommandait de suivre
paisiblement
son
destin
à
la
vitesse
que
la
raison
et
l’efficacité lui imposeraient. Ils se rappela l’indication de la femme
qui l’avait secouru et poursuivit calmement son chemin en direction de la roue
préhistorique. Le chemin suivit la ligne de crête et s’évanouit lorsque
celle -ci s’élargit pour se transformer en plateau. Le Jeune homme se trouva
désappointé. La pelouse rase comptait des dizaines de roues préhistoriques ! Il
y avait en effet de nombreux cercles de pierres plantées dans la terre et
touchant le ciel comme les sommets des montagnes qui fermaient l’horizon.
Les pierres n’excédaient pas une coudée de hauteur comme si leur présence devait
être cachée et respectée. Les cercles ainsi formés rappelaient par leurs
dimensions des groupes d’amis discutant autour d’un feu une nuit froide pour
renaître au lendemain. Le soleil au zénith ne projetait aucune ombre précise. Le
jeune homme comprit que le temps était venu de se reposer, de manger et de
contempler. Entre ciel et terre, il ne distinguait aucune ville. Le vol d’un gypaète
entraîna son
regard dans l’infini du paysage. Il comprit qu’il se trouvait face à un univers inconnu,
que son ignorance à nouveau allait lui procurer le bonheur d’apprendre, de
comprendre, de connaître, de savoir... Il comprit qu’il devait plus que jamais
courir dans les traces de son destin. Son humanité ne se révélerait que s’il
suivait le cours de son âme sans hâte, avec discernement, sérénité et
détermination. Il se restaura et s’endormit dans sa couverture sur la prairie pour
attendre le soir. Les nuages d’Ouest qui étaient si petits lors de son arrivée
sur le plateau commencèrent à grossir, se rapprocher et finirent par
l’envelopper d’une humidité oppressante. Le jeune homme se réveilla en toute fin d’après midi. Un
soleil tiède léchait sa joue tournée vers l’occident. De nouvelles senteurs
flattèrent son odorat. Il ouvrit un œil qui fut aussitôt inondé par la douce
tiédeur du couchant.
« La plus grande ombre ! » - Se rappela-t-il. Et il se dressa
sur ses jambes. Les roues préhistoriques commençaient à laisser traîner leurs
ombres régulières sur la prairie de son destin. Il se sentit attiré par la plus
orientale d’entre elles et la contempla longuement. Le cercle qu’elle dessinait
sur le sol était plus grand que celui de ses voisines. La pierre la plus haute,
la plus au Nord, étirait une ombre régulière et pratiquement sans fin dans les
lueurs du soleil couchant. Le jour borda son édredon d’or sur la montagne.
L’ombre s’allongea une dernière fois pour disparaître en pointant vers l’orient.
Le jeune homme assista alors à un spectacle magnifique. Lorsque la prairie
sombra dans la nuit, le soleil agonisant illumina une magnifique pyramide
blanche pointant vers les étoiles. Le jeune homme emplit son âme de cette
vision, installa son bivouac et s’endormit au milieu du cercle de pierres... La fraîcheur du petit matin le réveilla. Il eut bien du mal
à décoller ses paupières mais son destin l’anima bien vite d’une grande
agitation. La pyramide blanche qui masquait encore le soleil était devenu noire
irisée d’or. La pierre lui avait indiqué le chemin, il devait s’y rendre! Le
plateau s’achevait à l’Est par une petite falaise. Le jeune homme y découvrit
une sente qui lui permit de trouver sa faiblesse et de descendre dans l’un des
nombreux vallons qui le séparaient de la pyramide. Il dut traverser de nombreux
ruisseaux, gravir d’immenses pierriers, pour atteindre un plat entouré d’arbres
au milieu duquel siégeait une petite cabane. La cheminée de pierre caressait de
sa fumée le dégradé du ciel en essayant de tutoyer de petits nuages d’altitude.
Il y pénétra, le foyer lui offrit la chaleur qui lui avait manqué au cours de la
nuit. Il n’y avait personne dans cet abri de planches mais tout montrait que
quelqu'un y vivait. Il s’assit un instant, but longuement et attendit que le
soleil atteigne la cabane pour en sortir. A peine fut-il sur le pas de la porte
que le concert des sonnailles de nombreux moutons mit fin à sa solitude.
Bientôt, la marée blanche encercla la bâtisse dans un nuage de poussière,
l’aboiement des chiens mis de l’ordre dans ce déferlement brutal. Le berger apparut,
sa démarche lente contrastait avec l’agitation du troupeau. Le cadavre d’une
jeune brebis accidentée enveloppait ses épaules et son bâton lui donnait
l’allure d’un personnage biblique. Le pasteur avait rejoint le jeune homme. Il
lui fit signe de rentrer dans la cabane. La magie de l’isolement et la
spontanéité de la rencontre fit naître simultanément sur les deux visages un
sourire amical et complice. Ils engagèrent une conversation feutrée et discrète
comme s’ils avaient peur que quelqu’un ne partageât leurs propos... Le berger
tout en parlant dépeça
l’animal. Bientôt, une bonne odeur de grillade s’échappa de la cheminée
et les deux hommes partagèrent un excellent repas arrosé d’un petit vin de pays
que le berger conservait dans une outre de peau. Après le fromage de brebis qui
embauma toutes leurs paroles, le jeune homme présenta au berger la petite boite
de bois. Pour la première fois, cette dernière ne déclencha aucune réaction ! Le
jeune homme en fut surpris et s’isola auprès d’un ruisseau situé à un jet de
pierre de la cabane. « Cette rencontre sur le chemin de mon destin
! », se dit-il, « ne me donne pas de route à suivre mais elle embellit
ma vie et me donne à connaître le bonheur de l’enrichissement dans l’inconnu et
la découverte. Sans destin, sans route à suivre, pas d’échange possible, pas de
renouveau, pas de découverte, pas d’enrichissement de l’âme... » Il revint
vers le berger, le visage rayonnant de bonheur. Ils passèrent le reste de la
journée à s’offrir mutuellement le passé de leurs vies. Leurs différences les
unissaient et les enrichissaient. La nuit qui suivit ne suffit pas à les
rassasier dans leur quête de connaissance. Le feu s’assoupit au lever du jour,
et les deux amis parlaient toujours... Les chiens du berger le rappelèrent à
l’ordre. Il devait redescendre dans la vallée pour l’hiver avec tout son
troupeau. La journée y suffirait à peine et l’heure avançait... Le jeune homme
l’aida à ranger la cabane. Il le salua et se dirigea vers l’Est en direction de
la pyramide blanche. Les montées succédèrent aux descentes. Bien vite le soleil
souleva toutes les odeurs de la montagne et les abandonna aux caprices du ballet
de ses courants d’air. Lorsqu’il parvint sur une crête, le jeune homme porta sa
main au visage. La pyramide blanche lui apparut de nouveau. Elle lui sembla
toute proche et sa lumière l’éblouit plus que le feu de la forge du maréchal
ferrant du petit port de pêche. Il venait de découvrir la neige. Il enrubanna
son visage de son écharpe en faisant disparaître ses yeux sous une minuscule
fente ménagée dans le tissu. Bientôt plus de pelouses, plus de forêts mais
d’immenses pierriers convergeant vers la montagne de lumière en s’évanouissant
sous la neige. Il se sentit inexorablement attiré par elle. Son pas accéléra
jusqu’à lui faire perdre haleine. Ses bottes de cuir atteignirent la première
langue de neige. Le froid enveloppa ses pieds, la pente se redressait. Le jeune
homme, en bon marin, fit en sorte de conserver le cap indiqué par la roue
préhistorique. Il butta contre une petite barre rocheuse juste à l’aplomb du sommet de la
montagne. Elle interrompait l’immense pente qui s’élevait comme un voile en
direction de la pointe de la pyramide. Il y découvrit une petite ouverture
circulaire partiellement dissimulée sous la dentelle de glace de nombreuses
petites stalactites. Il dégagea le passage à l’aide de son bâton. Le rideau
cristallin se ficha dans la neige comme une herse de pont-levis. Le jeune homme
se tenait à présent dans une petite grotte sombre et froide. Il y trouva de la
mousse séchée qui lui permit d’embraser un fagot et de se réchauffer. La salle
s’enfonçait de quelques pas sous la montagne et permettait d’abriter trois ou
quatre personnes. Un mobilier de pierres assemblées de façon minutieuse offrait
table et litières regroupées autour du foyer central. Les bottes furent bientôt
sèches. Il déposa ses pieds sur une pierre tiédie par le feu et s’assoupit. Le
feu perdit de l’ardeur, et le froid réveilla le jeune homme. Le crépitement de
la neige se mêlait à celui des petites flammes timides qui faisaient danser les
ombres dans cette minuscule caverne de Platon. La nuit était tombée. La lune
diffusait une lumière métallique qui donnait aux flocons l’apparence d’une
multitude de billes d’acier. Le jeune homme enfila ses bottes ajusta son manteau
et tira de son sac un fromage de brebis que lui avait donné le berger. Il jeta
un nouveau fagot dans le feu et médita en mangeant lentement le fromage. Le jeune homme se
coucha avec la lune... Le matin venu, il se réveilla dans un océan de silence. La
houle figée enveloppait les montagnes que le soleil léchait par endroits de son
pinceau d’or. Prisonnier de cette uniformité blanche, il se réfugia au fond de
la grotte. Une pierre creuse qui récupérait l’eau de fonte lui permis de se
désaltérer. Il reprit du bois dans la pile adossée à la paroi. Ses doigts
engourdis eurent du mal à ranimer le foyer. D’un geste maladroit, il voulut
mettre un peu d’ordre dans la réserve de bois qui s’étalait peu à peu dans la
grotte. Tout l’édifice s’effondra comme une petite avalanche. Il allait jurer lorsque
son regard fut attiré par un petit tas de pierres dévoilé à ses yeux par la chute des rondins. Il
entreprit d’enlever une à une les pierres. L’onglet le faisait souffrir atrocement
mais son entêtement lui fit oublier la douleur. Il découvrit après de nombreuses
minutes un petit sac de tissu durci par la poussière de rocher. Il en
dénoua le
lien et y
découvrit avec stupéfaction une réplique de sa petite boite en bois ! Il fit un berceau
de ses
deux
mains et la contempla longuement. Il se rappelait la consigne de la
vieille femme et
n’osait l’ouvrir... Après une très longue réflexion, considérant que cette deuxième boite ne pouvait être concernée par
l’interdit, il se décida à l’entrouvrir. Elle contenait un petit papier
minutieusement compacté. Il le déplia avec une grande minutie pour ne pas le
déchirer et le déposa sur une pierre plate qui lui servit de table. Un
dessin
maladroit y représentait une vue de la montagne depuis l’ouverture de la
grotte. Un tracé indiquait le col tout proche et un « au
secours ! » écrit semble-t-il de la main d’un enfant, paraissait
provenir de l’autre versant juste derrière ce col ! Le jeune homme remit de
l’ordre dans la grotte pour lui redonner l’aspect accueillant qu’il y avait
connu quelques heures plus tôt. Il reprit son chemin dans une neige durcie par
le gel. Le col n’était pas loin mais il eut bien du mal à l’atteindre. Il devait
assurer chacun de ses pas pour ne pas dévaler les grandes pentes qui le
défendaient. Le vent avait sculpté la neige juste sous le col en forme de
ressac. Cela lui rappela la plage devant la cabane de la vieille femme. Ces
vaguelettes figées lui permirent de trouver un support plus accueillant pour ses
bottes et il atteint le col comme on ouvre une porte sur un autre monde. Devant
lui une immensité ocre creusée de nombreux canyons se perdant dans les brumes de
l’infini...Ici plus de neige, mais une terre rouge figée par le froid. Il
poursuivit son chemin en empruntant une vague sente qui lui permit peu à peu de
descendre. Le soleil fit bientôt renaître de nombreux petits ruisseaux et il put
remplir sa gourde. Tandis qu’il cheminait vers son destin, le vent caressait son
visage de la tiédeur parfumée d’un monde inconnu qui l’aspirait comme un
tourbillon. Seul dans cette immensité, il aurait pu s’abandonner au désespoir.
Aucun signe
tangible ne pouvait lui indiquer son chemin. Seule la communion de la nature
humaine du jeune homme avec ce monde minéral donnait à son instinct la sérénité
et le bonheur de suivre sa destinée. « L’infini ne mène jamais au
néant » se dit-il. Par bonheur, n’avait-il pas étudié les
mathématiques ! Il en oublia même les grandes incertitudes de son
entreprise et connut pour la première fois la plénitude. Son corps et son âme
flottaient au delà de ses sensations dans l’univers de l’extase. Le temps, le
froid, la chaleur, la fatigue, la faim avaient quitté son esprit. Et c’est grâce
à la maîtrise de son inconscient piloté par mère nature qu’il parvint aux confins du monde
minéral. La végétation l’accueillait. Une tiède humidité douillette l’enveloppa
en saturant son odorat de nectars inconnus. L’insignifiant vol d’une mouche le
transporta de bonheur en lui redonnant le sens simple de la vie. Ce sens qui
fait de l’émerveillement permanent une raison de vouloir connaître l’éternité de
la découverte et du partage avec ce qui vous entoure. La rivière qu’il suivait depuis
quelques heures le mena à une petite maison recouverte d’un chaume envahi de
mousse. Des éclats de rire s’échappèrent de la porte entrouverte et le
confortèrent dans son envie d’entrer dans la demeure. Les deux hommes
attablés autour
d’une carafe de vin dirigèrent leur regard vers le jeune homme. Il y eut un
grand silence, le plus jeune souleva son verre. Son voisin de table en fit
autant. Le jeune homme fouilla dans sa besace, en tira son gobelet vide et le
brandit triomphalement comme un trophée. Il le fit avec un tel enthousiasme
qu’il en oublia la lourde poutre qui partageait la pièce en deux. Il la heurta
si violemment qu’un pauvre chat qui sommeillait sur une chaise en osier fit un
bond et renversa la carafe de vin située au milieu de la table. Les trois hommes
partirent à
l’unisson d’un éclat de rire fracassant qui finit par mettre en
fuite le
malheureux félidé. . . Le
jeune homme se trouva vite absorbé dans une conversation joviale orchestrée par
le vin tiré d’une nouvelle carafe. La nuit tombait et les deux hommes lui
offrirent l’hospitalité avant qu’il ne reprenne sa route. Le
frémissement de
la rivière et le chant des crapauds accompagnèrent la chute de ses
paupières.
Le matin retrouva nos trois amis autour de la même table. Le
jeune homme se devait de reprendre sa quête. Il mis la main à la ceinture pour
en retirer la petite boite en bois. Les deux hommes la regardèrent longuement
mais ne purent lui donner la moindre information. Il était sur le point de
partir lorsqu’il tira de sa besace le petit sac de toile qui contenait la
deuxième petite boite de bois et le papier découverts dans la grotte. Le vieil
homme se précipita alors vers un petit placard de bois disloqué pour en retirer
un sac en tout point identique ! Il ne s’en était jamais préoccupé jusqu’à
ce jour ! il le déposa sur la table, le déplia et le tapota doucement pour
le dépoussiérer. Il dénoua les liens et en tira une feuille de papier
minutieusement pliée. Etalée sur la table, elle leur dévoila un nouveau dessin
enfantin représentant une petite caravane de chevaux se dirigeant vers ce qui
pouvait être une petite ville fortifiée. Au dessus des remparts, un œil, en
dessous une sorte de larme tremblotante ! Le vieil homme pris sa tête entre
ses mains comme s’il voulait plonger dans sa mémoire. Il voulait tellement aider
son hôte d’une nuit ! Il eut beau faire, tous ses efforts furent
vains ! Le jeune homme le remercia et demanda à ses deux amis de lui
indiquer les origines et destination des chemins qui parvenaient à la maison.
Ils lui expliquèrent qu’il y en avait trois. Tout d’abord celui qu’il avait
emprunté pour venir à eux et deux autres... Le premier descendait du monde
minéral de la même manière, le deuxième descendait vers les villes et la
civilisation... Le jeune homme se dit que la réponse à ses questions ne pouvait
se trouver que sur le premier chemin. La chronologie des messages semblait
indiquer que son auteur était parvenu à la maison par ce chemin. Le jeune homme
se serait quel que peu « égaré » dans le monde minéral pour aboutir
finalement au même but. Il salua les deux hommes et repartit en direction du
monde minéral en se souvenant des paroles de la vieille femme qui lui
recommandait de ne pas retourner sur ses pas. Il marcha deux jours dans une
nature luxuriante où il put vivre de cueillette et de pêche à la main dans des
trous d’eau en bordure de petits ruisseaux en partie asséchés. Il parvint à la
frontière du monde minéral et découvrit les ruines d’un petit village abandonné
qui lui rappela le dessin trouvé dans la maison au toit de chaume. Une des
maisons présentait deux petites tourelles et des crénelures qui lui avaient fait
penser à une petite ville fortifiée. Il n’en était rien ! Le village avait
du connaître peu de temps auparavant une relative prospérité. De nombreux
enclos et des
restes d’écuries laissaient supposer que cet endroit avait été fréquenté par de
nombreux voyageurs. De grosses bâtisses ressemblaient à de vieux hôtels
désaffectés. Et en bordure de ce qui pouvait être le « centre ville »
une fine
couronne de petites maisons... L’ensemble d’une couleur uniformément ocre !
Le jeune homme entreprit de visiter l’intégralité des ruines. Il espérait y
découvrir des indices qui lui permettraient de poursuivre la route de son
destin. Cela le retint deux jours parmi des murs effondrés et des restes de
meubles. Il allait perdre espoir lorsqu’il poussa avec peine la lourde porte
d’une minuscule chapelle adossée à ce qui avait pu être la plus importante
auberge du village. La voûte n’était éclairée que par un petit vitrail
circulaire situé au dessus de la porte dont il ne restait plus que l’ouverture
et quelques débris de verre. Au fond le petit autel de pierre rouge était
surmonté d’un magnifique crucifix de bois peint miraculeusement préservé. De
part et d’autre de la nef, les murs étaient creusés de trois alvéoles où étaient
restés des cierges pleurant de toute leur cire la lumière qu ‘ils avaient dispensé
lors des derniers offices. Le jeune homme les alluma un à un. Il posa un genou
en terre et médita... Il releva la tête en ouvrant les yeux. Un léger courant
d’air étirait les flammes en allongeant les ombres des joints entre les pierres.
Une ombre plus longue que les autres attira son attention. Il s’en approcha
doucement. Ses yeux se dilatèrent comme deux grosses billes noires. Une
troisième petite boite en bois était coincée entre deux pierres et dissimulée
sous une épaisse couche de poussière... Il la dégagea délicatement de son
logement et l’ouvrit avec hâte. Elle contenait une pièce d’or en tout point
identique à celles que lui avait confiées la vieille femme. La personne qui
l’avait déposée ici était probablement venue chercher la protection du ciel
contre un grand danger. Une telle pièce d’or aurait pu lui permettre une bonne
négociation pour se mettre à l’abri de beaucoup de déboires ! « Cet
acte ressemble plus à un acte de désespoir qu’à une dévotion
religieuse ! » -Pensa-t-il...Il sortit de la chapelle et s’en
retourna d’une traite à la maison de chaume pour reprendre la marche vers son
destin... Il y retrouva les deux hommes mais ne s’y attarda pas. Il
pêcha quelques truites, les grilla sur un feu de bois, les disposa
minutieusement dans sa besace et s’engagea sur le chemin qui mène aux villes et
à la civilisation. Peu à peu le paysage perdait de sa sauvagerie douillette. Il
croisa des voyageurs à pied, à cheval, ou en voiture mais plus il avançait, plus
la fadeur des rencontres lui montrait que la civilisation était vraiment
synonyme d’indifférence. Il se rappela le petit port de pêche, les
faubourgs et la ville du riche négociant de tissus...Il se rappela que là bas,
il devait son salut et sa subsistance à la bienveillance du négociant et du
cocher. Il entra dans la ville...Pour lui, plus aucun repère ! Il s’assit
sur une borne et réfléchit longuement. Il avait pu parcourir tout ce chemin
jusqu’ici sans trop de difficulté propulsé par la confiance de la vieille femme,
l’inconscience de son inexpérience et l’aide de toutes ses rencontres sur le
chemin de son destin. Si le contenu de la petite boite en bois, les sacs de
tissu, les dessins et la pièce d’or avaient jalonné sa route sans qu’il n’ait à
décider du chemin à suivre, il ne disposait plus d’information pour aller plus
avant. Il se rappela de sa défaillance lorsque le cocher l’avait quitté.
Aujourd’hui pas d’angoisse, pas de solitude oppressante...Pas de larmes... Le
jeune homme savait que toutes les épreuves franchies dans l’assistance souvent,
dans la douleur parfois, avaient été un passage obligatoire pour se forger
l’expérience de la conquête de son destin... La démarche entreprise et non le but à
atteindre qu’il ignorait, donnait un sens à sa vie. Son avenir lui appartenait
car il avait désormais les références de l’existence : Le doute, la peur,
l’enthousiasme, la prudence, la confiance. Il savait que désormais sa richesse
était de pouvoir suivre sa route par lui même ! Il trouverait le chemin de
son destin en usant des références acquises depuis son départ de la cabane de la
vieille femme... L’arrivée dans la ville lui offrait un nouveau défi !
Il se devait de devenir acteur de son destin dans ce nouveau décor. Il ne
voulait plus subir son existence mais écrire lui même sa propre histoire. Il était cependant
tout à fait conscient que son histoire devait suivre son destin. A lui de
découvrir son destin dans l’action, dans la vie ! L’effervescence de la ville ne le perturbait pas. Il était
dans ses pensées... Le jeune homme se dit que mis à part la jeune femme de la
ville au pied de la montagne, toutes les personnes qui lui avaient permis de
progresser sur la route de son destin étaient d’une génération qui précédait
largement la sienne. Il se dressa sur ses jambes et se rendit à l’hospice de la
ville. L’établissement était tenu par des religieuses qui accompagnaient les
anciens dans les dernières années de la vie. Le jeune homme franchit le porche
en fer forgé et se dirigea vers ce qui faisait office de bureau d’accueil pour
les visiteurs. Il y rencontra la mère supérieure. Leur discussion dura jusqu’au
soir ! Le jeune homme venait de se faire embaucher pour des mois.
Sa tâche ressemblerait de près à celle qu’il avait connu dans l’infirmerie du
petit port de pêche. L’hospice comportait trois bâtiments disposés en
« u ». La grille et le portail en fer forgé isolaient la cour de la rue. Le
bâtiment central abritait la congrégation religieuse, celui de gauche les femmes
et celui de droite les hommes. Il aurait pour charge de s’occuper du bien être
des hommes. En quelques jours, il devint l’ami de tous les pensionnaires. Il
n’arrêtait pas de courir de la cuisine au réfectoire, des dortoirs à la salle de
distraction. Sa chaleur intérieure ranimait la vie presque disparue de nombreux
vieillards dans l’antichambre de la mort. Les après-midi étaient bien longues et
monotones pour toute cette communauté de personnes âgées. Le jeune homme se
décida alors à raconter son histoire depuis le départ du petit port de pêche. Il
espérait ainsi réveiller des souvenirs liés à son histoire dans la mémoire d’un
ou plusieurs pensionnaires de l’hospice. Il accomplissait toutes les tâches qui
lui étaient attribuées et venait se placer au milieu de ses auditeurs dans la
salle de distraction en début d’après midi. Les vieillards tiraient le cou et
ouvraient leurs yeux d’enfants pour assister à de véritables petites conférences
pleines de vie. Lorsque l’heure du goûter mettait une fin jusqu’au lendemain au
récit du jeune homme, la déception se lisait sur leurs visages. Les mois
passèrent et le récit, aussi vivant était-il, ne réveilla aucun souvenir pouvant
remettre le jeune homme sur la route de son destin. Une fin de matinée, la mère supérieure confia une nouvelle
mission au jeune homme, jugeant qu’il avait fait ses preuves. Il y avait juste à
coté de l’hospice une prison qui abritait trois très vieux détenus. Tous les
mois, l’hospice
leur portait un repas pour améliorer leurs conditions de vie
épouvantables. Le jeune homme était devenu visiteur de prison ! Il se rendit donc dans la prison. Deux grosses portes
se
refermèrent sur lui dans un claquement sec. Le maton le conduisit devant
une cellule dont il manœuvra la grosse serrure dans un grincement sinistre. La
pièce minuscule abritait deux vieillards grabataires. Ils étaient là depuis
toujours à entendre le gardien. Le jeune homme poussait une table roulante de
bois sur laquelle étaient disposés deux plateaux dont il s’était efforcé de
rendre les mets plus appétissants par leur présentation. Les détenus attendaient
manifestement sa venue! Leur état d’excitation en témoignait ! Ils
n’avaient plus de famille depuis bien longtemps... Cette visite mensuelle pour
le repas de midi était leur seul rayon de soleil dans une existence d’une
épouvantable monotonie ! Il les fit manger l’un après l’autre avec une
grande douceur mêlée de respect. Il ne savait rien d’eux, mais estimait que
l’amour est la seule richesse à laquelle tout être ne peut et ne doit être
soustrait... L’heure avançait et le jeune homme avait encore un détenu à
visiter. Sans hâte, il prit congé avec les deux premiers et se dirigea, toujours
accompagné du maton vers une deuxième cellule. Il entra et déposa le plateau sur la planche faisant office
de table à coté de la couchette du prisonnier. Celui-ci cachait sa misère et sa
faiblesse sous une épaisse couverture rugueuse. Sa tête recroquevillée dans ses
très nombreuses rides sembla s’illuminer lorsque la douceur du regard du jeune
homme se posa sur ses yeux. Le visage de ce vieillard sans vie avait repris en
un instant les traits de la jeune enfance. Un immense désir de partage affectif
se manifesta lorsque ses mains tremblantes se glissèrent hors de la couverture
dans un signe de supplication pathétique. Le jeune homme les accueillit dans les siennes et les
enveloppa
longuement dans le silence de la compassion. Puis, il le fit manger comme
un bébé tout juste sevré du sein de sa mère. Le temps de la visite était écoulé
et le jeune homme se leva. Il ajusta ses vêtements et laissa échapper par
mégarde la petite boite de bois de sa ceinture. Cette dernière tomba à terre. Le
détenu, qui jusque là n’avait émis aucun son, poussa un cri rauque. Sa voix
l’avait quitté depuis des années... le jeune homme la ramassa et voulut
la présenter au vieillard mais le maton lui fit signe sèchement de sortir. Il
quitta la prison avec grand regret. Le vieux détenu en savait sûrement beaucoup
sur le destin du jeune homme... Il reprit ses tâches quotidiennes dans l’hospice en comptant
fiévreusement les jours qui le séparaient de sa prochaine visite à la prison. La
belle saison était là, il se plaisait à promener ses ouailles les plus valides
dans les environs de l’établissement. Il découvrit ainsi peu à peu une ville
paisible endormie sur son passé qui portait un regard bienveillant sur le futur
qui s’en était échappé. La ville conservait une âme que les siècles avaient
patinée. Cette âme qui conserve la mémoire pour construire de nouvelles
générations solides et authentiques. Le mois venait de se terminer et le jour de la visite de la
prison était arrivée... Il courut dans son petit logement de fonction et en ramena
tous les indices recueillis au cours de sa quête. Il prépara ensuite
minutieusement trois repas et se dirigea vers la prison. L’ordre de la visite
imposée par la maison d’arrêt demeurait inchangé. Les deux premiers détenus lui
parurent plus affamés que lors de la première visite. Il choisit pour ne pas
faire preuve de favoritisme aveugle de faire manger en premier celui qui avait
attendu que son voisin de cellule ait terminé la fois précédente. Vint le tour du troisième. Le jeune homme contrôla son
impatience et fit manger le vieillard comme si seul le bien-être de ce dernier
prévalait. Lorsque le vieil homme fut rassasié, il débarrassa le couvert et
installa sur la planche du détenu la petite boite tirée de sa ceinture, les deux
petits sacs de toile avec leurs contenus et la troisième boite qui renfermait la
pièce d’or. Le vieillard fixa longuement tous ces objets et ferma les yeux... Il
retint longuement sa respiration comme s’il voulait faire ressurgir le passé du
peu de souffle de vie qui lui restait... Lorsqu’il les rouvrit, de nouvelles
forces semblaient l’habiter. Le souvenir prit des aspects de renaissance
intérieure. Il fit signe au jeune homme en direction de la niche de pierre
située au-dessus de sa paillasse. Ce dernier en ramena un vieux cahier, une plume
et un encrier. Il aida le prisonnier à se redresser. La main gauche décharnée
trempa la plume avec difficulté dans l’encrier que le jeune homme orientait pour
lui faciliter la tache. Le vieillard regarda les boites, les dessins, la pièce
d’or et entreprit de dessiner un récit... Le jeune homme suivait du regard la
course tremblotante de la plume ponctuée par de nombreuses tâches étirées par
l’avancée de la main du prisonnier. Lorsque la première page fut remplie, le
maton mit une fin brutale à la visite et le jeune homme retourna au dispensaire.
Il avait conservé le cahier et reproduisit le début du récit sur un petit
carnet. La vie de l’établissement suivait son cours et le jeune homme attendait
toujours avec la même fébrilité le jour de la visite à la prison. Il revint
ainsi huit nouvelles fois à la maison d’arrêt. Les trois prisonniers bénéficièrent à chaque fois de son
infinie bienveillance. Il s’efforçait à chaque visite de leur apporter un peu
plus de réconfort à l’occasion des repas qu’il leur faisait prendre comme si
chacun d’eux eût été son propre père. Lors de la neuvième visite, il acheva le
repas avec le troisième détenu et lui remit le cahier et la plume entre les
mains. Ce dernier se redressa de lui même sans l’aide du jeune homme et se mit à
dessiner en déployant une énergie inhabituelle. Sa main était beaucoup plus alerte qu’à
l’accoutumée et le vieillard accéléra la course de la plume comme un enfant qui
se met à parler vite pour dire en une longue phrase chargée d’émotion tout ce
qu’une vie n’y suffirait pas... Sa tête se redressa, ses paupières se déplissèrent pour
laisser échapper un magnifique regard d’azur qui illumina son visage d’un
sourire empli de bonheur... La porte de la cellule s’ouvrit, le maton apparut. La main
du vieillard lâcha l’encrier, sa tête bascula en arrière en entraînant son tronc
sur la couche, il était mort... Le jeune homme et le gardien allongèrent le défunt dans la
position du repos éternel et quittèrent la cellule dans une grande tristesse
silencieuse. De retour à l’hospice, le jeune homme retranscrit la fin du
récit sur son carnet. Le lendemain il accompagna le détenu jusqu’à sa dernière
demeure et plaça sur le cercueil de planches le cahier, l’encrier et la plume
avant que la terre ne les recouvre de son éternité. Quelques jours s’écoulèrent et la vie du dispensaire étirait sa monotonie avec son lot d’évènements insignifiants qui font le quotidien des pensionnaires. Une route sans saveur vers la libération de la mort... Le jeune homme ne le supportait plus et décida de reprendre
le chemin de son destin. Il prit congé avec la supérieure de l’établissement et
quitta la ville en direction de l’Est. En plus de ses boites, des sacs de toiles
des dessins et des pièces d’or, il avait prit soin de glisser dans ses affaires
le carnet contenant le récit du vieux prisonnier. La ville n’était plus qu’un souvenir, une étape qui lui
avait permis de se ressourcer, de puiser auprès de la communauté des hommes une
part de l’essence même de cette humanité qui fait que l’homme ne peut survivre à
l’isolement. Sa construction ne peut échapper à l’enrichissement indispensable
de la vie de relation. Le chemin longeait la montagne là où la plaine vient s’y
adosser. D’un coté la fraîcheur des cimes, de l’autre la poussiéreuse chaleur
harassante des basses terres. Il redécouvrait le bonheur intense de progresser
dans l’action de son propre destin. L’ombre d’un chêne vert l’accueillit à midi
pour un repos bien mérité... Il en profita pour se désaltérer et avaler une
partie des victuailles que lui avaient préparées les religieuses de l’hospice
avant son départ en signe de reconnaissance. Le repas achevé, il ouvrit le
carnet et se plongea longuement dans le récit du vieux détenu. Lorsqu’il releva
la tête, il parcourut l’horizon de ses yeux et sourit... Il s’assoupit jusqu’à la fin de l’après midi et reprit sa
route jusqu’au crépuscule. Il s’arrêta juste là où la montagne se sépare en deux
pour ouvrir un large canyon aux parois abruptes. Un tapis de verdure s’en
échappait de part et d’autre d’un ruisseau encore trop petit pour être devenu
rivière. Le jeune homme pénétra l’intimité de la montagne. La nuit stoppa sa
marche dans cette fraîcheur hospitalière. Il déroula sa couverture, cala son dos
sur un rocher et entrouvrit sa besace pour manger un peu avant de s’endormir. La
lune vint alors se placer à l’aplomb de la gorge en l’inondant de sa douce
lumière... Des éclats de voix le tirèrent de son sommeil juste avant
l’aube. Un groupe de six hommes remontaient le canyon dans un tintamarre
indescriptible. Ils parvinrent auprès du rocher contre lequel il avait passé la
nuit. Ces hommes venus de la plaine déchiraient le calme des lieux dans un
manque total de respect pour la nature encore endormie. Ils avaient un âge mûr mais leurs chamailleries de gosses
trahissaient le manque d’éducation que la vie n’avait pu leur apporter. Le jeune
homme réalisa vite toutefois que la dureté de leur existence leur avait
appris la roublardise et le savoir faire pour tirer de chaque situation le peu
de profit qu’elle aurait pu leur apporter. Il rassembla ses affaires comme s’il
se préparait à reprendre son chemin afin de les préserver d’une éventuelle
rapine... Il grignota un morceau de pain et se trouva absorbé par la petite caravane qui reprit sa route en s’enfonçant dans la gorge. La pente eut vite fait de calmer les railleries incessantes au sein de la troupe. Le torrent impétueux longeait tour à tour les deux parois vertigineuses qui bordaient le fond du canyon. Les nouveaux compagnons du jeune homme se comportaient à la manière d’animaux de meute chacun souhaitant en effet manifester sa domination. Ils se bousculaient dans les passages délicats pour passer en tête cherchant à tout prix à montrer leur hégémonie sur le reste du groupe : Des adultes avec des comportement enfantins pour combler un manque total d’épanouissement personnel... Ils trouvaient ainsi par ce biais une bien maigre compensation à leurs vies pleines d’échecs. Le jeune homme se tenait à l’écart de cette petite guerre, de peur d’en devenir acteur lui même. Fermant paisiblement la marche, il souriait en constatant la débauche d’énergie déployée par les six hommes. Un dernier raidillon contraint l’ensemble du groupe au silence. Tout ce petit monde déboucha enfin sur une vaste plate-forme percée d’une immense vasque dans laquelle une somptueuse cascade en queue de cheval trempait ses eaux avant de les abandonner aux profondeurs du canyon. Une falaise en arc de cercle fermait l’horizon. Blottis contre la paroi, trois cabanes et un enclos se tenaient à distance pour se protéger de la fureur de la cascade lors de la fonte des neige au printemps. La porte de la plus petite cabane s’entrouvrit et quatre hommes en sortirent. Le premier, d’un âge avancé, se tenait devant les trois autres armés de fusils et bardés de cartouchières... La cascade étouffa ses propos mais leur portée eut bien vite fait de remettre l’assistance au silence. Les sept se dirigèrent alors vers la cabane la plus proche de la cascade. A l’intérieur, une grande pièce poussiéreuse alignait une dizaine de lits superposés. Deux d’entre eux paraissaient déjà occupés. Les six compagnons du jeune hommes s’attribuèrent d’office ceux qui leur parurent les plus confortables et les mieux éclairés par les petites fenêtres aux minuscules carreaux de verre miraculeusement préservés. Celui-ci ajusta calmement sa couverture sur le lit faisant face à la porte et y déposa sa besace. Il attendit que ses voisins soient absorbés par leur bruyante installation, entrouvrit la porte et se glissa à l’extérieur. Il longea la falaise et gravit quelques mètres pour déboucher sur l’immense plateau dominant le canyon. Au loin, les neiges éternelles éclaboussaient de leur lumière de nombreuses ondulations ocres formant d’énormes mamelons cerclés de bandes brunes... La coalescence de nombreux torrents de fonte alimentait la cascade de la gorge... le jeune homme balaya le paysage d’un regard circulaire et enterra à la hâte ses pièces d’or ainsi que les boites de bois et leur contenu... Il redescendit et fut stupéfait de constater que les six hommes se partageaient le reste de ses victuailles sur le pas de la cabane, sa besace grande ouverte à même le sol. Il la ramassa sous un torrent de railleries grossières. Il ne put sauver qu’un morceau de pain et sa gourde ainsi que quelques effets personnels. Le jeune homme apprenait la méfiance... Il savait très bien qu’il devrait cohabiter avec des êtres dont les convenances et repères ne seraient pas toujours emprunts de respect et d’honnêteté. Mais il avait déjà compris qu’il lui était indispensable d’intégrer cette petite communauté avec qui il devrait désormais partager le quotidien. Il s’installa au milieu du cercle de ses compagnons et l’après midi s’étira jusqu’au soir. Malgré l’altitude, le fer à cheval de calcaire où s’achevait le canyon était baigné d’une douce chaleur. Au cours de la journée, la fraîcheur de la cascade tempérait l’ardeur du soleil, tandis que le calcaire la restituait le soir venu, jusqu’au milieu de la nuit à qui voudrait s’en approcher. Alors que ce petit monde devisait entre ciel et terre, deux hommes en tenue de travail poussiéreuse descendirent du plateau pour rejoindre le baraquement. Après s’être dévêtus, ils se plongèrent dans la vasque de réception de la cascade pour s’y laver. A peine furent-ils sortis de l’eau que les trois hommes en armes les avaient rejoints au bord du bassin. Ils se firent remettre deux petits sacs de toile de la taille d’une orange et inspectèrent minutieusement les tenues de travail jonchant le sol depuis le début de leurs ablutions. Ils parurent satisfaits et les deux hommes purent se rhabiller avec des vêtements propres et secs. La nuit était presque tombée et le vieil homme qui faisait
office de chef de camp appela tout le monde à la soupe. Bientôt, La cabane
centrale diffusa au travers de ses fenêtres les pinceaux blafards de deux lampes à
pétrole suspendues au plafond. Une grande table rassemblait : le jeune
homme, les six hommes qui l’avaient accompagné lors de la montée jusque là, les
deux ouvriers descendus du plateau, les trois hommes en armes, le vieux chef et
sa femme qui avait cuisiné pour toute cette « maisonnée »... La femme
du vieux chef dispensait sur l’assemblée une autorité à la fois vive et
maternelle. Le repas était copieux et soigné malgré la rusticité et l’isolement
des lieux. La
présence de cette femme bienveillante et la qualité du repas plongea
l’assemblée dans un calme feutré et presque raffiné. Les langues se délièrent et
tous se dévoilaient sans artifice et avec une sincérité authentique. Le vieux
couple entretenait
cette convivialité bienfaisante et régénératrice pour cette assemblée que
la vie n’avait pas gâtée. Il jouait en quelques sortes deux rôles : celui de
maîtres des lieux et de parents de substitution pour tous ces orphelins de la
vie. Le repas terminé, tout le monde participa dans une harmonie quasi
miraculeuse aux taches ménagères qui suivent habituellement un bon repas sous le
regard de la « mère de famille ». Le jeune homme et ses huit
compagnons regagnèrent sous la lune leur baraque pour y passer la nuit. Le réveil ne fut pas aussi agréable que le dîner. L’un des
hommes en armes ouvrit brutalement la porte et hurla : « C ‘est
l’heure! » ... Tous enfilèrent leurs vêtements de travail, avalèrent à la
hâte l’un de ces cafés qui réveilleraient une armée entière après la plus
tragique des défaites. Ils gagnèrent rapidement le plateau et se dirigèrent vers
l’une des ondulations ocres que la nature avait cerclée de brun. Ils pénétrèrent
dans la montagne par une minuscule ouverture. Le jeune homme était devenu
mineur, mineur dans une mine d’or... Le boyau naturel d’accès à la mine était si
petit que les huit hommes durent ramper à tour de rôle pour accéder à une petite
salle étayée avec minutie, creusée au cœur même de la montagne. Le jeune homme
fit comme ses compagnons en se coiffant d’un casque à larges rebords surmonté
d’une petite lampe à huile. Il venait en effet de le découvrir accroché sur la
paroi de la petite salle. Deux galeries où il n’était possible que de se tenir
assis s’en échappaient. Les deux hommes qui s’étaient lavés la veille dans la
vasque jouaient le rôle de chefs d’équipe et entraînèrent dans leurs
sillages, l’un
quatre hommes et l’autre les deux restants et le jeune homme, chacun dans un
boyau distinct. La précision et la rudesse du travail fit naître une grande
solidarité au sein de l’équipe malgré quelques mesquineries inévitables. Le
réflecteur des lampes blafardes caressaient les ténèbres en y dévoilant de
minuscules scintillements. La montagne enveloppa de ses mystères les hommes pour
une longue journée de travail... La vasque accueillit en fin d’après-midi
l’ensemble de la troupe et le rituel des petits sacs de toile et de la fouille
acheva cette première journée de labeur auprès de la montagne d’or. Les aurores
succédèrent aux crépuscules jusqu’aux premières neiges. Cela ne réduisit en rien
l’ardeur du petit groupe qui demeura uni par la magie de la quête du métal
précieux. Malgré quelque petits conflits sans importance, l’ambiance du groupe
n’avait plus rien à voir avec celle qu’il avait connue lors de la remontée du
canyon. La fraternité avait peu à peu remplacé les manifestations
agressives. La limite de la neige se situait quelques dizaines de mètres
au dessus du début du plateau. Les hommes durent faire une trace jusqu’à
l’entrée de la mine. La rudesse de l’hiver n’entama pas leur enthousiasme. La
cascade moins généreuse ne versait plus qu’une larme d’argent dans la vasque
auprès du baraquement mais le soleil bienveillant ne manquait pas de venir
toujours se blottir dans le haut du fer à cheval du canyon. La nature savait à
sa manière apporter aux hommes le bien être de l’âme en y créant un petit climat
douillettement tiède... Les ablutions rituelles se faisaient dans une fine
épaisseur d’eau tiédie par le soleil juste avant qu’il n’éteigne chaque journée
d’hiver. Les petits sacs de toile confiés aux trois hommes en armes étaient
chaque soir vidés dans un coffre dont seul le vieil homme connaissait la
combinaison... Les soupers recréaient une atmosphère familiale où chacun dans
l’échange de la conversation cherchait à donner et apprendre dans le bonheur de
la découverte permanente de la différence. Loin de mener au conflit, cette
mosaïque de pensées construisait une tolérance enrichissante au sein de cette
communauté suspendue au dessus de ce monde dont l’adversité avait masqué les
valeurs simples et pures. Un soir, l’un des six hommes qui avaient accompagné le
jeune homme au cours de son ascension dans le canyon, se leva en bout de table à
la fin du repas. Le monde d’en bas lui manquait trop et il fit des adieux
pathétiques à toute l’assistance. Il quitta ses compagnons au petit matin,
toucha sa solde auprès du vieil homme, subit une ultime fouille des trois hommes
en armes et s’échappa vers le bas de la gorge... La vie reprit son cours et la cascade ne cessait de pleurer
de toutes ses larmes dans la vasque du fer à cheval du haut de la gorge. Le
jeune homme demeura à la mine jusqu’à la fin du printemps. Il annonça son départ
au vieil homme avec gravité et un mélange de remords et de satisfaction. Des
remords car il avait l’impression de quitter une famille qui lui avait procuré
pour un temps la stabilité et la sûreté de son existence. De la satisfaction car
il avait participé à une tache commune en en tirant un profit bien mérité. Le
vieil homme lui
remit en effet le dû correspondant à son travail. Toute la communauté du haut du
canyon le suivit des yeux lorsqu’il gravit la pente qui mène au plateau pour le
voir disparaître sur le chemin de son destin. Il se retourna et déterra à la
hâte ce qu’il avait dissimulé voici quelques mois à l’occasion de son arrivée
auprès de la mine. Il dépassa les mamelons ocres cerclés de bande brunes et
atteint la neige qui s’était bien éloignée avec l’avancée de la saison. Une
immense muraille
barrait l’horizon aussi loin que son regard pouvait le parcourir. Il se
sentait attiré par l’inconnu protégé par cette monumentale barrière naturelle.
Le confinement dans le quotidien sans changement et sans but défini lui était
devenu insupportable. Il devait franchir cet obstacle pour toucher son destin
dans la découverte de cet inconnu. Il longea la paroi jusqu’à la nuit. Le ciel
couvert sans lune ne lui permit pas d’aller plus avant. Un violent courant d’air
l’obligea à s’en rapprocher. Il découvrit à tâtons un abri creusé dans la roche
où il s’apprêta à passer la nuit. Le plafond de la petite cavité laissait
échapper à intervalle régulier une goutte d’eau qui rythma le sommeil du jeune
homme jusqu’au petit matin. L’humidité glauque de son habitat provisoire le
chassa bien vite au dehors. Il porta la main au visage pour se protéger du
soleil rasant et s’agrippa à son bâton pour résister au violent courant d’air
qui l’avait contraint à se réfugier dans le trou de rocher. Levant la tête, il
découvrit un porche colossal perforant la muraille de part en part. Il ne se
retourna pas et entama l’ascension de la pente de neige qui le menait vers son
destin. Il parvint sur le seuil de son nouveau monde propulsé par sa formidable
envie de découvrir le décor de son avenir... A perte de vue un inextricable enchevêtrement de montagnes
enneigées affûtées comme des pointes de flèches. Un océan de vagues immobiles
comme si le temps avait stoppé sa propre course. Le jeune homme connut une telle
émotion que sa respiration lui donna une sensation d’ivresse infinie. Où était
il? Probablement dans le subconscient de son destin, dans l’imperceptible
imprégnation de l’être qui le construisait dans l’émotion acceptée et intégrée
comme le don suprême de la nature. Son nouvel univers lui réserverait de nombreuses surprises.
Portant le regard vers le bas, il découvrit une vallée profonde comme un gouffre
dont le fond semblait déjà appartenir aux entrailles de la terre. Les filets
d’argent des torrents qui parcouraient l’abîme grondaient comme un tonnerre
lointain... Le jeune homme amorça la descente dans ce monumental puits
de fraîcheur. Parfois d’énormes masses de roc et de glace s’arrachaient à la
montagne pour s’abandonner à leurs chutes lentes et majestueuses interrompues à
plusieurs reprises par le fracas de leur rebonds sur les flancs du chaos. Il eut bien vite fait de repérer les endroits où les dangers
de telles manifestations étaient les plus marqués. Peu à peu, il se trouva perdu
au milieu d’une gigantesque paroi formant un Colisée naturel dont les gradins le
conduisaient du ciel au cœur même des fondations de la montagne. Un immense
arc-boutant majestueux plissé comme une magnifique draperie permettait à
l’édifice de défier le temps en lui donnant une harmonie faite de puissance et
de délicatesse. Il s’assit... Face à lui, une vallée anfractueuse dont les
méandres lui enlevaient toute limite. De part et d’autre la montagne écrasait de
ses parois vertigineuses une paisible prade baignée de fraîcheur. Elle étalait à
perte de vue d’immenses prairies rases parsemées d’îlots d’iris d’un bleu
profond. La nuit eut vite fait de dissimuler ce magnifique décor et le jeune
homme s’endormit sous le ballet des étoiles filantes. L’humidité de la rosée du petit matin accueillit son réveil.
Il s’installa sur un rocher baigné de soleil et termina sans hâte les provisions
de son sac. La vallée l’attirait et le jeune homme suivit le torrent qui la
parcourait pour reprendre la route de son destin. Un sentier qui menait à un gué
facilita sa progression. Plus il avançait, plus le torrent s’enfonçait entre
deux murs verticaux de verdure dont les cimes semblaient se rejoindre en
laissant à peine paraître la lueur du ciel. Il chemina jusqu’au soir. Le paysage s’élargit au niveau
d’un confluent qui mêlait les eaux du torrent à celles de la vallée voisine. De
nombreuses bâtisses luxueuses s’étageaient depuis le fond de la vallée jusqu’à
mi hauteur d’une croupe de verdure qui séparait le lit du torrent de la haute
montagne. Le jeune homme n’en crut pas ses yeux. Un bassin circulaire de la
taille d’une piste de cirque jetait vers le ciel la corolle de son jet d’eau
majestueux. Tout autour, étaient garées de magnifiques voitures auprès
desquelles cochers et domestiques en livrée devisaient dans le calme. Un réseau
de chemins bordés de haies taillées comme des pierres convergeait vers la pièce
d’eau centrale. Il desservait les pavillons blottis sur les flancs de la
montagne. Le jeune homme venait de découvrir le luxe d’un établissement thermal.
Il s’assit sur le banc de pierre qui faisait face au porche dont les grilles
s’achevaient par des pointes dorées à l’or fin. Un serviteur se précipitait à
chaque fois qu’une voiture ou un cavalier s’en approchait pour les ouvrir en
grand et les refermer aussitôt. Il régnait une grande agitation à proximité du
bâtiment principal. Notables et têtes couronnées de toutes origines
convergeaient, dans leurs tenues d’apparat, vers l’entrée du salon d’honneur. La nuit était
tombée et les torches brandies à bout de bras par une multitude de domestiques
illuminaient l’allée sur laquelle ils étaient tous massés. Un orchestre de cordes enveloppa
la montagne du raffinement de ses mélodies. C’est alors qu’apparut, en amazone
sur une magnifique monture, la silhouette harmonieuse d’une femme drapée de soie
dont les reflets renvoyait l’éclat des torches. Le jeune homme était bien loin
pour distinguer tous les détails de la scène. Il put toutefois entendre le
murmure d’admiration s’élever au dessus de l’assistance. Parvenue au seuil du
salon d’honneur, aidée de l’un de ses gardes, elle descendit de cheval et
disparut à l’intérieur... Il n’entendit plus que la musique de la fête qui se
prolongea tard dans la nuit. S’enroulant dans sa couverture, il s’endormit sur
le banc... La faim le réveilla au petit matin. Il descendit jusqu’au torrent et
pêcha quelques truites qu’il eut vite fait de faire griller et de consommer avec
de succulentes baies ramassées dans le sous bois. Il revint sur le banc. Tout
semblait dormir dans l’enceinte de l’établissement thermal. Son regard fut
attiré par trois silhouettes qui descendaient l’allée la plus éloignée tout en
haut de la croupe de verdure. Il n’y prêta pas attention jusqu’à ce que les
grilles du porche se mirent à grincer. Relevant la tête, il reconnut la femme
drapée de soie. De ses yeux d’améthyste elle perfora le regard du jeune homme et
s’en alla en lâchant la bride de son cheval. Elle s’évanouit dans la poussière
de son galop.
Les deux gardes du corps la suivaient à renfort de grands coups de
cravache. La matinée commençait à peine et le jeune homme ne voulait pas sombrer
dans l’inaction. Il se rapprocha de la grille et accosta le préposé à son
ouverture. Il sentait que l’établissement thermal devait être une étape
importante sur son chemin. Il demanda au domestique s’il y avait une possibilité
d’embauche dans ce lieu étrange et où l’artifice semblait remplacer la réalité.
Ce dernier lui répondit qu’un palefrenier était mort et que le maître écuyer serait probablement
heureux de l’accueillir dans l’écurie. Il irait s’en enquérir après l’heure de
sa relève auprès du porche d’entrée. Le jeune homme fut embauché dès le lendemain matin... Le
maître écuyer lui fit revêtir une tenue de garçon d’écurie et le coiffa d’une
perruque d’apparat. Son service débuterait aux premières lueurs pour s’achever
au crépuscule. Les thermes étaient le point de départ de fort belles
randonnées à cheval sur les hautes vallées environnantes. Le jeune homme devrait
tenir prêtes toutes les montures dès le petit matin au cas où l’un des
pensionnaires des thermes souhaiterait s’évader de nombreuses heures parmi les
cimes entre azur et verdure. Les écuries alignaient de nombreuses stalles où les
chevaux faisaient l’objet des soins les plus attentionnés. Il y avait au fond du
bâtiment toute une partie isolée de l’ensemble où quatre superbes chevaux
disposaient d’installations et de traitements encore plus élaborés. Le maître
écuyer expliqua au jeune homme que ces chevaux appartenaient à la mystérieuse
femme drapée de soie. Les mois s’écoulèrent. Les qualités du nouveau palefrenier furent bien vite remarquées par ses supérieurs et bientôt le maître écuyer lui donna la responsabilité de veiller sur les quatre pur-sang de la femme drapée de soie. Bien souvent, en tout début de matinée, les deux gardes descendaient du haut de la colline pour venir chercher leurs montures et celle de leur maîtresse. Le jeune homme les sellait avec beaucoup de soin et garnissait les fontes de gourdes et de provisions. Une fois remontés, les gardes présentaient à la femme drapée de soie sa monture et l’aidaient à se mettre en selle. Le trio quittaient quelques minutes plus tard les grilles
des thermes pour aller parcourir la montagne jusqu’en fin de matinée. Le jeune homme allait s’installer dans la monotonie
lorsqu’un jour, la femme drapée de soie, de retour de promenade, longea les
écuries, toujours accompagnée de son escorte. Le jeune homme se tenait sur le
pas de la porte. La femme drapée de soie lui planta à nouveau son regard
d’améthyste au plus profond de ses pupilles. Puis du haut de sa monture détourna
la tête et remonta vers son pavillon. Le jeune homme fut très fortement
impressionné. Comme à l’accoutumée, les gardes réapparurent bientôt et
confièrent les trois chevaux au jeune homme. Il les dessella et leur prodigua
les soins habituels après une longue promenade en montagne. Lorsqu’il s’apprêta
à remiser les selles, il vida les fontes des restes des victuailles qu’elles
contenaient. Il découvrit alors, dans la selle de la femme drapée de soie, une
enveloppe... Le jeune homme l’ouvrit, y plongea son regard et son esprit... Les jours s’égrainèrent comme les nuages au dessus de la
vallée. Le jeune homme prépara de plus en plus souvent les montures de la femme
drapée de soie. Il trouva à chaque fois une nouvelle enveloppe à laquelle il
répondait en joignant sa propre enveloppe qu’il glissait à son tour dans la
fonte de la selle. Son visage s’illumina peu à peu en enfermant dans son âme les
secrets de cette relation épistolaire. Le jeune homme rayonnait mais ne laissait
rien filtrer de son bonheur tout intérieur. Quelques mois s’écoulèrent jusqu’au jour où une somptueuse
calèche franchit les grilles de l’établissement thermal. Elle remonta la pente
jusqu’au pavillon de la femme drapée de soie, stationna quelques instants et
repartit d’où elle était venue. A partir de ce jour, le jeune homme ne reçut
plus l’ordre de préparer les montures et il n’y eut plus d’échange
d’enveloppes... Son visage s’assombrit de jour en jour. L’hiver éteint tous
les fastes de l’établissement thermal et il sombra dans une sorte de mélancolie
destructrice qui enlève tout enthousiasme à la vie. Il eut beau s’employer du
mieux qu’il le pût au quotidien dans toutes les taches que le maître écuyer lui
confiait, rien n’y faisait : Il dépérissait peu à peu... Les journées rallongèrent et les thermes se réveillèrent peu
à peu. Il prenait toujours soin des quatre chevaux qui lui avaient été confiés
et se rappelait en le faisant le contenu des messages échangés il y a quelques
mois avec la femme drapée de soie. Parfois son visage retrouvait la lumière mais
la tristesse assombrissait bien vite son esprit. Le poids du souvenir... Un soir, les quatre chevaux furent pris d’une agitation
inhabituelle. Il les sortit alors un par un et leur fit faire quelques tours de
manège à la
longe. Le calme s’installa de nouveau. Le lendemain matin, le jeune homme fut
attiré sur le pas de la porte des écuries. La calèche était de retour. De la
fenêtre de sa portière, le regard d’améthyste embrasa le visage du jeune homme.
La femme drapée de soie lui revenait. Dès le début d’après midi l’établissement thermal connut une
nouvelle effervescence. De nombreux serviteurs s’affairaient dans le salon
d’honneur pour préparer la fête qui allait s’y tenir dans la soirée. Le jeune homme fut convoqué par le maître écuyer qui lui
ordonna d’apprêter avec la plus grande minutie le cheval de la femme drapée de
soie. L’un des deux gardes vint le chercher à pied et remonta jusqu’au pavillon
du haut de la
colline. Les torches illuminèrent à nouveau les allées des thermes. Tous les
regards se portèrent vers la silhouette majestueuse de la femme drapée de soie.
L’orchestre de cordes enveloppa de nouveau la montagne de sa mélopée. Le jeune homme avait été réquisitionné pour assurer le
vestiaire à l’entrée du grand salon d’honneur. Il se tenait donc en un lieu d’où
il pouvait tout voir et entendre de la soirée qui allait débuter. La musique se tut et le silence accompagna l’entrée de la
femme drapée de soie. La foule des convives s’ouvrit comme la Mer Rouge sous le
bras de Moïse. La femme drapée de soie traversa tout le salon d’honneur. Elle
gravit quelques marches de l’escalier monumental qui donne accès au galeries
supérieures. Arrivée sur le palier, elle se retourna vers l’assemblée en faisant
planer sa robe comme des embruns arrachés à une vague. La femme drapée de soie allait parler... Son regard d’améthyste se réfugia sur la fresque du plafond
et sa voix emprunte d’un malaise intérieur mais libératrice de toute la tension
de son âme parvint aux oreilles de l’assistance hypnotisée. -
« Je vais me marier avec l’homme dont je porte
l’enfant »- Le médecin chef du service des mal voyants des armées
s’avança et se courba pour saluer les invités. La femme drapée de soie
poursuivit : -
« Réjouissez vous ! je partage mon bonheur par
cette fête »- Elle leva le bras en direction de l’orchestre et ouvrit le
bal aux bras de son futur époux. Le jeune homme fut pris de nausées et quitta son poste. Il
jeta sa perruque de désespoir, quitta sa livrée, récupéra toutes ses affaires
dans sa chambre de fonction et se réfugia sur le banc au bord du gave. Il prit
sa tête entre les mains, se mit en boule et ferma les yeux comme s'il voulait
s'isoler de tout son environnement. Il voulait s'arracher à ce monde où le
chemin de son destin l'avait emmené pour semble-t-il aboutir au néant. Il
recherchait dans cette attitude une sorte de protection face à l'agression dont
il était la
victime. Sa tête le brûlait des yeux jusqu'à la nuque, la nausée envahissait sa
gorge et sa poitrine et ses membres avaient perdu toute vie. La nuit ne fut que
souffrance indéfinissable mais totale. Le corps et l'esprit du jeune homme se
déchiraient sans aucune possibilité de défense face à cette déchéance
incontrôlable. Tout son être semblait attiré dans un tourbillon: une spirale à
laquelle il ne pouvait opposer la moindre résistance... La fraîcheur de la nuit atténua ces sensations de profondes
douleurs où l'âme et la chair sont unies dans le partage de la souffrance
ultime. Le sommeil, enfin, le délivra provisoirement de ce supplice
sans limite... La fête s'acheva au petit matin et l'établissement thermal
s'assoupit... Le grincement de la grille réveilla le jeune homme. Ses
paupières entrouvertes lui permirent d'apercevoir la silhouette des trois
chevaux dont
celui de la femme drapée de soie qui s'échappèrent dans le contre jour du soleil
levant... Le jeune homme se leva comme un automate et fit quelques pas en
direction de la falaise qui surplombe le gave juste avant que le pont ne le
franchisse. Ses pieds raclaient le sol car ses forces le portaient à peine. Les
yeux mi-clos ne lui donnaient qu'une vision approximative de son environnement.
Ses pensées l'avaient quitté et il ne se déplaçait que de façon passive sans
possibilité de s'opposer à la force invisible qui l'attirait vers la chute
mortelle. La déchéance de son être mêlait toutes les perceptions :
grondement fougueux du gave, scintillement des eaux étincelantes, tiédeur du
soleil, bruissement de la ramure qui le dominait, perte de son propre
équilibre... Toute conscience avait quitté son esprit... Le jeune homme
tanguait à présent au-dessus du vide. Le calme s'installa dans son âme. Comme un
arbre qui s'abat, il commença à basculer dans le vide dans une extrême douceur.
Toutes les contraintes mentales et physiques lâchèrent leur pression
insoutenable. Le plongeon l'arrachait à ce chaos qui avait détruit sa vie. Il ressentit alors un choc terrible et se retrouva précipité
au sol, la moitié de son corps dépassant au-dessus de vide. « Ne fais pas ça! As-tu oublié ton destin? La mort
n'est pas le destin de l'homme! » Le jeune homme se réveilla. Il ouvrit les yeux et reconnut
le cocher avec qui il avait entamé jadis son chemin. Ce dernier l'aida à se
relever. Il était arrivé juste à temps pour le percuter de tout son corps au moment où il
perdait pied sur le bord de la falaise... Ils se retrouvèrent alors tous deux à l'avant du chariot qui
les avait menés
du magasin du riche négociant à l'usine de confection. Le fouet claqua et
le jeune homme reprit la route au côté de celui qui venait de lui sauver la vie.
Le cocher comprit que pendant quelques heures le silence et la progression
du voyage
serait la meilleure des transitions pour le jeune homme. Il reprendrait ainsi
peu à peu ses repères pour retrouver sa lucidité et son envie de parcourir le
chemin de son destin. La vallée s'était élargie et le jeune homme n'avait encore
jamais vu une aussi vaste étendue plane si ce n'est l'océan par grand calme. Une
mosaïque de champs multicolores s'étendait aussi loin qu'il pouvait porter le
regard et se perdaient dans les brumes de chaleur de la plaine immense. Il
rouvrit les yeux au monde et à la vie. Son visage retrouva l'éclat de
l'enthousiasme. « Tu m'as sauvé la vie. » -Dit-il au cocher. En disant ces mots, le jeune homme venait de re-parcourir en un instant tout son trajet depuis le petit port de pêche. Il réalisait ainsi que sa déchéance n'était qu'un évènement ponctuel. La reprise de son cheminement sur la route de son destin lui redonnait la conviction que la vie est dans l'action et non dans le confinement exclusif de l'esprit. Il réalisa à quel point il avait connu l'allégresse dans sa propre découverte tout au long du long périple qu'il avait parcouru... Il prit la parole et entreprit de raconter au cocher son parcours jusqu’à ce que celui-ci lui sauve la vie au bord de la falaise. Son histoire les retint plusieurs jours et se poursuivait même le soir lorsque, comme à l’accoutumée, ils se couchaient sous le chariot pour passer la nuit. Le jeune homme n’oublia aucun détail. Un soir, il raconta le dernier épisode de son récit qui s’était déroulé dans l’établissement thermal. Lorsqu’il évoqua la femme drapée de soie, le cocher eut une éclat de rire mais il laissa le jeune homme poursuivre. Ce dernier lui expliqua que la femme drapée de soie avait échangé avec lui une correspondance des plus fournies. A chaque randonnée en montagne, le jeune homme répondait au message de la veille que la femme drapée de soie avait pris soin de laisser dans la fonte de sa selle. C’est ainsi que la vie de chacun d’eux ne connut aucun secret pour l’autre. Ils avaient même projeté de faire vie commune dans les mois à venir lorsque la femme drapée de soie quitterait définitivement les thermes. Sa vie pleine de mystère l’avait conduite dans le pavillon le plus luxueux situé tout en haut de l’établissement thermal. Elle voulait échapper à son passé, qui à la lire n’avait été que souffrance et contrainte. Ce passé toutefois qui lui permettait de vivre à sa guise dans le luxe et l’accomplissement de tous ses désirs. Elle était libre de tout mais devait semble-t-il rendre des comptes à un mystérieux personnage dont la fortune et la puissance n’avait apparemment d’équivalent sur cette terre. Le jeune homme et la femme drapée de soie connurent une histoire d’amour où l’inconnu, le mystère et un avenir, semble-t-il, inespéré pour les deux parties compensa pendant de nombreux mois l’absence totale de contact direct. Le jeune homme s’isola peu à peu dans cet espoir de vie future en faisant de fort curieuse manière l’apprentissage du plus noble des sentiments humains : l’Amour... Les lettres échangées créèrent entre eux une telle intimité qu’une sorte de vie de couple virtuelle s’installa. Le jeune homme ne finit plus par vivre que pour la femme drapée de soie. Le cocher prêtait une attention sans faille au récit du jeune homme en hochant de la tête avec parfois un petit sourire au coin des lèvres comme s’il allait deviner la suite de l’histoire. Le jeune homme expliqua que la femme drapée de soie n’avait pu partager le moindre instant avec lui car le mystérieux personnage avait donné l’ordre à ses gardes de l’en empêcher. La femme drapée de soie arriverait, selon les messages échangés, à lever cette interdiction et très bientôt, plus aucun obstacle ne s’opposerait alors à leur bonheur de vie commune... Le jeune homme faisait confiance et se contenta des lettres échangées et parfois du regard d’améthyste de celle qu’il avait décidé d’attendre. Il raconta alors l’ultime soirée passée dans le salon d’honneur de l’établissement thermal. Lorsqu’il en arriva à l’annonce du mariage de la femme drapée de soie avec le médecin chef du service des malvoyants des armées, le cocher éclata de rire sous son regard stupéfait. Il demanda alors au jeune homme si elle n’avait pas à cette occasion annoncé une éventuelle grossesse... Le jeune homme ferma les yeux pour mieux contenir sa douleur...
Le cocher prit la parole à son tour. Il expliqua alors qu’étaient répartis tout le long de la chaîne de montagne une bonne demi douzaine d’établissements thermaux analogues à celui qu’ils avaient quitté. La femme drapée de soie y était connue et adulée dans tous par les riches personnages qui venaient y séjourner quelques semaines pour se détendre et vivre dans l’illusion et le luxe. Le jeune homme n’en crut pas ses oreilles. Le cocher poursuivait... L’intrigante exerçait son charme et, affichant sa beauté, attirait sans scrupule tout homme sur qui elle posait son dévolu. Elle simulait alors une grande histoire d’amour à laquelle elle finissait par croire elle même. Mais son caractère irascible et ses caprices incessants transformaient la vie de couple en un véritable cauchemar pour celui à qui elle avait promis auparavant publiquement engagement dans une vie commune et descendance nombreuse. Elle abandonnait alors le malheureux et changeait d’établissement chaque fois que sa victime n’était plus à son goût. Elle en profitait pour lui tailler une réputation épouvantable en répandant calomnies et mensonges tout le long de la chaîne. Ses moyens de communication, ses connaissances et les multiples largesses dont elle faisait bénéficier son auditoire assurait pour un temps l’efficacité de sa propagande malsaine. Le cocher qui visitait tous les établissements thermaux pour y vendre costumes et toilettes de luxe avait peu à peu assemblé toutes les informations concernant les activités malfaisantes de celle que beaucoup admiraient la plupart du temps par intérêt et faire valoir. La « belle » avait détruit beaucoup d’hommes chez qui elle avait réussi à développer un sentiment de culpabilité profond. Ses victimes se sentaient progressivement devenir responsables de tous ses maléfices. Elle faisait en sorte de s’entourer d’une cour au sein de laquelle elle se pâmait dans une autosatisfaction sans limite. Cette cour lui permettait d’entretenir les réputations qu’elle faisait de ses victimes. Elle disparaissait parfois lorsque les hommes du mystérieux personnage la retiraient de son « terrain de jeu » pour tenter de la ramener à la raison. Un exil de quelques semaines et elle revenait dans l’un des établissements thermaux où ses caprices lui dictaient de se rendre... En écoutant le cocher, le jeune homme comprit qu’il avait failli mourir pour une malade mentale que le seul traitement de la puissance de la fortune ne guérirait jamais. Deux larmes perlèrent sur ses joues et son visage s’illumina. Il avait échappé au plus terrible des dangers : celui d’appartenir par amour à la folie d’une femme. Il s’endormit. Le chariot mené par le cocher parcourait la plaine vers l’Est en longeant la montagne. Le jeune homme avait l’impression de renaître à la vie. Il se rappelait son premier départ depuis le magasin du riche négociant de tissus. Il sentait revenir en lui la force que lui avait insufflée la vieille femme qui l’avait secouru sur la plage. Sa vie se raccrochait à son destin. A lui de redevenir maître de son chemin et par là de sa vie. Il se souvint alors de sa boite en bois et plus particulièrement de la toute première que lui avait confiée la vieille femme. « Cocher, regarde ce que je te montre.» - Dit-il en entrouvrant la petite boite de bois. « Ne me dis pas ce que tu vois, mais peux tu m’indiquer mon chemin ? ». Le cocher plongea son regard à l’intérieur de la petite boite, il fut tellement surpris qu’il se redressa, les coudes collés au corps, pour stopper les deux chevaux. « Tu peux refermer la boite ... » dit-il en joignant ses mains sur son visage. « Je peux te mener tout prés de ton but ». Le jeune homme rayonnait. Le soleil inondait la crête frontalière qui embrasait le ciel de l’éclat de ses neiges éternelles. Une grande émotion envahit le jeune homme. Il était comme paralysé par le but qu’il sentait tout proche. Sa démarche reprenait forme et une sorte de conviction profonde remplaça toute ses désillusions castratrices. Le cocher fit claquer le fouet. Ils reprirent leur route. Le jeune homme n’osait parler car il savait que le cocher allait bien vite le conforter dans son optimisme qui désormais remplaçait sa candeur. Ce dernier se racla la gorge comme s’il allait entamer un long monologue. Le jeune homme ouvrait ses grand yeux noirs. « Je vais te mener au vieux colonel » . Lui dit-il. Pendant un long moment le cocher retraça la carrière d’un vieux colonel qui jadis servit dans l’armée de l’empereur. Son discours ne fut qu’éloge tant la vie de cet homme fut un modèle de bravoure, de respect et de modestie. Le récit de ses hauts faits les mena jusqu'au soir. Le jeune homme écoutait comme un bon élève en gravant dans sa mémoire la fresque historique que le cocher déclamait comme une véritable épopée. Les campagnes de ce valeureux soldat le conduisirent à se mêler à ses hommes dans les lignes les plus exposées. C’est ainsi qu’à l’occasion d’une charge de cavalerie adverse, il fut désarçonné, grièvement blessé et laissé pour mort sur le champ de bataille. De nombreuses heures après le combat, il fut retrouvé agonisant par le service de santé des armées. Il séjourna deux ans à l’hôpital militaire où il fut amputé de la jambe gauche. Sa convalescence l’avait conduit à subir des soins dans l’établissement thermal où le jeune homme fut employé comme palefrenier bien des années plus tard. Le cocher, à l’occasion de ses tournées, rendait visite au vieux soldat en lui apportant des victuailles pour agrémenter son séjour dans les thermes. C’est ainsi qu’il apprit peu à peu à connaître tous les détails de la vie haute en couleurs du colonel. Il laissa toutefois quelques zones d’ombre dans le récit pour ne pas dévoiler au jeune homme le contenu de la petite boite en bois. La nuit était tombée depuis fort longtemps et les deux hommes s’endormirent sous le chariot. Le jeune homme attela les deux chevaux aux premières lueurs et se hâta de réveiller son compagnon pour reprendre la route. Il mena l’attelage toute la matinée pendant que le cocher reprit ses explications. Le colonel après plusieurs séjours aux thermes, s’était vu accorder en échange de ses loyaux services une sorte de concession dont il aurait la jouissance jusqu’à la fin de ses jours. Il s’agissait d’une petite bergerie entourée de quelques hectares de coteaux située à l’Est de la chaîne non loin du dernier lieu de livraison du cocher. Dans les temps reculés, la bergerie avait été un relais pour les estafettes chargés de transporter les plis par delà la crête frontalière. Le régiment dont dépendaient les coursiers fut muté et ainsi naquit la charmante bergerie qui fut mise à la disposition du vieux soldat. Le cocher sentait l’impatience gagner le jeune homme mais ce dernier faisait tout pour en minimiser les manifestations extérieures. En fin de matinée, ils stoppèrent au sortir d’un village. Du doigt, le cocher indiqua au jeune homme un sentier que le chariot ne pouvait emprunter et lui confia un sac de provisions destiné au colonel. « Va ! »- Dit-il. « Une heure de marche te conduira à la bergerie... ». Les deux hommes se séparèrent dans une vigoureuse étreinte. Le jeune homme superposa sa besace au sac que lui avait confié le cocher. Il équilibra la charge et s’éleva bien vite au-dessus de la vallée. Il se trouvait sur une rampe taillée dans la glaise à flanc de colline. De part et d’autre, l’herbe rase laissait échapper le ballet frétillant d’une multitude de sauterelles. Il enjamba à plusieurs reprises la fraîcheur de petits ruisseaux tout pressés de rejoindre la vallée. La plaine se perdait dans l’infini de son regard. Au loin, une grande ville : probablement celle vers laquelle le cocher se dirigeait. Le jeune était habité d’une grande sérénité. Le rythme harmonieux de ses pas le menait peu à peu vers ce qu’il considérait comme une certitude. Aucun empressement mais une calme détermination le rapprochait peu à peu de son but. Il déboucha sur un plateau duquel il était possible d’admirer plaine et montagne selon l’endroit où l’on portait le regard. Le sentier devenu plat s’élargit aux abords d’un bosquet. Le jeune homme y découvrit la bergerie dissimulée à l’ombre de trois chênes plus que centenaires. Dans un grand mouvement circulaire, il déposa ses bagages sur le pas de la porte, ajusta sa tenue et frappa. « Je suis là !»-Le jeune homme se retourna. Un vieil homme était assis sur un banc à l’ombre de l’un des trois chênes. Il s’approcha du vieillard. Ce dernier arborait une magnifique moustache blanche qui s’étirait bien au delà d’un visage envahi de rides. Il portait une vieille redingote tandis que l’une des jambes de son pantalon de cheval laissait apparaître un pilon verni. « Mes respects mon colonel.»- Lui dit-il en s’inclinant lentement. Le vieux soldat ouvrit grand ses yeux bleus. Un torrent d’amour s’en échappa. Le jeune homme lui présenta la petite boite en bois et lui demanda avec la plus grande déférence possible de ne pas lui en révéler le contenu. Une véritable tempête parcourut les rides du vieillard. Le jeune homme demeura impassible. Le colonel referma la petite boite de bois et la déposa dans la main droite du jeune homme. Lui prenant la main gauche, il la plaça par dessus comme il l’aurait fait d’un couvercle d’écrin pour protéger un joyau. Il invita le jeune homme à partager son banc et le pria de lui indiquer ce qui l’avait ainsi mené auprès de lui. Ie jeune homme n’oublia aucun détail de son histoire depuis son arrivée sur la plage non loin de la cabane de la vieille femme. Plus le jeune homme progressait dans son récit, plus le colonel devenait rayonnant. Toute son histoire les retint jusqu’en fin d’après midi. « Rentrons ! », -dit le vieux soldat. Précédant le jeune homme, il se dirigea en claudiquant vers la porte de sa demeure. Ils y pénétrèrent... Le colonel se mit à faire la cuisine. Il remercia de façon touchante le jeune homme de lui avoir porté le sac de victuailles du cocher. Lorsque le repas fut sur le point d’être prêt, de nombreux bêlements parvinrent à leurs oreilles. Deux grosses larmes s’échappèrent du regard bleu du vieux soldat. « Ouvre la porte ! » - Demanda-t-il au jeune homme, la voix nouée par l’émotion. Le jeune homme manœuvra le verrou, tira sur la poignée et laissa le soleil couchant éclabousser la pièce. Il fit un pas sur le seuil et demeura figé comme paralysé... Elle était là devant lui... Lui faisant dos, une silhouette rectiligne se tenait devant un petit troupeaux de chèvres. Elle se retourna. Le jeune homme reconnut le visage de la vieille femme rajeuni d’une quarantaine d’années. Il crut défaillir. Leurs regards se mêlèrent... Le troupeau s’immobilisa. La jeune femme laissa tomber ses bras comme hypnotisée. Un seul détail la distinguait de la vieille femme de la plage en dehors de son âge. Alors que la vieille femme avait un regard plus noir que la nuit, ses yeux emprisonnaient tout le bleu du ciel et pour mieux le retenir l’avaient cerclé d’une petite couronne noire... Le colonel crut que le temps s’était arrêté. Il n’osait bouger de peur d’interférer sur l’instant qui lui échappait complètement. Le tonnerre gronda au loin. « Rentrez ! », dit-il tout gêné. La jeune femme conduisit les chèvres dans l’enclos attenant à la bergerie puis elle y pénétra suivie du jeune homme. Le vent claqua la porte et un orage violent embrasa la montagne. Tout trois se retrouvèrent à table dans une très sobre solennité. Le vieux soldat allait prendre la parole pour la garder jusque tard dans la nuit. « Il est temps pour moi de te parler, Océane... » - La jeune femme enveloppa son visage de ses mains et relevant les coudes, se dégagea les oreilles de ses longs cheveux bruns. Elle était prête à écouter tout ce que le colonel souhaitait lui dire... A l’extérieur, l’orage redoublait de violence mais le calme de la maisonnée contrastait avec la furie de la nature. Tournant la tête vers le jeune homme, le soldat frisa ses moustaches comme s’il eût voulu lui présenter son meilleur aspect en signe de bienvenue et de respect. « Je te confie Océane .» -Commença-t-il . « Tu es venu jusqu’à elle en suivant ton chemin celui sur lequel tu bâtis ton destin. Mes jours sont comptés. La fin de ma vie m’a offert le plus beau des cadeaux : ma petite Océane. » -Il se tourna vers elle. Deux grosses larmes brûlantes d’amour roulèrent pour se perdre dans ses moustaches. La jeune femme se leva de table et se précipita vers lui. Elle s’agenouilla et déposa tendrement sa tête sur ses genoux comme un très jeune enfant l’aurait fait avec son père. Le colonel ne s’arrêta pas de parler et poursuivit tout en lui caressant le visage de ses mains tremblotantes. Il ne dévoila rien de leurs vies passées. Il estimait en effet que tout ce que le jeune homme lui avait appris de sa propre existence n’appartenait qu’à lui. De même, à ses yeux, le passé d’Océane ne devait être livré à un nouveau venu quel qu’il soit si ce n’est par elle même et de son propre chef. C’est pourquoi, il se limita à expliquer comment la jeune femme, alors tout petit enfant, était entrée dans sa vie. En restant très discret et modeste sur ses hauts faits d’armes, il raconta sans emphase la fin de sa carrière militaire dans l’établissement thermal...
Quelques semaines avant son départ pour la bergerie, le vieux soldat se reposait paisiblement sur le banc devant le gave. Il entendit des pleurs qui provenaient de la route toute proche. Il se leva avec peine et s’approcha. Il découvrit alors une fillette en haillons dont le corps n’était qu’égratignures. L’enfant était allongée dans les ronces où l’on avait dû l’y jeter... Le colonel la transporta avec peine dans le cabinet du médecin des thermes. Elle fut soignée et retrouva vite santé et vigueur. Aucune identité ne put lui être attribuée. Bien vite, le vieil homme et l’enfant s’attachèrent comme père et fille. Toutefois, le visage de la fillette trahissait une grande souffrance intérieure. Il l’entoura d’une telle affection qu’elle lui demanda de la garder avec lui. Le directeur du centre fit venir l’officier d’état civil et l’on accomplit les formalités d’adoption... Le temps s’écoula et père et fille adoptive vécurent de nombreuses années dans un bonheur simple au calme de la bergerie. La retraite militaire du vieux soldat et la vente de fromages de chèvre leur assuraient une condition de vie largement suffisante pour combler leurs maigres besoins... Océane avait repris sa place à table. Le colonel se tourna vers le jeune homme et reprit : « Si je te confie Océane, c’est parce je pense que votre destin est de vivre ensemble, si vous le souhaitez. Votre décision est seule souveraine pour poursuivre la route que vous aurez choisie. Ce choix n’est pas le mien mais doit être celui de votre vie ! La mienne touche à sa fin. La votre doit se poursuivre bien au delà. » - Les fixant tour à tour au plus profond de leurs yeux, il reprit : « Lorsque je quitterai ce monde, la bergerie retournera aux armées et votre chemin devra à nouveau vous mener vers votre destin. C’est sur ce chemin que vous apprendrez à vous découvrir et déciderez dans la liberté de vos cœurs si l’amour doit vous unir pour l’éternité. » -Ils achevèrent leur repas en silence. Tout avait été dit... La bergerie compta depuis ce jour un habitant de plus. Une douce harmonie s’en dégageait. Le jeune homme participait à l’entretien des installations de la bergerie et accompagnait souvent Océane pour emmener le troupeau en pâture. Le vieux soldat lui révéla tous les secrets pour réaliser un bon fromage. En milieu de semaine, le jeune homme sellait les deux chevaux que le régiment avait offert au colonel en cadeau d’adieu. Tous deux descendaient alors dans la vallée pour vendre leurs fromages aux halles de la ville que le jeune homme avait aperçue lors de son arrivée. Ils remontaient le soir venu chargés de provisions. Océane les accueillait et aidait le colonel à descendre de sa monture sur le pas de la porte. Un soir, ils prirent une tisane sur le banc à l’abri des trois chênes. La nature les enveloppait de sa splendeur. Le vieux soldat se leva et se tournant vers Océane et le jeune homme dit : « Que c’est beau ! »- Un magnifique sourire illumina son visage et il s’effondra. Ils se précipitèrent. Océane lui soutint la nuque tandis que le jeune homme plaça son oreille sur sa poitrine.-« Il vit ! »s’écria-t-il. Et ils le transportèrent sur son lit. Le colonel retrouva ses esprits dans le milieu de la nuit.
Océane et le jeune homme se tinrent à son chevet jusqu'aux lueurs du matin. Ils
l'entourèrent de soins en ne cessant de lui parler avec douceur. La main
d'Océane ne quitta pas celle de son père adoptif. Ils durent bien vite accepter
la terrible réalité: le vieillard était paralysé... Les jours passèrent. Une telle harmonie demeurait dans la
bergerie que le sourire ne quittait que très rarement leurs
visages. Le colonel ne montrait aucune exigence au niveau des soins que son état
aurait pu lui faire revendiquer auprès d'eux. Océane et le jeune homme lui
apportèrent sans compter tout l'amour et l'attention que nul autre aussi
bienveillant soit-il n'aurait pu lui procurer. Une atmosphère paisible
enveloppait la petite communauté que formaient ces trois êtres. La nature
bienveillante rajoutait à cette forme de bonheur partagé sa touche feutrée de douceur complice.
La mort du colonel intervint de la façon la plus naturelle qui soit. Son visage
paisible exprima dans son dernier souffle tout l'amour qui avait animé sa
vie... Les derniers honneurs militaires lui furent rendus et sa
dépouille fut enterrée sous les trois chênes selon ses dernières volontés. L'âme de la maison s'était enfuie au paradis. Océane et le
jeune homme durent quitter la bergerie. Ils vendirent le troupeau de chèvres à
un jeune berger nouvellement installé dans la région. Ils déposèrent la clé de la bergerie à l'état major de la
ville et, se retournant une dernière fois en direction des coteaux qui les
avaient accueillis, enfourchèrent les deux chevaux que le colonel leur avait
légués. Le jeune homme s'approcha d'Océane et lui dit en lui tendant
la petite boite de bois : « Regarde et sans me dire ce que tu
vois, dis moi
où aller; si tu le peux... » Il y eut un grand silence... La jeune femme
referma la petite boite de bois, leva le bleu de ses yeux pour le confondre avec
l'azur du ciel puis, se tournant vers le jeune homme, lui rendit l'objet
mystérieux. « Mon destin est de suivre ton chemin », -dit-elle en
rassemblant ses rennes. « Cela ne me dit pas où aller? »- Lui répondit
le jeune homme tout étonné. –« Ce que tu viens de me montrer doit nous
ramener ensemble à la source de mon être... » -Répliqua-t-elle d'une voix
douce. L'émotion avait enlevé une partie du discernement du jeune
homme mais il comprit dans l'instant que l'heure était venue de revenir en sa
compagnie à la cabane du bord de l'océan. Il réalisa aussi que s'il ne devait
découvrir le contenu de la petite boite en bois qu'à son retour, Océane ne
devrait, elle aussi, découvrir le but de son voyage qu'à son issue. « Viens, notre chemin est celui de notre destin... » - Lui dit-il. Leur longue chevauchée vers l’Ouest débutait. Le jeune homme ne disposait d'aucune carte pour pouvoir se
diriger. Ses seules références étaient le soleil et l'alignement presque parfait
de tous les sommets de la chaîne de montagne au pied de laquelle ils se
trouvaient. D'un commun accord, il se décidèrent à cheminer jusqu'à ce
que leur but fût atteint. Le jeune homme savait exactement où le soleil se
levait et où il se couchait en fonction des saisons. Il en déduisit facilement
le cap à suivre pour rejoindre le petit port de pêche et la cabane de la vieille
femme. La seule incertitude et elle n'était pas des moindres, était la distance
qu'il leur faudrait parcourir pour arriver au terme du voyage. La vente du troupeau de chèvres et les gains réalisés par le
jeune homme à la mine d'or et dans l'établissement thermal devraient cependant
largement suffire à leur assurer nourriture et gîte en cas de mauvais temps.
La plaine s'ouvrait devant eux comme un nouveau monde de
découverte. Ils savaient que la route serait longue mais qu'elle serait une
transition nécessaire
et l'occasion de prendre l'indispensable recul en se livrant l'un à
l'autre, pour
découvrir peu à peu leur destin. Leurs chevaux, bien que très robustes, n'étaient pas
entraînés à parcourir de longues distances journalières et leurs âges étaient déjà bien
avancés... La sagesse leur dicta de commencer leur périple en
effectuant de petites étapes. Ils parcourraient ensuite et progressivement de
plus longues distances si les montures allaient le supporter... La route longeait la montagne à la fois proche et lointaine
comme un livre que l'on aime mais dont ne voit que la couverture et que l'on ne
peut ouvrir. Océane, tout comme son compagnon, demeurait silencieuse. L'émotion
les avait rendus muets. Ils mirent pied à terre en milieu d'après midi et
menèrent les chevaux au bord d'une rivière pour les faire boire. La nature étira toutes ses ombres sur la prairie où ils
décidèrent de passer la nuit à l'abri d'une haie. Ils n'avaient pas mangé depuis
leur départ mais ils avaient pris soin d'emmener avec eux conserves et fromages
pour tenir quelques temps. Les chevaux trouvèrent dans l'herbe grasse de la
prairie toute la récompense de leur première journée de voyage. Le jeune homme installa un bivouac confortable, en utilisant
des couvertures de l'armée récupérées à la bergerie, selon les indications que
lui avait données le colonel en bon père de famille. Océane quant à elle prépara
le repas. le ciel démêlait les cheveux d'or de ses nombreux nuages d'altitude.
Bien vite fut recréée l'atmosphère douillette d'un souper au sein même de la
bergerie. Le temps semblait s'être arrêté de la même manière que les deux
voyageurs faisaient étape. La journée ne fut plus qu'un merveilleux souvenir...Le jeune homme ouvrit sa besace. Il en tira tous les objets qui l'avaient peu à peu rapproché d'Océane. Les flammes d'un petit foyer séparaient leurs visages. Le jeune homme lui tendit le petit sac de tissu contenant la deuxième boite en bois qu'il avait découvert dans la grotte de la pyramide blanche... Océane en dénoua le lien et la petite boite lui échappa. En tombant sur l'une des pierres du foyer, elle s'entrouvrit et le papier qu'elle contenait manqua de peu d'achever sa course dans le feu. Elle parvint toutefois à s'en saisir. Elle le déplia avec minutie. A peine eut-elle le temps d'en distinguer le contenu, qu'elle perdit connaissance en poussant un grand cri d'effroi. Le jeune homme se précipita afin qu'elle ne s'effondrât point dans le foyer. Il l'enveloppa de sa couverture et la protégea de ses bras jusque dans le milieu de la nuit. Elle reprenait parfois conscience quelques instants pour défaillir à nouveau, le visage déchiré d'angoisse. Elle finit par s'apaiser et trouver le sommeil. Le jeune homme la coucha alors comme un bébé et s'endormit à ses cotés... Le hennissement des chevaux le réveilla au petit matin. Océane dormait toujours... Il n'osait pas la réveiller de crainte que la terreur ne la saisisse à nouveau. Il prépara silencieusement un petit déjeuner copieux tandis que le sommeil enveloppait toujours sa compagne. Cette dernière finit par ouvrir les yeux. Son premier regard fut accueilli par la douceur du sourire du jeune homme. Océane lui dit : « J’ai fait un terrible cauchemar... » - Le jeune homme l’aida à se redresser tout en lui tendant un gobelet métallique duquel s’échappait une forte odeur de café noir. « La route te le fera oublier, n’aie crainte Océane... Le cauchemar n’est que trouble de l’âme. » - Lui dit-il d’une voie rassurante. La jeune femme semblait soulagée. Le repas terminé, le bivouac fut plié en quelques instants comme s’ils l’eussent fait depuis de nombreuses années. Ils reprirent la route et cheminèrent de longues heures silencieusement côte à côte. L’Ouest était encore bien loin... Océane prit la parole : « Je me souviens !... mais j’étais si petite... c’était si terrible... j’ai tout oublié... » Le jeune homme tourna la tête vers elle, sourit et répondit : « Le souvenir est parfois douloureux, mais il nous aide à construire l’avenir... » La plaine était immense mais se laissait peu à peu avaler par les sabots des chevaux. Le temps qui s’écoulait permettait à Océane d’intégrer progressivement les douleurs des visions de la nuit. Le jeune homme respecta le silence car il sentait bien qu’elle avait un fort besoin de repli sur elle même. Les regards échangés trahirent cependant un besoin impératif de sa part de communication toute en présence silencieuse partagée... La journée finit par s’achever au bord d’un étang paisible. Le soleil se coucha en même temps que les deux voyageurs. La lune les maintint éveillés malgré les fatigues de la journée. Océane voulait parler mais ne savait pas par où commencer. Le jeune homme demeurait silencieux et ouvrait son cœur. La voix d’Océane ne fut que murmure... De pénibles souvenirs étaient revenus à sa mémoire. « C’est moi qui ai fait ce dessin », -expliqua-t-elle. Le jeune homme ouvrait grand ses oreilles. La jeune femme évoqua calmement une petite partie de son histoire. Une sorte de tout petit bout de frise que l’on aurait déchiré de son ensemble. Océane était toute petite. Elle avait été, semble-t-il, enlevée dans des circonstances dont elle ne se souvenait pas. Ses ravisseurs l’avaient adoptée mais contrainte à partager leur fuite dans des conditions terribles. Elle se souvint d’une caravane de quelques cavaliers brutaux qui l’avaient littéralement bringuebalée par monts et par vaux. Elle évoqua alors une nuit de tempête. Elle était à l’abri d’une grotte perdue dans les neiges de la montagne. Sachant tout juste écrire et dessiner, elle avait griffonné le dessin qui venait de la ramener à son passé douloureux. Les hommes étaient ivres. L’enfant terrorisé par leurs violentes altercations, avait profité de leur beuverie pour rédiger son appel au secours et le dissimuler sous le tas de bois. Elle avait réussi à protéger la petite boite en bois dans un sac de toile dérobé aux soûlards... La lune se cacha derrière les arbres. Le noir de la nuit alourdit leurs paupières et le sommeil absorba leurs consciences... Le voyage se poursuivit dans la sérénité. Les bivouacs succédèrent aux bivouacs. Ils profitaient parfois de l’hospitalité de paysans à qui ils achetaient de quoi se nourrir. Ils finirent par arriver à la ville où le jeune homme connut sa première défaillance. Il voulut faire une surprise à Océane en lui proposant un agréable lieu de bivouac. Il se rappelait du petit pont de pierre au pied du chemin qui l’avait conduit à la roue préhistorique. Ils l’empruntèrent alors... Cela faisait déjà bien longtemps que le jeune homme y était passé... Lorsque la jeune femme aperçut le petit pont de pierre, elle sauta de cheval et s’enfuit en direction de la ville. Le jeune homme demeura sur sa monture, récupéra les rennes du cheval d’Océane et la rattrapa promptement. Il mit pied à terre. Océane se blottit dans ses Bras. -«Ne me dis rien ! », -supplia-t-elle tremblant de tout son corps. Il lut dans ses yeux la souffrance du passé qui rejaillissait en engloutissant tout son
être comme un raz de marée le ferait sur de jeunes cultures... Le jeune homme masqua son émotion et lui dit avec une voix douce : « Viens, et toi aussi ne me dis rien... » -Ils redescendirent paisiblement vers la ville en marchant tirant leurs chevaux derrière eux. Tandis qu’ils parcouraient les étroites ruelles des hauts quartiers, une voix interpella le jeune homme. « Te voilà de retour ? » -Il se retourna et reconnut la femme qui l’avait secouru et hébergé lors de sa défaillance après que le cocher l’ait quitté pour la première fois. Elle regarda Océane dans les yeux... « Elle est vivante Dieu soit loué ! » - Ajouta-t-elle le visage rayonnant... Ils se retrouvèrent tous trois attablés dans la petite demeure où le jeune homme avait passé une nuit naguère. Océane ne disait rien. Le jeune homme fermait les yeux. La maîtresse de maison souleva le couvercle de la soupière, y plongea une louche et servit abondamment ses hôtes d’un délicieux ragoût. Elle avait compris qu’ils arrivaient de loin et qu’un bon repas serait le bienvenu en cette fin de journée. Le jeune homme ouvrit les yeux. – « Pourquoi tant d’émotion, et pourquoi nous reçois-tu de la sorte ? Tu ne nous connais pas... » - « Détrompe toi... » - Répliqua-t-elle la voix pleine de gravité. Océane très discrète jusque là, posa sa fourchette et lui demanda timidement : « La mémoire de mon enfance a quitté mon esprit, je la sens revenir. Aide moi à la retrouver... » En une soirée, Océane allait en apprendre beaucoup sur sa petite enfance... Les deux voyageurs écoutèrent en silence... La femme plongea son regard dans le fond de la soupière et prit la parole. Il y a déjà bien des années, expliqua-t-elle, elle était partie laver son linge comme à son habitude au petit pont de pierre car l’eau y était si pure qu’y faire la lessive était pour elle un véritable plaisir. Sur le point d’arriver sous l’arche du petit pont, elle entendit un râle sourd, étouffé par le clapotis de l’eau. Elle s’approcha et découvrit avec surprise un corps inanimé tout ensanglanté. Se précipitant, elle administra les premiers soins au malheureux, lui donna à boire et l’enveloppa de son manteau. L’homme saignait abondamment. Elle lava sommairement deux draps et les découpa pour former autant de bandages que de morceaux. L’homme retrouva ses esprits. -« Océane, Océane !... » - S’écria-t-il. –« Ils ont enlevé mon Océane... » -Elle tenta de le calmer. – «Ne bougez pas ! Vous perdez beaucoup de sang... » - L’homme sombra dans une semi-inconscience. Il put tout de même expliquer qu’il avait été attaqué, détroussé et laissé pour mort par quatre agresseurs. Il ajouta avec peine que l’un d’eux, découvrant l’enfant assise et timorée, se refusant à l’abandonner, avait menacé de livrer ses compagnons s’il ne l’emmenait pas avec lui... Le blessé eut un grand soupir, ferma les yeux et s’évanouit. La jeune femme courut jusqu’à la ville pour y chercher du secours... Lorsqu’ accompagnée de la maréchaussée, elle parvint à nouveau au petit pont de pierre, l’homme était mort... –« Monsieur Paul ! » - S’écria l’un des gendarmes le visage empli de larmes... L’urgence chassa bien vite l’émotion. Le chef du petit détachement ordonna à l’un de ses hommes de rester avec le cadavre. Il décida alors de traquer les bandits pour ainsi espérer sauver la petite fille. Ils partirent à quatre hommes. La jeune femme s’imposa à eux, faisant valoir que l’enfant pourrait avoir besoin de ses soins. Ils parvinrent alors, à la roue préhistorique à la tombée du jour. Ils aperçurent, dans le prolongement de l’ombre mystérieuse et sous la fameuse pyramide blanche, les minuscules silhouettes des fuyards. A cours de vivres, ils durent rebrousser chemin, et plus personne ne revit les bandits, pas plus que la petite Océane... C’est à l’occasion de l’enterrement de Monsieur Paul que la femme, bien jeune à cette époque, apprit que le défunt était une haute personnalité de la ville... ...L’usine de confection de vêtements de luxe avait été dirigée par cet homme riche, veuf et plein de bonté. Sa femme était morte aux premières années de leur mariage de la tuberculose. Pour échapper à son terrible chagrin, Il se consacra alors de façon quasi exclusive à l’expansion de son usine. Sa bienveillance auprès de ses employés et ses méthodes d’avant-garde furent vite connues et admirées de tous. Toutefois, depuis le décès de son épouse, il manquait une flamme dans son regard, celle de l’amour... Il arriva un beau jour dans son usine. Il était inondé de bonheur. Il tenait avec une maladroite tendresse un bébé tout juste sevré emmitouflé dans ses langes. Il fit le tour de tout son personnel pour lui présenter « son » enfant. Il avait en effet adopté l’enfant que sa femme défunte n’avait pu lui donner... Il convoqua son contremaître et lui confia en grande partie la gestion de son usine. Il employa alors tout son temps à entourer l’enfant d’affection et de tendresse avec à la fois une âme de père et de mère. Il donna à la petite fille une éducation en rapport avec les importants moyens dont il disposait sans jamais oublier de lui inculquer le sens de la valeur des choses et le respect des êtres. Il avait toujours à l’esprit que la nature était une source infinie de vie et se faisait un plaisir et un devoir de la faire découvrir à l’enfant. C’est ainsi qu’il l’avait amené se baigner au bord de la rivière... Le récit de l’histoire de la petite enfance d’Océane les conduisit au milieu de la nuit. Le jeune homme l’observait avec toute sa compassion. Plus elle en découvrait sur elle, plus son visage s’apaisait et plus son regard semblait guetter de nouvelles révélations. Epuisés, ils finirent tous par aller se coucher et trouver dans la nuit un repos bien mérité. Le jeune homme serait bien resté un jour de plus à profiter de l’hospitalité de cette femme si généreuse mais Océane manifesta le désir de reprendre le chemin au plus vite. Elle expliqua qu’elle avait besoin de retrouver, dans l’action du voyage, le cours de sa vie actuelle pour intégrer peu à peu les dures réalités de son passé. Ils reprirent donc la route dès le lendemain. Le jeune homme faisait face à son avenir en retournant sur son passé. Il reconnaissait les paysages qu’il avait déjà parcourus en sens inverse avec le cocher au tout début de son périple. Il aurait pu y trouver une certaine monotonie. Il n’en fut rien. Bien au contraire ce fut pour lui une deuxième découverte. Il partageait en effet l’émerveillement de sa compagne qui lui donnait une nouvelle vision à ce qu’il aurait pu considérer comme déjà connu et acquis de façon définitive. Il découvrit que la beauté d’un paysage était avant tout liée à l’émotion qu’il pouvait procurer. L’émotion d’Océane lui fit découvrir de nouveaux aspects sur la beauté dont il n’aurait jamais soupçonnés l’existence. Il réalisa que le partage enrichit la sensibilité des êtres et remercia Océane de lui avoir fait ce merveilleux cadeau. La nature, le jeune homme et la jeune femme connurent une telle symbiose qu’ils se rapprochèrent du soir plus vite qu’ils ne l’auraient souhaité. Ils installèrent un nouveau bivouac, préparèrent le repas et soupèrent dans le silence du bien-être partagé. La nature s’endormit tout autour du petit feu qui faisait danser leurs visages dans l’ondulation de ses flammes. Océane chuchota comme si elle ne voulait pas réveiller la nuit : - « La mémoire m’est peu à peu revenue, reparle moi de ton voyage, je veux savoir d’où je viens... », -dit-elle au jeune homme. Ce dernier sourit et fouilla dans sa besace. Il en retira le petit sac de toile contenant le deuxième
dessin que lui avaient donné les deux joyeux lurons à sa descente du monde
minéral. Océane reconnut à nouveau son dessin. Le jeune homme lui expliqua dans
quelles circonstances il l'avait trouvé auprès des habitants de la maison au
toit de chaume. Il retraça ensuite toute sa visite du village en ruine et pour
finir lui tendit la dernière petite boite en bois celle qui contenait la pièce
d'or qu'il avait découverte dissimulée dans la chapelle. Océane s'allongea sur
le dos les yeux perdus dans le noir du ciel. Il faisait humide et seul son visage émergeait de la
couverture dans laquelle elle s'était emmitouflée... Il y eu un grand coup de
vent et les nuages se déchirèrent laissant apparaître les vagues majestueuses de
la voie lactée. Océane ferma les yeux comme pour emprisonner ces milliards de
perles de bonheur. Toutes les lumières de sa conscience semblèrent se réactiver.
Une grande partie de son être rejaillissait des ténèbres. Sa vie lui
revenait...
La jeune femme lut dans le ciel une grande partie de
l'histoire de sa vie. Elle rayonnait de bonheur et allait tenir son compagnon
éveillé toute la nuit en dénouant bon nombre des énigmes que son voyage lui
avait proposées... ...L'existence des quatre malfaiteurs n'était faite que de
fuites entre deux attaques de banque ou autre méfaits que la loi réprime. La
pauvre petite fille ne demeura jamais plus que quelques jours en un même lieu.
Elle n'avait ni racine affective ni racine géographique à laquelle elle aurait
pu ancrer le moindre soupçon de bonheur. C'est ainsi qu'après avoir quitté la
grotte de la pyramide blanche elle arriva dans le fameux village du monde
minéral. Ce village était hors norme autant que ses souvenirs de toute petite
fille puissent lui permettre d'en juger. A cheval entre deux pays, il était le
lieu de repère de tous ceux qui aimaient l'argent facile lié à toute sortes
d'activités ou de trafics douteux. D'après Océane, la vie y était plus que
mouvementée et les meurtres ne se comptaient plus. La petite chapelle
accueillait quotidiennement les services funéraires pour le repos des âmes des
victimes de nombreux règlements de compte... C'est là qu'un jour de désespoir,
elle s'était réfugiée pour déposer la petite boite en bois contenant la pièce
d'or. Elle se rappela que Monsieur Paul la lui avait donnée quelques minutes
après son agression en lui expliquant qu'elle n'appartenait qu'à elle... Le
brigand qui l'avait « adoptée » lui laissait quelques libertés et
c'est ainsi qu'elle trouvait parfois des instants de calme au milieu de cette
vie baignée de violence. La chapelle était devenue son refuge car c'était le
seul endroit où elle se sentait en sécurité... Océane ferma les yeux comme si elle voulait sortir de son histoire. –« Ma perte de mémoire m'a protégée de tous ces souvenirs douloureux... » - Murmura-t-elle. - « Ma vie a échappé à tout cela, le temps finira de laver mes angoisses » - Et tournant la tête vers le jeune homme elle ajouta: -« Tu as ouvert les portes de ma vie... » - Le jeune homme lui sourit et ils s'endormirent à l'aube... Il s’éveillèrent en toute fin de matinée et s’offrirent le luxe de se restaurer dans une petite auberge située à l’entrée d’un village au façades fleuries. Le reste de la journée leur permit de se ravitailler pour la suite de leur voyage. Ils allèrent de maison en maison pour acheter salaisons, pommes de terre et fruits frais. Ils n’avaient jamais vu autant de familles vivre d’une façon simple et paisible et se sentirent imprégnés de cette félicité collective qui pour eux représentait une réelle découverte. Ils auraient pu croire qu’il s’agissait d’un rêve mais le fait de partager à deux cette prise de conscience les confortait dans leur optimisme qui désormais n’étais plus utopie. Ils venaient de découvrir la confiance en l’avenir partagé. Ils reprirent leur chemin une fois les grosses chaleurs de l’après midi passées. La route se mit à onduler le long d’une rivière dont les méandres se glissaient entre les petites montagnes aux formes arrondies qui avaient tant ému le jeune homme au tout début de sa quête. Un soir, la brume les enveloppa. Le jeune homme mit pied à terre. Il renversa la tête en arrière et inspira profondément. – «Océane, demain... » - lui-t-il . – « ...nous serons rendus. » - Il installa ce qui allait être leur dernier bivouac tandis que sa compagne prépara le repas. Même les chevaux semblaient partager leur émotion. Ils soupèrent sous l’éclairage blafard de la lune dont la lumière irisait au travers des nuées. Il posa sur le bord du foyer le petit carnet sur lequel il avait transcrit les graffitis du vieux détenu. Lorsque le feu ne fut plus que braises, le jeune homme ouvrit le petit carnet. Océane leva la tête. Il retraça de façon minutieuse toute la période qui l’avait conduit du monde minéral à l’établissement thermal en passant par la ville, l’hospice de vieillards, la prison et la mine d’or perchée dans la montagne. Il expliqua à Océane comment il avait décrypté le récit du vieux détenu qui lui avait permit de se rendre tout en haut du canyon à proximité de la cascade. Océane ressentit un grand bouleversement intérieur. Son
passé pénétrait de nouveau sa mémoire. Elle prit la parole avec assurance. Son
monologue ne trahit aucune angoisse. Elle s’interrompait parfois comme pour
devenir son propre auditoire tant elle paraissait découvrir le contenu de ses
propres paroles. Le jeune homme l’écouta
avec respect. ...Océane ne resta pas longtemps dans le village du monde
minéral. Les quatre brigands durent prendre une nouvelle fois la fuite après avoir
dévalisé le coffre de ce qui y faisait office de casino. Elle se rappela de la
nuit terrible
passée en selle, coincée et secouée entre les bras de l'un
d'eux. A tout instant, elle crut qu'elle allait être abandonnée, sachant que sa
présence retardait
ses ravisseurs. Aussi se faisait-elle la plus discrète possible pour
mieux se faire oublier. Enfin, au lever du soleil, ils parvinrent à la maison au
toit de chaume qui à l'époque était inhabitée. Ils y restèrent jusqu'à la nuit
suivante. Les hommes de nouveau ivres lui laissèrent quelques heures de répit.
Océane en avait ainsi profité pour y abandonner son deuxième dessin. Elle
l'avait enveloppé
tout comme celui de la grotte dans l' un des petits sacs de toile dont
les bandits disposaient pour transporter les bijoux volés. Lorsque les effets de
l'alcool furent dissipés, la petite caravane reprit la route. Ils descendirent
vers la ville qu'Océane découvrit avec émerveillement. Ils y vécurent quelques
semaines paisibles le temps de profiter du fruits de leurs larcins. Cela ne dura
pas car leurs réserves s'épuisèrent vite d'autant plus qu'ils dépensaient sans
compter en menant grand train de vie, passant d'une auberge à l'autre. Un soir,
trois des bandits partirent à la nuit, laissant Océane avec l'homme qui se
chargeait d'elle. Océane ne les revit plus jamais. Le bruit courut bien vite
dans la ville que trois hommes avaient tenté d'attaquer la banque centrale et
qu'ils s'étaient fait arrêter par la brigade qui patrouillait juste au moment où
ils sortaient du bâtiment chargés de leur butin. La fillette se retrouva seule
avec celui qui veillait sur elle. Ils durent se cacher et ne jamais dormir au
même endroit le temps que«l'affaire de l'attaque de la banque» ne se voit
définitivement classée par les magistrats de la ville. Le bandit qui partageait
ses journées avec Océane se mit à vivre de petits travaux en offrant ses
services ici et là, à qui voudrait bien lui faire confiance. La présence de
l'enfant à ses côtés lui ouvrit de nombreuses portes... L'homme retrouva peu à
peu une vie honorable. Il apprit que ses anciens compagnons avaient été
incarcérés dans une prison où les visites étaient autorisées à raison d'une par
mois. C'est ainsi, ayant fait garder l'enfant, qu'il se rendit un beau jour au
parloir de l'établissement pénitentiaire. Il ne put y voir que l'un de ses
anciens compagnons, la conduite des deux autres n'ayant pas été jugée suffisante
pour que la visite leur soit accordée. Il apprit avec stupeur que les trois
hommes avaient été condamnés à trente années d'enfermement... Le prisonnier
indiqua à son visiteur l'existence d'une mine d'or située bien en dehors de la
ville par delà les montagnes. Il tenait ce renseignement d' un détenu qui lui
avait précisé
l'emplacement exact de la mine. Ce dernier qui partageait alors sa cellule
venait d'être libéré et devait s'y rendre pour retrouver un travail ... Le jeune homme comprit l'origine des indications que lui
avait donné le vieux détenu juste avant sa mort... Océane poursuivit son
récit. ... Le bandit repenti décida alors de se rendre à la mine
pour redémarrer une nouvelle vie . La fillette trouva enfin, aux abords de la
cascade, stabilité et réconfort. Elle fut en effet, dès son arrivée, accueillie
avec une grande bienveillance par le couple que le jeune homme avait lui aussi
tant apprécié. L'enfant fut littéralement adoptée par la femme du chef de la
mine qui passait ses journées avec elle tout le temps que celui qu'elle prenait
pour son père travaillait à la mine. Océane se plut à entretenir le petit
potager du haut du canyon... L'ancien brigand réalisa bien vite qu'elle méritait
une toute autre vie que celle d'être isolée de tout sans le moindre contact avec
la civilisation. Lorsqu'il eut gagné assez, grâce à son travail, il décida de
partir vers l'avenir qu'il souhaitait lui offrir. Le chef de la mine lui suggéra
de tenter sa chance
dans les contrées riches situées au delà des neiges du plateau. Il le mit
toutefois en garde en lui précisant qu'elles étaient d'un accès périlleux et
méconnu. Océane se rappela d'une longue marche dans le vent et le froid qui n'en
finissait pas mais ses souvenirs se brouillèrent... Le jeune homme lui raconta alors, sans manquer un détail, sa
descente merveilleuse
vers l'établissement thermal. Elle, par contre, se souvint alors que ce
ne fut pour elle qu'un véritable supplice. ...Après la descente dans l'amphithéâtre naturel où l'homme
et l'enfant manquèrent de tomber, à maintes reprises, dans les abîmes de la
montagne, ils parvinrent tout près des thermes au bord du gave. L'homme était
épuisé car il avait donné tout le reste de ses vivres à la petite. Attiré par le
grondement tumultueux des eaux, il s'était approché du bord de la falaise tenant
Océane par la main afin de lui éviter toute chute. Pris alors d'un malaise,
perdant connaissance, il bascula et disparut dans le gave. La fillette avait
pu lâcher la
main du malheureux et avait été retenue dans sa chute par un buisson épineux. Un
instinct de préservation lui avait permis de rejoindre, en grimpant, le bord de
la falaise. C'est, quelques mètres plus loin, que le vieux colonel la découvrit en
pleurs dans des ronces... Océane se tourna vers le jeune homme. –« A présent, -
lui dit-elle, grâce à toi, je sais tout de moi... sauf : l'essentiel...
Demain tu m'y conduiras... » Jamais ils ne furent si tôt en selle. Le jeune homme et
Océane cheminaient paisiblement à la poursuite de leurs ombres.. Le soleil à
peine levé semblait les pousser vers une certitude dont ils ignoraient
l’essence même. Leurs visages traduisaient une grande plénitude. Ils ne se
posaient aucune question et se laissaient aspirer par le destin de leurs
vies. Ils n’échangèrent aucun propos. Ils voulaient goûter, dans le riche silence de la nature, le
bonheur naissant de leurs âmes. Ils parvinrent enfin en vue de l’océan. Le jeune homme mit
pied à terre. Une vague d’émotion s’échappa de ses yeux. Océane le rejoignit,
fixa longuement l’infini argenté, lui prit la main et dit : « Emmène
moi... » Ils entèrent dans la ville, main dans la main, suivis de
leurs montures tout étonnées du brouhaha. Ils passèrent devant le magasin du
riche négociant de tissu au moment précis où il sortit pour se tenir sur le pas
de la porte. Il les reconnut aussitôt et se précipita vers eux. – « Océane
comme tu es belle ! Paul aurait été si heureux ... » -
S’écria-t-il. Et il les enveloppa de ses bras. Océane n’eut aucune réaction tant
son émotion était grande. Il les libéra de son étreinte et, paumes vers le ciel,
les laissa poursuivre leur chemin. Ils franchirent bientôt le pont de bois et
traversèrent le faubourg toujours aussi calme et paisible. Le petit port de
pêche leur faisait face de l’autre coté de la baie. Souvent, dans un sourire
partagé, leur regards se rejoignaient, leurs mains se serraient... Une brise de mer embaumait l’atmosphère en envahissant leurs
sens. Ils marchaient comme dans un rêve... Rien n’avait changé dans le petit port de pêche. Ils
attachèrent les chevaux à deux anneaux d’amarrage et le jeune homme poussa la
porte de l’infirmerie. Le vieux marin n’était plus là. Ils apprirent auprès de
son successeur qu’il n’était plus de ce monde... Deux malades décharnés étaient
alités tout au fond de la salle. Le jeune homme ouvrit sa besace, en tira un
saucisson, le trancha en deux et leur donna à chacun la moitié. La jeune femme
observait, pleine de compassion. Ils sortirent en silence. Le jeune homme dit :
« Il est temps d’arriver... » - Ils franchirent en selle la petite
colline en direction de la plage en retenant leurs chevaux de manière à ralentir
le temps. L’instant avait valeur d’éternité. Bientôt le sable étouffa le chant
des sabots. Le jeune homme s’écria : « Elle est là ! »
- Ils lâchèrent leurs brides et galopèrent dans le sable humide en direction de la
falaise. La vieille femme, toujours droite comme un mât, grattait de son bâton
le fond d’un petit trou d’eau. Elle ne les vit que lorsqu’ils furent sur elle.
Levant la tête : – « Océane, ma fille, tu es là. . . »
- Dit-elle calmement d’une voix posée. - « Maman... oui, je suis
là. » - Répliqua Océane en sautant de son cheval. Elle s’accroupit à
ses pieds et
serrant les jambes de sa mère, blottit sa tête dans les plis de sa jupe
longue. Le
jeune homme descendu de son cheval, se tenait pudiquement en retrait de peur de
nuire à cet instant de bonheur ineffable. La jeune femme se redressa. Immobiles, face à face, Océane
et sa mère demeuraient muettes. Leurs regards mêlés devant l’immensité
de l’océan transportaient toute l’effusion secrète de leurs cœurs. Le jeune
homme s’éloigna discrètement, tirant les deux chevaux vers la petite source
d’eau douce qui s’écoule au pied de la falaise à la limite même du jusant. Ils
s’abreuvèrent longuement... De loin, il aperçut les deux silhouettes parcourir
la plage en direction de la cabane. Il resta assis de longues minutes à
l’endroit même où la vieille femme l’avait secouru voici bien longtemps. Il
remonta bien plus tard, et attacha les chevaux aux pilotis sous le plancher de la
cabane. Arrivé en haut de l’escalier de bois, il déposa les deux selles sur la
rambarde de la petite terrasse face à l’océan... Il n’osait entrer... La porte
grinça et la vieille femme apparut. – « Viens manger, nous
t’attendons. » - Dit-elle de sa voix douce et bienveillante. Tout
était prêt sur la table. L’atmosphère au sein de la cabane était celle d’une
famille qui y aurait vécu depuis toujours dans une harmonie que le temps et le
respect partagé aurait façonnée au cours des années. C’est ainsi que l’attitude
de chacun ne provoquait aucun effet de surprise auprès des autres. Le repas,
toujours à base de poissons séchés et de pommes de terre, fut agrémenté de
galettes de farine sucrées tirées du foyer. Lorsqu’ Océane, aidée du jeune homme, eut débarrassé la
table, la vieille femme se tourna vers ce dernier. – « Tu peux ouvrir la
boite et regarder ce qu’elle contient... » - Dit-elle sur un ton toujours
aussi calme et naturel. Le jeune homme glissa la main dans sa ceinture et en tira la petite boite de bois. Il l’ouvrit sereinement d’une main sûre et la plaça au milieu de la table. Un sourire paisible enveloppa leurs visages. Malgré un aspect extérieur tout à fait identique, contrairement aux deux autres, cette boite n’était pas creuse. Elle ressemblait plutôt à un livre sans page muni d’une couverture épaisse. Sur l’un des deux battants était collé une petite gravure représentant le visage d’un enfant d’un an environ. Il reconnut, sans aucune hésitation, malgré tout le temps écoulé, le visage de la jeune femme. Il y avait inscrit en marge : « Dieu protège Océane... ». Il y eut un long silence... -« Mes enfants, racontez moi... » - Murmura la vieille femme que l’émotion avait gagnée subitement. Le jeune homme prit la main d’Océane et commença le récit de son voyage sans oublier le moindre détail. La vieille femme écoutait les yeux fixés sur la gravure. Il raconta comment il avait franchi toutes les étapes qui le menèrent jusqu’à celle qui ne lui lâchait pas la main. Cette dernière prenait parfois la parole et complétait le récit en y apportant toutes les informations que sa mémoire recouvrée avait ramenées à son esprit. Ils restèrent attablés jusqu’au soir... La vieille femme savait enfin tout d’Océane. Elle releva la tête. – « Je sais. A présent, tu veux connaître l’essentiel », lui dit-elle. Océane serra la main du jeune homme. –« C’est une très vieille histoire... »- Poursuivit la vieille femme... ...La vieille femme naquit il y a bien longtemps sur un bateau de commerce rattaché à une île volcanique située à de nombreux jours de voile du petit port de pêche. Elle connut une enfance bercée par les vagues de l’océan. Son père transportait à son bord du soufre, l’unique richesse de l’île. Sa précieuse cargaison, conditionnée dans de nombreux barils était vendue à prix d’or aux pays alentours. Elle entrait pour grande partie dans la composition de la poudre destinée aux armes à feu. Sa mère assurait son éducation avec pour souci de lui donner une bonne maîtrise des langues. Elles pourrait ainsi participer aux transactions lorsque son âge le lui permettrait. Son adolescence à peine achevée, elle ne quitta plus son père et demeura à bord la majorité de son temps. L’océan était sa vie. Elle devint un véritable marin. L’équipage de dix hommes appréciait sa compétence et la respectait. Le commerce de la poudre devint de plus en plus rentable et la réussite de son père fit bien vite des jaloux... Un soir, le bateau quitta l’île profitant de la marée. Ses cales étaient chargées à leur maximum. La nuit recouvrit l’océan. Seuls trois hommes étaient sur le pont à assurer la bonne marche du bateau, l’un à la barre, les deux autres aux manœuvres... Soudain un choc violent secoua toute la coque. De grands cris parvinrent aux oreilles de la jeune fille qui se réveilla en sursaut. Ils venaient d’être abordés par un bateau pirate. Ce fut un véritable massacre. Son père et les dix membres d’équipage furent sauvagement assassinés. Les pirates prirent possession du bateau et de toute sa cargaison... La jeune fille avait réussi à se dissimuler sous des voiles dans le poste avant. Elle n’osait en bouger de peur de subir un sort tragique. Les cadavres furent balancés par dessus bord. Une partie des assaillants investit le bateau. La jeune captive était affamée... Le vent fraîchit et la mer se durcit peu à peu. L’un des pirates dut changer de foc. Il ouvrit la soute à voiles et découvrit la jeune fille pétrifiée. Il la conduisit aussitôt à son chef de bord qui à sans grande surprise la fit enfermer dans sa propre cabine, celle qu’elle occupait depuis son enfance... Après trois jours de mer, les deux bateaux mouillèrent dans la crique d’une île inconnue de la prisonnière. Une chaloupe fut mise à la mer et l’on présenta la jeune fille au commandant du bateau pirate. Une vie d’enfer commença pour elle : Il décida, à partir de ce jour, de l’offrir en récompense à tout membre de son équipage qui lui donnerait satisfaction à l’occasion du pillage d’un navire abordé. Quelques mois plus tard, le bateau pirate fut pris sous le feu croisé de deux bâtiments de guerre. L’amiral de la flotte profita d’une nuit sans lune pour surprendre les pirates. Les sabords vomirent boulets et mitraille. L’abordage fut suivi d’un affrontement sans merci. La plupart des bandits des mers furent tués. Les autres achevèrent leur vie en forteresse. Le bateau pirate démâté et fortement endommagé n’était plus qu’épave dérivante. L’amiral décida de l’envoyer par le fond. Les artificiers placèrent des barils de poudre sous la ligne de flottaison et allumèrent les mèches. C’est alors que l’un d’eux entendit des gémissements. Il défonça la porte d’une cabine et découvrit la jeune fille à moitié inconsciente et droguée. Très amaigrie, elle fut soignée par le médecin du vaisseau amiral. De nombreux jours de mer ne suffirent pas à la remettre sur pied. Les deux navires de guerre firent escale dans le petit port de pêche et l’on confia Océane aux autorités portuaires. Elle fut admise à l’infirmerie qui accueillit le jeune homme bien des années plus tard. Les rudes traitements et les nombreux sévices qu’elle avait subis l’avaient rendue muette... Toutefois, elle retrouva peu à peu des forces et bien que très appréciée, fut à l’origine d’un malaise au sein de la population du village dominant le petit port de pêche. Sa beauté fut en effet très vite remarquée. Elle souleva le désir de nombreux hommes du village. Le conseil des sages se réunit. Les marins et les pêcheurs qui faisaient escale au petit port de pêche étaient souvent à la recherche de femmes faciles. Ils déclenchaient de nombreuses querelles familiales parmi les habitants du village. L’unité du village en souffrait. Le conseil des sages statua... On donna l’ordre au charpentier de marine de construire une cabane face à l’océan à l’écart du village. On y installa la jeune fille sans lui demander son avis. Elle ne dut sa survie qu’aux plaisirs charnels qu’elle fut tenue d’y offrir aux marins étrangers de passage. Une sinistre monotonie s’installa dans le cœur de cette victime du désir et de l’égoïsme collectif. Elle afficha néanmoins une grande dignité et fit toujours preuve de respect à l’égard de ses visiteurs quels qu’ils fussent. Elle retrouva peu à peu l’usage de la parole. Aussi, devint-elle la confidente de nombreux déracinés en leur apportant tout son réconfort pour atténuer leurs détresses morales. Elle finit par tomber enceinte et mit au monde une petite fille. Elle fut obligée d’interrompre son activité dans ce nid de réconfort... Alors qu’elle quémandait quelque nourriture pour survivre, son bébé à peine sevré dans ses bras, elle croisa du regard un homme richement habillé qui attendait le déchargement d’une cargaison de tissus sur le quai du petit port de pêche. L’homme s’approcha. Les yeux de l’enfant le bouleversèrent. Pris de compassion, il décida d’inviter la jeune mère à la taverne située juste à côté du poste de douane. Elle lui raconta toute son histoire. Mais, par pudeur et peut être par honte, elle préféra taire tout ce qui fit suite à la décision du conseil des sages. Elle expliqua à son hôte que sa condition ne lui permettrait jamais d’assurer une vie décente à son enfant... Le repas fut copieux et l’homme veilla à ce que mère et enfant ne manquèrent de rien. Sans la moindre emphase, il lui révéla l’existence de son usine de confection située à de nombreux jours de route. La jeune femme écoutait avec attention et respect. A la fin du repas, ils marchèrent tranquillement parmi les badauds. Ils contemplèrent la baie. L’homme lui indiquant de la main la ville que la brume laissait deviner dans le lointain, lui confia que son frère y possédait un magasin de tissus de luxe... Le jeune homme et Océane écoutaient dans le calme de la nuit. La vieille femme passa sous silence une partie de la longue conversation échangée avec celui que l’on appelait « Monsieur Paul » ... ... – « Comment s’appelle l’enfant ? » - lui demanda-t-il en le prenant avec émotion dans ses bras. Elle répondit dans un sanglot : « Je l’ai appelée Océane... » - Elle s’assit sur une bite d’amarrage et fixa les vagues. L’homme la quitta emportant l’enfant pour toujours. Il l’avait adoptée... La vieille femme ramassa la petite boite en bois et, les yeux mi-clos, la contempla pour tenter de pénétrer le passé. - « Océane, voilà comment tu étais lorsque je t’ai vue pour la dernière fois. » - Océane se leva et vint se blottir dans les bras de sa mère : – « Maman tu es belle... » Lui dit-elle dans un soupir. Ils s’installèrent pour dormir dans une atmosphère paisible, presque irréelle... La nuit enveloppa leurs souvenirs... Les rayons du soleil glissaient sur l’océan pour se perdre dans l’infini. Le jeune homme était appuyé sur la rambarde de la petite terrasse de la cabane. Il n’avait pu trouver le sommeil et admirait l’aube d’un jour nouveau. La fin de la nuit lui avait permis de se remémorer tout son parcours depuis le jour de son naufrage. Il se sentait si petit et si fort à la fois. Si petit, parce qu’il savait que toute une vie l’attendait, si fort parce que son expérience acquise dans la douleur, la ténacité, la confiance, le désespoir, les rires, les pleurs, et aussi fort heureusement l’allégresse, l’avait armé pour affronter, tout simplement, le bonheur de vivre. La porte de la cabane s’entrouvrit. Océane apparut. Elle était grave. – « Maman ne s’est pas réveillée... » - Lui dit – elle en plaçant à son tour les mains sur la rambarde. L’océan les contemplait... La vieille femme avait vécu... Le bonheur de la vie qu’elle avait offert et retrouvé dans ses dernières heures l’enveloppait désormais pour l’éternité... Ils entrèrent. L’intérieur de la cabane baignait dans la paix. Le visage de la défunte rayonnait de tout son amour.
Océane leva la tête. Il y avait sur le bord de la cheminée une petite boite en tous points semblable à celles qui avaient jalonné le chemin du jeune homme. Elle ne l’avait pas remarquée auparavant. La vieille femme avait dû l’y déposer la veille à leur insu. Elle contenait ses dernières volontés... Le lendemain, tout le village du petit port de pêche vint en procession jusqu’à la cabane pour rendre un dernier hommage à celle que tout le monde aimait. Sa dépouille enveloppée d’un linceul blanc fut transportée à dos d’hommes jusqu’au quai d’embarquement. Le silence planait sur le petit port. La vieille femme embarqua pour son dernier voyage. Les voiles se gonflèrent et le bateau fila vers l’horizon. Océane et le jeune homme l’aperçurent lorsqu’il eut dépassé la pointe de la falaise. Ils étaient restés sur la terrasse de la cabane face à l’océan. Lorsque le bateau ne fut plus qu’un point perdu dans l’immensité, le vent tomba et la mer devint d’huile. Les marins placèrent le linceul sur une planche. Le canon retentit. Ils inclinèrent la planche. La vieille femme rejoignit son infini. L’onde de sa chute parcourut l’Océan formant un disque parfait. Lorsqu’elle se brisa sur la plage, le jeune homme se tourna vers sa compagne et lui dit : - « Océane je t’aime... ».
Tout peut s’acheter, se vendre, se voler, sauf l’Amour.....
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