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LE
SANGAY ALAO Un magnifique 4X4 garé
devant le bureau de mon ami Shuar, Sebastian MOYA, nous attend pour nous mener
à Alao, point de départ de la marche d'approche du SANGAY. Le
Sangay est l'objectif « phare » de l'expédition « Sangay 93
». En quelques minutes, tout le matériel minutieusement
conditionné dans les sacs de montagne est solidement arrimé sur la galerie du
véhicule. Les skis sont encore du voyage bien entendu ! Une passante qui nous
voit sur le point de partir nous demande dans quelle direction nous comptons
nous diriger. Lorsque je lui réponds que nous souhaitons nous rendre à Riobamba,
elle nous fait part de son scepticisme. En effet, nous dit-elle, de nombreux
barrages de paysans indiens1 en grève obstruent la majeur partie du
réseau routier du pays. Nous sommes prêts, allons y et nous verrons bien... Le
retour ne se fait pas attendre. A quelques kilomètres de Banos de gros blocs de
pierres et d'énormes troncs d'arbres couchés sur la route devant de nombreux
manifestants paisibles mais déterminés, nous interdisent tout espoir d'aller
plus loin. Retour à Banos
! Un nouveau départ est
fixé au lendemain matin. Un léger doute s'installe, mais la détermination monte
en puissance. La journée se passe dans la décontraction en attendant la nouvelle
tentative de départ du lendemain. Lorsque nous
transportons notre cargaison au point de départ convenu, quelle n'est pas notre
surprise, lorsque nous voyons arriver un magnifique « van » digne de
milliardaires texans. Le look de ce véhicule surprenant se heurtera aux mêmes
barrages et nous nous retrouvons de nouveau à la case départ:
Banos La pression monte de
plus en plus mais la sérénité contient mes nerfs ! Le surlendemain,
troisième départ dans un break beaucoup plus rustique conduit par un vieux «
papé ». L'aspect plus discret de ce véhicule, devrait, espérons nous amadouer
les derniers manifestants qui, pour la plupart, d'après la presse locale, ont
interrompu leur mouvement. Ils auraient obtenu bien de cause auprès du
gouvernement. La voiture jaune
trottine sur les chaos de la route, sautillant sur ce que furent, il y a fort
longtemps, ses amortisseurs. Le risque de la panne me parait cependant plus
important que celui de l'accident vu la très modeste vitesse de croisière
de notre frêle esquif Nous
frôlons la ville de Riobamba en longeant la prison locale et nous enfonçons dans
la campagne. En plus du chauffeur, de Sebastian, de Philippe et moi, la voiture
compte trois passagers de plus. Patrick, journaliste montpelliérain est venu «
couvrir » l"expédition en s'intégrant à l’équipe depuis trois jours. Il nous
accompagnera jusqu'au camp de base. Herman, guide Shuar, s'est joint à nous pour
tenter l’ascension avec son ami Sebastian. Enfin, coincé dans le coffre du
break, Marco, le frère de Sebastian, est venu nous assister pour la marche
d'approche. Nous entrons un peu plus
tard dans une petite ville quasi déserte appelée Licto. Un repas improvisé sur
le capot de la voiture dans la rue principale, nous plonge dans une atmosphère
déroutante. Le décor ne va pas sans nous rappeler le décor d'un western
mexicain. Patrick m'avoue alors qu'il ne serait pas surpris de voir apparaître
au coin de la rue un cavalier revolver au point. Le calme de l'agglomération
semble suivre ou précéder un règlement de compte digne d' « OK CORRAL
»... Nous repartons, la poussière de la route devenue piste
depuis longtemps, se glisse sans peine au travers des portières disloquées de la
guimbarde. Bientôt, foulards et lunettes nous transforment en quelques «
desperados »... La voie devient de
plus en plus accidentée et nous prenons de l'altitude auprès
d'une petite centrale hydroélectrique. La route vertigineuse
domine maintenant une profonde
quebrada. Les montagnes aux formes
arrondies qui nous entourent se couvrent peu à peu de champs suspendus.
Initialement situés près des crêtes sommitales, ces derniers s'abaissent
progressivement tandis que la vallée devient moins encaissée pour accueillir le
délicieux et authentique village d'Alao. Ici tout semble être
resté comme il y a trois cent ans. Seule, l'électricité y parait anachronique.
La population Queshoise y vit paisiblement, sans richesse mais également sans
désir manifeste de vouloir faire face à un manque d'hygiène évident. A Alao, on
ne meurt pas de Faim! Les champs sont riches et les animaux domestiques y sont
nombreux. Les garçons en poncho et coiffés de leurs fiers sombreros sont bergers
dès l'age de six ans tandis que leurs soeurs filent la déjà la laine en courant
après de charmants petits porcelets aux couleurs
déroutantes. Les hommes sont dans les
champs pour travailler dans des conditions pénibles, sans tracteurs, jusqu'à des
altitudes de trois mille huit cents mètres sur des pentes parfois vertigineuses.
Lorsque les parcelles sont grandes et d’accès facile, elles appartiennent à de
riches propriétaires qui emploient des indiens du cru qui eux possèdent les plus
inaccessibles. Une forme de bonheur relatif semble baigner les habitants d'Alao. Leur gentillesse et leur grande politesse en témoignent. Sourire et courtoisie de leur part apprivoisent notre mentalité au dépaysement de ce lieu magique. Nous voilà enfin
rendu... Les tentes sont vite
montées dans l'enclos de la maison du parc National du Sangay accoudée sur le
Rio Alao qui irrigue la vallée. La mosaïque des champs, baignée par un soleil au
zénith, filtré par le velours irrégulier des nuages nous offre un décor riche en
couleur. Au loin, quelques cavaliers s’y déplacent en silence comme dans un
dessin animé muet. Sébastian, Hernan et Marco qui nous avaient quittés
pendant l'établissement du camp nous rejoignent, chargés de sacs de pommes de
terres et de kuis (cochons d'Inde). Un foyer est
immédiatement dressé et bientôt patates et rongeurs constituent un repas
succulent. Les Kuis grillés sur feuilles d’eucalyptus... La pluie intermittente
nous plonge dans une humidité envahissante qui n’entame pas notre
enthousiasme. La nuit nous rapproche
du lendemain. 1 les Indiens protestent contre un projet gouvernemental de privatisation de l'a sécurité sociale et fermeture des coopérative- indienne. Ce projet aurait pour effet de faire considérablement chuter leur pouvoir d'achat déjà très faible.
EN ROUTE POUR LE SANGAY CULEBRILLAS A huit heures, Alfredo
et son jeune fils Pedro nous rejoignent avec trois de leurs chevaux. Ils
seraient descendants directs d'Atahualpa à en croire les explications que l'on
me donne. Leurs traits possèdent en effet la noblesse de ceux de
l’Inca tels qu'on pourrait l'imaginer de nos
jours. Le chargement de nos
trois montures s’effectue avec une grande minutie. La cargaison doit être
particulièrement bien équilibrée afin de leur éviter tout faux pas ! Mes
chaussures de ski retiennent l'attention de Marco qui les contemple pendant de
longues minutes. Tout est prêt, la
caravane s'ébranle ! Au sortir de l'enclos de la maison du parc national, le
dernier cheval à s'engager entre les ventaux du
portail se coince en les refermant sur lui encombré qu'il est par sa charge. Il
rue pour se dégager de façon spectaculaire en manquant d'endommager la clôture
et notre précieux matériel... Nous traversons le
village au milieu d'un concert de « ola » et « buenos dias » fort agréable
! Après le franchissement du Rio Alao sur un petit pont de
bois étroit, tout notre équipage s’engage sur les pentes de la sierra qui le
domine. De grandes lignes droites, interrompues à leurs extrémités par de
vigoureuses épingles à cheveux, noue permettent vite de gagner de l'altitude.
Plus nous nous élevons plus nous nous empreignons de la grande beauté des lieux.
Cette vallée nous offre malgré son ampleur une douillette intimité apaisante
délicatement emmitouflée sous la couverture de ses champs. De 3173rm, altitude
d'Alao, nous sommes peu à peu montés à 4.100m au voisinage d'un plat nommé
«Cocha Pungo ». L'humidité froide nous enveloppe et les ponchos sont vite tirés
des sacs. Le soi est gorgé d'eau et nous ne regrettons pas nos « rubber boots »
que nous traînons à nos pieds depuis déjà plus de mille
mètres de dénivelée ! ... Dans cette ambiance
glauque, un condor vient tournoyer au-dessus de nos têtes comme pour nous
accueillir au seuil de cette merveilleuse équipée. Ce volatil mythique a sur
nous un tel pouvoir de fascination qu'une grande excitation s'empare de nous.
J'avais déjà connu cet état dans les mêmes circonstances par deux fois en
Bolivie et en Equateur... Tandis que nous amorçons
la descente sur l'autre versant parmi la végétation rude du
pajamo. Le ciel nous écrase de ses lourds nuages. Nous pataugeons dans
une boue collante et glissante. Par bonheur, le plafond nuageux n’est pas trop
élevé et nous émergeons de l'humidité. La végétation devient plus dense, plus
variée et plus élevées. C'est lors qu'une vision irréelle et féerique à la fois
s'impose à nous. Nous découvrons au travers des nuages qui se disloquent, bien
loin en contre bas, une vallée fantastique; une de ces vallées fantastiques qui
symboliseraient une terre promise un Eden, une vallée qu'aucun visionnaire ne
pourrait jamais se représenter sans l'avoir vue, un véritable défit pour les
sens les plus blasés... Une vaste étendue plate
verdoyante isolée au milieu d'un inextricable système de montagnes et de vallées
emberlificotées sur des kilomètres carrés ! Au milieu de ce tableau
paradisiaque, comme posé par le peintre pour parachever son oeuvre, le Rio
Culebrillas qui donne le nom de notre première étape. Culebrillas signifie
couleuvre ou méandre ! En clignant des yeux, on verrait même le reptile
s'échapper du décor... Une telle apparition peut, à elle seule justifier le trip
dans lequel nous nous sommes engagés. Comme pour en rajouter,
la réalité se fait parfois plus forte que la fiction ! Au fond du décor, le
rideau de nuages se déchire et apparaît subitement l'extrême cime du volcan. Il
n’est pas exagéré de dire que même de si loin, nous devons lever la tête et nous
cambrer pour constater que c'est bien lui : Le
Sangay. L'ensemble de son
immense cône est à peine visible au travers des nuées. Il
semble se montrer, comme pour nous imposer, sa puissante architecture au moment
même où il l'a décidé... C'est alors qu'il se soustrait à nos regards
! Comme toutes les terres
promises, Culebrillas est bien loin! Elle doit se mériter. La beauté de la
végétation qui nous entoure nous fait quelque peu oublier la fatigue accumulée
dans nos jambes arrachées à la boue à
chaque pas ! Il faut souvent crisper les orteils pour retenir les bottes
et les extirper de la prison de boue qui se referme sur elles. Nous touchons
l’Eden ! Enfin presque. Pour atteindre l'emplacement du campement, de
nombreuses traversées de petits bras du rio nécessiteront trente cinq minutes.
Depuis quelques heures déjà, mes bottes contiennent un mélange de pieds, de
chaussettes, d'eau, de boue, et de débris végétaux variés. Quelle agréable
sensation... Nous logeons une « tola
» pré-incaïque2 et après une ultime traversée de rio, abordons par un
petit raidillon, un enclos encadre par un large fossé. Culebrillas ! Nous
y sommes. Deux somptueuses cabanes de chaume laissent échapper des volutes de
fumée qui s'étirent en s'estompant dans un ciel qui
s'éclaircit. Cet endroit appartient à
un riche propriétaire. Il 1’utilise pour ses journaliers qui y trouvent un abri
sommaire et un lieu de rassemblement de bétail qui s'ébat librement dans la
vallée. Nous y trouvons un « guide » d'Alao et deux Yankees complètement épuisés
qui ont eu à peine la force d'arriver au camp de base du Sangay. Ils ne me
donnent pas l'impression d'avoir la force de rejoindre Alao. La progression dans
la boue les a tellement exténués qu'ils n'ont même pas songé à tenter le sommet.
Bien cruelle désillusion pour eux et sérieuse mise en garde pour nous!...
Aujourd’hui, c'était du gâteau car nous avions l'appui des chevaux. Demain ce
sera autre chose nos sacs approchent trente kilos avec mes skis et le matériel
de prise de vue. Nous devrons nous contenter de nos dos pour acheminer tout cela
à Yanayacu deuxième étape de l'approche... Un très copieux repas constitué essentiellement de spaghettis sera le meilleur des réconforts physiques avant de nous endormir dans l'humidité qui monte à 3400m d'altitude. La nuit sera très pluvieuse... YANAYACU Nouveau départ à neuf
heures. Les tentes trempées rajoutent une surcharge supplémentaire dont nous
nous serions bien passés. Il ne pleut plus n'en demandons pas trop ! Une vaste
prairie ascendante, complètement gorgée d'eau, dans laquelle les pieds enfoncent
d'environ vingt cinq centimètres, nous mènera aux «portes du Sangay ». Patrick a
ainsi baptisé deux arbres majestueux qui se rejoignent pour former un portique
qui n'a rien à envier aux fleurons de l'architecture
antique. Mes skis, posés dans
leur housse sur le haut de mon sac égratignent d'immenses feuilles en forme de
parasol tandis que la pente s’accentue sérieusement. La végétation est
magnifique mais le véritable mur de boue que nous devons désormais franchir nous
interdit tout extase. Des marches taillées dans la glaise à la machette nous
permettent de vernir à bout de cet obstacle de quelque cinq cent mètres de
dénivelée. Tout le monde s'en souviendra mais plus particulièrement Patrick dont
l'entraînement n'est pas encore très affûté. Philippe l'assistera
merveilleusement dans cette épreuve où nous en avons tous sués sang et eau.
Lorsque nous nous accrochons à la végétation, nos mains en sortent tailladées
par des herbes sans pitié: un vrai régal pour masochiste ! Enfin nous y
voici ! Une marche sur la crête ascendante où la pluie nous rejoint, nous mène à
la naissance d'un ruisseau. En suivant son cours qui se transforme bientôt en
pataugeoire, nous nous enfonçons dans une petite gorge de verdure qui pourrait
paraître féerique si les bretelles de nos sacs ne nous rappelaient pas la
douloureuse présence de nos charges. Nous nous relayons jusqu'à Yanayacu pour
porter mes skis. «Yanayacu », deuxième
étape de notre approche signifie: « rivière noire » eu Quéshoi. C'est un
emplacement encaissé entre trois monticules de cendres noires, investi par une
végétation rugueuse et agressive. Par bonheur il ne pleut
plus ! Nous montons les tentes tandis qu'Alfredo et Pedro édifient en moins de
temps qu’il ne le faut pour le dire un abri de chaume de la plus belle facture.
Un foyer réconfortant nous regroupe bien vite autour d’un repas riche en énergie
bien loin du plat de céréales datant de sept heures du matin. L'attente de la
nuit sera occupée par une séance qui résume bien l'ambiance de notre petit
groupe. Le maigre espace laissé libre entre les tentes est transformé en piste
de cirque où chacun rivalisera dans un délire d'acrobaties
improvisées. C'est à partir de
maintenant que Philippe sera définitivement affublé du sobriquet «professor» et
Patrick de celui d' «instructor ». Je suis le plus frustré des hommes lorsque
que j 'apprends que je demeure immuablement « Felipe number one
». Une nouvelle nuit nous rapproche du but, le Sangay qui d'ici n'est toujours plus visible. LA
PLAYA La dernière étape vers
le camp de base se fera en une courte journée de marche de quatre heures sur un
terrain moins humide qu'au cours des jours précédent. En hors d’œuvre, pour
commencer, une bonne montée qui nous conduit sur une ligne de crête depuis
laquelle nous pouvons deviner le monstre lorsqu’il daigne se montrer. Tandis que
nous approchons du but, la dite ligne de crête que nous suivons perd de
l'altitude pour butter sur trois autres crêtes perpendiculaires à elle. Il
faudra successivement toutes les gravir pour les redescendre sur une boue
détestable où les bottes feront encore merveille. La pluie n'oubliera pas de
nous accompagner pendant les deux dernières heures. L'arrivée à «La Playa» vaste
étendue verdoyante emprisonnée entre de nombreux rios issus du volcan et du
relief environnant, sera la première récompense de notre
acharnement. Nous passerons une partie de l'après midi à nous restaurer jusqu’au moment où le cône du Sangay, en apparaissant, nous arrachera aux délices de nos éternels spaghettis mêlés à du couscous. Depuis le camp de base
nulle neige visible. Les éruptions quasi continuelles ont choisi ce versant pour
acheminer vers la plaine les excréta du géant. La chaleur engendrée à cet
endroit interdit toute persistance de neige. La journée n'est pas terminée ! Du moins pour Alfredo, Sebastian et moi ! Nous repartons pour environ deux heures et demi de reconnaissance. L'ultime approche que nous ferons la nuit prochaine nécessite une petite visite préliminaire pour éviter tout égarement préjudiciable pour la réussite de l'ascension. Nous profitons de l'aubaine pour avancer les skis : ce sera toujours ça de moins à porter demain ! Alfredo qui est subjugué par ces engins aura la grande gentillesse de se charger de cette tâche. La première constatation, que nous pouvons faire, est que le camp de base n'est pas vraiment un camp de base avancé. Cette nuit et demain, il y aura du pain sur la planche ! ... La deuxième observation que nous pouvons faire concerne le terrain que nous empruntons. Il est pratiquement détrempé d'un bout à l'autre de cette reconnaissance. La nuit enveloppe le volcan qui nous offre le spectacle bruyant et coloré de ses jets de blocs incandescents et coulées de lave juste en face du camp. POURQUOI LE SANGAY? Nous voici à pied
d’œuvre. Pourquoi ai-je choisi le Sangay comme objectif majeur de la présente
expédition ? Depuis ma première visite des cordillères équatoriennes,
quel n’est pas l’ andiniste local qui ne m’ait parlé de ce volcan à grand
renfort de superlatifs : « ... le volcan le plus actif de la terre, le plus
dangereux, le plus beau, le plus inaccessible, le plus méconnu, etc etc... ».
Bref ce volcan entretient un véritable mythe. En Europe le « livre
Guinness de la montagne et de l'alpinisme » en parle en ces termes : « le
Sangay(5230m) a été
surnommé
le
volcan le plus actif
du
monde. Toute expédition
qui
1'escalade/…elles sont
nombreuses (première ascension en 1929)-prend de grand risque ».
Puis il évoque l’expédition
britannique de 1976 qui fut décimée par une éruption soudaine du
monstre. Monsieur Haroun Tazieff , dans l‘une de ses lettres de
conseils et d'encouragements évoque cette page dramatique de l'andinisme pour me
mieux me préparer à évaluer les risques d'une telle
entreprise. Pour moi c'est la
montagne vivante par excellence pour laquelle il faut faire preuve de respect,
d'engagement, de détermination calculée et surtout de sérénité. Il n’est pas
question pour moi de me jeter bêtement, skis aux pieds, sous un déluge de feu et
de bombes volcaniques pour être le premier skieur à être liquéfié par l' «
haleine du dragon ». Les navigateurs solitaires ne partent pas en mer pour y
faire naufrage ! Si je pars pour le Sangay, c'est pour communier avec la nature
dans un site que personne n’a encore pu souiller et qui signe plus qu'aucun
autre le dynamisme de la vitalité de notre terre. Les volcans de la
cordillère des Andes et en particulier ceux d"Equateur ont pour origine le
déplacement d'une plaque tectonique appelée « plaque Nazca ». Ce déplacement se
fait à partir d'un rift océanique c'est à dire d'une zone d’expansion située
entre deux plaques tectoniques. La caractéristique du rift en question est de
connaître une vitesse initiale extrêmement rapide de l'ordre de douze
centimètres par an (la plus rapide enregistrée à la surface du globe). La terre
n'est pas extensible et l’une des méthodes parmi d'autres quelle trouvée pour
conserver son volume constant est de faire glisser les plaques océaniques plus
lourdes sous les plaques continentales plus légères. Ce phénomène est baptisé
subduction. C'est en profondeur, au niveau du plan de glissement3 qui
sépare les deux plaques que s'effectue la maturation du magma par fusion des
roches en profondeur. Ce type de volcanisme engendre des volcans explosifs aux
formes comparables à celles que tout non-spécialiste donnerait à l'occasion
d'une ébauche au crayon. Le Sangay est le plus représentatif de ce genre de
volcanisme. Le Docteur Minard Hall, chef du département de géophysique de
l'école polytechnique de Quito, parle de cette montagne comme l’un des volcans
les plus intéressants du monde par la présence d'une activité continuelle, de
ses nombreux évents, de l'émission de lave visqueuse et de pyroclastes sur l'une
ou plusieurs de ses faces. Tout ceci me conforte dans le choix de cette
montagne. Le Sangay est vraiment l'un des signes flagrants de la vie de notre
planète. Je ne suis pas le seul la vouloir rencontrer « la montagne ». Sebastian
Moya, guide Shuar fait de cette expédition une « affaire familiale ». Son
grand-père, chef de tribu Jivaro, la découvrit, il y a de nombreuses années, au
détour d'une sortie de chasse en forêt. Une lueur lointaine et
étrange comparable à aucune autre qui dépassait de loin la cime des arbres
attira son attention. Il la prit pour le feu d'une demeure habitée par un intrus
indésirable. Très jaloux de ses prérogatives, il entreprit une longue marche
depuis la région du Rio Napo. En ouvrant sa route pendant de nombreuses journées
dans la jungle épaisse, il se rapprocha peu à peu du volcan. Lorsqu'il découvrit
la montagne de feu et qu’il comprit que nul humain ne pouvait s'y trouver,
lorsqu'il réalisa que la nature était seule responsable de cette lueur
mystérieuse, il s'en retourna soulagé et heureux. De cette nature mère, il ne
pouvait avoir peur... Sebastian se plaît à
raconter l'histoire de son grand-père. Au cours de son récit ses yeux pétillent
de bonheur, son cœur s'anime et la gestuelle accompagne ses mots comme la
musique accompagne une chanson. L'amitié qui m'unit à Sebastian depuis deux ans
trouve dans cette expédition une concrétisation spirituelle
éternelle. 3 Ce plan est appelé plan de Bénioff/Wadati. LE JOUR
«J» Trois heures dix du
matin. Deux frontales cheminent silencieusement sous un ciel miraculeusement
étoilé. « El professor » m'accompagne dans une nuit sans lune où il est bien
difficile de trouver son chemin. Bientôt nous remontons le cours d'un rio au lit
Jonché de bombes volcaniques de formes et de tailles variables. Pour pénétrer
l'étroite quebrada seul passage secret donnant accès au volcan, nous hésitons un
peu malgré la reconnaissance d'hier soir.. Nous apercevons alors les lueurs de
Sebastian, Hernan, Marco et d'Alfredo à quelques centaines de mètres.
Nous décidons de les attendre et finissons par trouver « la porte étroite
». Dans la nuit, la petite
gorge ressemble à un tunnel obscur sans fond. Nous nous en échappons par un mur
de boue, encore un, qui mène sur un vague chemin de crête effilé comme un rasoir
bordé par deux abîmes invisibles dans la nuit noire. Les racines dissimulées
par la végétation sont autant de menace de chutes sur ce terrain
incertain. Après environ deux
heures de progression en aveugle, nous retrouvons les skis que je m'apprête à
fixer sur mon sac. Alfredo, uniquement chargé de sa machette, toujours aussi
fasciné par ces engins, me demande de les porter ! Je ne refuse pas et lui
Confie une paire de bons gants pour qu'il puisse accomplir sa tâche dans le «
meilleur confort ». Alfredo, simple cultivateur d'Alao, ne possède pas de
chaussures de montagne et a conservé ses «rubber boots » ! Dans une humidité qui va
croissante, nous parvenons dans une zone où la végétation moins dense nous fait
penser à une sorte de pampa suspendue. Le terrain s'accidente brutalement et
nous gravissons, à la queue leu leu, de très raides pentes d'herbe rase
entrecoupées de crêtes et de petits talwegs innombrables. La nuit dans ces
circonstances, a le mérite d'atténuer l'impression du temps qui
s'écoule... Il y a bien longtemps
que les étoiles se sont cachées derrière les immuables nuages amazoniens. La
végétation s'interrompt brutalement comme si nous venions de franchir un porche
de sanctuaire. Le « Senior Sangay » aurait décidé que désormais, plus rien ne
pousserait. Tandis que nous
cheminons parmi des blocs de lave pétrifiés, le ciel déchire ses nuages.
J'aperçois grâce aux toutes premières lueurs du jour, l'hypothétique neige. Et
oui, il y a bien de la neige sur la montagne de feu ! D’ici, le sommet paraît
même tout prêt! Alfredo me confie les skis que je fixe solidement sur mon sac
non sans l'avoir remercié. Au-dessus de nous, de
vastes pentes de neige parsemées de bombes volcaniques, je dirais même
bombardées de bombes volcaniques... les deux Philippe décidons d'attaquer à
gauche en visant les pentes les plus intéressantes pour la descente à ski.
Sébastian et Hernan quant à eux, tirent sur la droite et nous
nous perdons de vue dans la brume. Une fine couche de neige sans consistance,
saupoudre une multitude de galets qui constituent un formidable roulement à
bille sur lequel il est des plus pénibles de se mouvoir. Chaque pas nécessite
une débauche d'énergie. Au-dessus de nos têtes,
le bombardement fait rage et de deux évents situés sous l'ourle du cratère,
s’échappent d'épaisses fumeroles aux teintes changeantes. Pour faciliter notre
progression sur ce terrain instable, dans ce mélange de nuées célestes et
fuméroliennes, nous essayons chaque fois que cela est possible de rejoindre des
ébauches d'éperons où nous espérons trouver un support plus franc pour nous
élever. Les skis sur le sac et les chaussures de skis commencent à manifester
leurs présences sur mes épaules. Le brouillard nous emprisonne et Philippe qui
est, depuis peu, à quelques encablures de moi, disparaît de ma vue de temps à
autre. Soudain il me crie : « Ne reste pas là ! ». Un déferlement furieux
s'abat alors sur les pentes qui nous surplombent et bientôt, nous sommes
littéralement bombardés par des tirs tendus semblant provenir de l'au-delà.
Comme des vieillards sans forces, nous nous hâtons lentement vers la droite pour
gagner des cieux plus cléments. Nos casques paraissent si frêles face à
l'agression. Le sommet si proche est en fait encore bien loin. La perspective
trompeuse est encore une arme secrète du Sangay. Il semble nous échapper à la
vitesse de ses fumeroles qui s’étirent pour se mêler à 1’humidité de la
selva. L'odeur de soufre
commence à agresser nos poumons qui décidément n'avaient pas besoin de ça pour
crier grâce. Philippe et moi faisons des haltes quasi simultanées à quelque
distance l’un de 1’autre. J’ai l’impression de le pousser vers le haut tandis
que lui semble me tirer dans son sillage. Une complicité en cascade, dans
l'effort démesuré, nous hisse tous les deux, lentement, très lentement vers la
gueule sinistre du monstre. Au cours de ma dernière
halte, Je crie à Philippe qui me répond : «J'y suis ! »,
caché qu'il est derrière un rideau de nuage. Je le rejoins quelques minutes plus
tard. Il est assis sur le bord du cratère en un lieu où les vomissements de la
montagne semblent vouloir nous épargner. Une profonde joie partagée nous
envahit, enfin nous y sommes. Il est onze heures vingt. Nous resterons une
petite demi-heure à contempler comme des gosses le carrousel
des fumeroles et des nuages. Mes veux n'osent plus se poser sur quoi que ce
soit. Tout paraît bouger, même les montagnes qui semblent animer d'un mouvement
relatif au milieu de cette circulation incessante. Sur le talkie, nous captons
Sebastian qui nous explique qu'en compagnie d'Hernan et d'Alfredo, ce dernier en
bottes de caoutchouc et armé d'un seul bâton de ski, il a été refoulé par un
déluge de bombes volcaniques voici quelques heures. Il est tout heureux de
notre succès mais surtout rassuré de nous savoir
vivants... Nous l'informons que
nous allons faire quelques prises de vue avant d'entreprendre la descente. Le
bord du cratère est dépourvu de neige en raison de l'activité volcanique.
Lorsque je toise la descente, je constate avec effarement que la neige disparaît
à grande vitesse sur les flancs du volcan ! Ce dernier fume de tout son cône de
la sublimation4 de son manteau neigeux. Je skie alors le plus vite
possible sur les dernières bandes de neige verglacée dans un véritable paysage
martien. La montagne désormais
dépourvue de neige, fume de toute part ! Mes derniers virages s'effectuent sur
la cendre tiède de laquelle s'échappent des fumeroles... Je dois à présent
déchausser. Une fois fait, je prends le talkie et contact Patrick, demeuré au
camp de base, en lui apprenant le succès. Il paraît très heureux. Nous
reprenons, Philippe et moi, la descente alors que les skis ont regagné le dessus
de mon sac. Le sol est de plus en plus instable et gravilloneux. La « fonte » de
la neige a effacé tout repère. Les éperons ne sont plus visibles et tout paraît
d'une uniformité trompeuse. Nous aurons quelques difficultés pour retrouver
Sebastian. Alfredo et Hernan à la limite de la végétation. La visibilité devient
mauvaise, la brume monte. Un petit « break » de dix minutes et nous reprenons la
descente. La pampa nous accueille avec sa lourde humidité puis nous retrouvons
la boue la petite crête effilée de la nuit. Et là, miracle, Patrick nous y
attend avec un bidon d'eau et des biscuits, ça c'est un copain ! ... Assis
dans l'herbe humide, nous ne réalisons pas, ivres de fatigue, l'ampleur de notre
journée historique... De retour au camp de base, la lassitude et la faim
excluent toute euphorie. Après la vidange d'une énorme gamelle de pâtes, Je dors
jusqu'à la nuit. Je me réveille dans la nuit lorsque le volcan, comme pour nous
saluer étire sur son flanc des bombes incandescentes comme des néons verticaux
sur un immense gratte-ciel. 4 La sublimation est le passage direct de l'état solide à l'état gazeux LE RETOUR Le succès d'une grande
entreprise fait bien souvent oublier la fatigue. Nous décidons alors d'effectuer
le retour sur Culebrillas en une seule étape. Les sacs seront allégés des vivres
consommés et nos esprits du doute de la réussite ! Le volcan nous contemple
en train de nous affairer en vue du départ. Nos préoccupations matérielles et la
sérénité de la victoire nous ôtent toute crainte avant cette très longue marche
en dents de scie... De nombreuses montées et descentes nous
attendent. Mes yeux ont hâte de
percevoir à nouveau les paysages découverts à l'aller. Ils cherchent à
toiser la distance et les dénivelées parcourues. Connaître un
itinéraire lui enlève tout mystère mais crée une certaine intimité avec son
environnement. La connaissance de la difficulté à venir permet de mieux
l'appréhender et savoir qu'on l'a franchie à l'aller nous prive de toute
angoisse tout en évaluant cependant bien l'ampleur. La crête qui nous mène à
Yanayacu est presque sèche et nous avons l'impression de gambader sur l'immense
échine d'un reptile d'un autre temps assoupi, ses grosses pattes embourbée dans
les rios qui l’encadrent. Une petite halte sur notre ancien lieu de camping et…
nous voilà repartis ! J'ai de nouveau l'immense joie de remplir d'eau mes bottes
décidément trop courtes lors de la traversée du Rio Yanayacu. Mais la bonne
humeur générale est entretenue par un soleil radieux qui plonge dans la petite
vallée radieuse que nous remontons, les pieds de part et d'autre d'un minuscule
ruisseau qui serpente depuis le col qui nous domine. Lorsque je me retourne,
c'est pour apercevoir la cime du Sangay qui émet de somptueux panaches de fumée
qui aujourd'hui ne se mêlent à aucun nuage. Les rainettes nous narguent
de leur aisance parmi les herbes hautes du petit cours d'eau. Nous parvenons
enfin au col et la vision de culebrillas nous émeut autant que lors de sa
découverte. Nous voici en haut du fameux mur de boue. Même à la descente, il est
redoutable. Afin de ne pas être entraînés dans le vide, nous sommes obligés de
nous retenir aux herbes coupantes qui bordent notre cheminement. Les bottes de
caoutchouc arrondissent les marches taillées à la machette dans la boue
ce qui les rend extrêmement glissantes. La variété de la végétation atténue la
tension entretenue par la difficulté de la progression. Nous
voici enfin en bas de ce maudit mur ! Nous franchissons les « portes du Sangay »
et parcourons, « en roue libre », l'immense prairie gorgée d’eau qui surplombe
l'emplacement du camp. La traversée du Rio Culebrillas signe l'arrivée au camp
au terme d'une étape de huit heures ininterrompue. Sous le regard du volcan
paraissant toujours aussi proche, les petits abris de chaume nous accueillent
pour une nuit douillette. La silhouette
flamboyante du Sangay, réveillée depuis toujours, contraste bien avec la gelée
blanche qui couvre la vallée. Qu’il est dur de se tirer d'un duvet si chaud. Le
désir de rentrer à Alao est cependant une motivation suffisamment forte pour que
nous ne nous fassions pas trop prier. Une perspective agréable se profile
également dans nos esprits. Aujourd'hui nous aurons les chevaux pour le portage.
Quel luxe de marcher sans chargement sur le dos... Alfredo, Pedro et Hernan
s'emploient à récupérer dans la vallée les trois montures pour les charger de
notre matériel. L’enclos est bientôt rempli de quelques chevaux qui s’ébrouent
vigoureusement et même s'affrontent avec hargne probablement pour convoiter une
« belle ». La cavalcade est intense et nos trois amis munis de lassos
parviennent à capturer les trois «victimes » du jour.
Les autres seront relâchés pour poursuivre leur vie de chevaux les plus heureux
du monde. La caravane s'étire sur
le chemin. Lors de la traversée d'un nième bras du rio Culebrillas, Patrick
pousse un grand cri : « le pied ! ... le pied de la caméra ! » El professor
(Philippe) se déshabille et va récupérer le précieux tripode immergé dans
un mètre vingt d'eau glacée. C’est à cet endroit précis que l'un
des chevaux était tombé dans le rio à l'aller ! ... Cette retrouvaille est d'une
grande importance pour le tournage du film de l'expédition. Toute l'équipe est
plus que ravie. Nous empruntons à
présent les grandes rampes boueuses (pour changer) qui nous arrachent à la
vallée de Culebrillas et gagnons vite de l'altitude. Pour rejoindre Alao, nous
passerons par un autre col à 4100m d'altitude et plongerons sur la conclusion du
trip dans un paysage sompteux. Il ne fait pas trop chaud, il ne pleut pas, bref
le paradis ! Lorsque nous arrivons à
Alao, nous sommes accueillis chaleureusement par des paysans qui labourent leurs
champs avec des socs de charrues tractés par des taureaux
! Les traditionnels kuis
grillés au feu de bois concluent cette aventure inoubliable de six jours
intenses.
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