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Première descente à ski
de la face Nord Ouest du Pic de Rulhe Le fleuve Ariège donne son nom au département qu’il arrose. Ce cours d’eau a attiré de nombreuses générations d’orpailleurs ce qui lui a valu son nom car Ariège signifie : « or ». Il n’est pas de département qui illustre mieux que celui-ci la véritable alchimie que connaissent les Pyrénées à l’entrée de chaque hiver. Les montagnes qui depuis la fin du printemps, présentaient un aspect bienveillant et même douillet haussent la tête en accueillant la saison rude. La neige et la glace leur apportent alors ce qui leur manquait pour devenir de très hautes montagnes. Leur accès devient alors difficile et plonge le grimpeur dans un isolement qui lui impose de savoir gérer son autonomie. L’hiver nous y offre chaque année un spectacle comparable à celui de la cordillère des Andes. De grandes pentes herbeuses et terreuses l’été deviennent alors de magnifiques faces de neige et de glace que ne connaissent que les plus grands massifs. Apparaissent alors de « nouvelles montagnes » qui ne peuvent être appréciées que de celles et ceux qui osent les braver en hiver. Les rudes conditions hivernales imposent alors au montagnard une rusticité comparable a celle que l’on peut connaître à l’occasion d’ expéditions dans les contrées les plus reculées. La nature retrouve sa virginité et nous offre alors une plénitude d’une toute autre dimension. Nous remontons, Willy et moi, la vallée souriante de L’Aston. Les eaux cristallines et la verdure renaissante inondées du soleil de cette journée de printemps enchantent nos sens… La contemplation est alors brutalement interrompue par l’empreinte de l’hiver sur le massif ariégeois. La voiture bute sur les premières congères qui obstruent la piste du barrage du Laparran. Les chaînes nous permettront de gagner quelques hectomètres mais nous devons nous rendre à l’évidence : Il va falloir marcher et porter… Lorsque qu’ après une bonne suée, nous poussons la porte de la cabane du « Plat des Peyres » , nous avons le plaisir de faire la rencontre d’un grimpeur solitaire. Il va gravir demain la face Nord du pic de la Coume d’Enfer que je connais bien pour l’avoir descendu à ski. Cette montagne ressemble à une gigantesque pyramide d’Egypte dont la hauteur ferait plus de six cent mètres… C’est à l’occasion de cette descente que j’avais découvert la face Nord Ouest du Pic de Rulhe et que je m’étais promis de venir le visiter avec mes crampons et mes skis. Le Plat des Peyres résulte du confluent de deux Ruisseaux : le ruisseau de l’Estagnol et le ruisseau de la Coume Varilhes. Ils s’unissent pour former l’Aston. Ici tout n’est que silence. Lorsque nous parcourons, Willy et moi, ce plat jusqu’à son extrémité Sud, peu à peu, le Pic de Rulhe se dévoile à nos yeux. Il jaillit de l’ombre du soir paré de ses couleurs chaudes du jour qui décline. Ce sommet est le point culminent d’un cirque extrêmement sauvage blottis contre la frontière andorrane. Postés auprès d’une sorte de Dolmen naturel, nous disséquerons avec l’aide des jumelles sa face criblée de nombreux rochers. La montagne s’offre au crépuscule… La nuit est bien froide lorsque nous quittons la cabane. Le gel a durcit la neige et nous progressons, Willy et moi avec facilité. La remonté du vallon de L’Estagnol nous rapproche peu à peu du cirque de Fontargenta qui forme la crête frontalière. Le ciel s’éclaircit au rythme de nos pas. L’aurore nous dévoile toute la beauté de l’austérité de la haute montagne. Isolement, et immenses falaises plâtrées de neige sillonnées de cascades de glace bleue… Une forme blanche qui sort la neige au loin attire notre attention. Elle fait l’objet de toutes les hypothèses tandis que nous nous en approchons. Notre surprise est grande lorsque nous y parvenons et découvrons qu’il s’agit de l’extrémité de la dérive d’un avion complètement submergé par la neige et la glace… Nous voilà au pied de la face Nord Ouest du Pic de Rulhe. Willy se poste sur un rocher et je chausse mes crampons. Plus de sept cent mètres de dénivelée me séparent de la crête sommitale. La neige est gelée en surface et la rampe qui me conduit jusqu’à la première étroiture est facilement avalée. La face est désormais composée de bandes de neige et de glace séparées par des structures rocheuses comparables aux cloisons de plomb des rosaces des vitraux de cathédrales. Lorsque j’atteins le tiers inférieur de la face, la neige n’est plus gelée que sur deux ou trois centimètres et la fine pellicule de glace de surface se fracture à chacun de mes pas. La pente accuse cinquante degrés d’inclinaison. Ma progression devient difficile car j’enfonce profondément malgré toutes les précautions que je prends pour me faire le plus léger possible. Le soleil de l’après midi de la veille a réchauffé cette partie de la face qui à cette altitude n’est pas protégée de l’ombre des sommets voisins. La trop courte période de gel de la nuit n’a pas suffit à durcir le manteau neigeux sur une épaisseur suffisante…Lorsque je lève la tête et que je toise la distance qui me sépare du sommet, je me dis que ce n’est pas gagné. Toutefois la logique du « gagne petit » et mon entêtement devraient me mener au sommet de cette face Nord Ouest. Lorsque je tourne la tête, le spectacle est grandiose. Tout près de moi l’arête Nord du Pic Negre de Joclar me sépare la somptueuse face Nord du Pic de la Coume d’Enfer. Le silence est total. Lorsque je parviens après une débauche d’efforts à mi pente, l’inclinaison se fait plus sévère : cinquante cinq degrés. L’altitude donne une meilleure consistance à la neige qui porte mieux. Je progresse désormais dans un immense toboggan qui vient buter sous le triangle sommital. La crête des Calmettes qui forme l’arc boutant Nord de la face que je gravis est désormais dépassée. Elle limite la combe Nord Est du Pic de Rulhe qui constitue la voie normale de la montagne. Elle ne protège plus la neige des courants d’air chauds issus de la vallée de Savignac. J’enfonce à nouveau car la pellicule de glace ne fait plus que quelques millimètres… Pour atteindre le sommet de la face Nord Ouest j’emprunte une goulotte de vingt centimètres de large qui semble me mener directement vers le ciel. L’arête sommitale m’offre miraculeusement un replat hospitalier sur lequel je peux m’installer confortablement pour quelques instants. J’échange quelques que mots avec Willy qui n’est plus qu’un imperceptible point au pied de la face. Je ne dois pas m’attarder car je dois profiter de la courte période durant laquelle la neige conservera une consistante compatible avec la descente à ski. J’avale une barre énergétique et me désaltère avant de quitter les crampons et chausser les skis. Lorsque de grimpeur je me métamorphose en skieur, mon esprit se replie sur lui même et plonge dans une intense concentration. Comment négocier le départ de cette descente ? La goulotte terminale n’est pas skiable car beaucoup trop étroite… Je décide d’effectuer une traversée « suspendue » en direction d’une rampe concave extrêmement raide pour sortir de ce piège redoutable. Sa largeur ne dépasse pas deux mètres et atteint soixante degrés de pente ! Nous touchons là l’extrême limite du réalisable. Les deux bâtons de ski sont en main droite jumelés à leur base au niveau des rondelles. Je tiens une seule poignée tandis que la dragonne du bâton laissé libre l’unit à son double. La main gauche a conservé le piolet. Quelques petits sursauts timides amorcent un dérapage timide et la lame du piolet assure le freinage. La moitié de la rampe est franchie tant bien que mal. Une étroiture plus petite que la longueur de mes skis m’impose un virage terriblement exposé et que je n’ai évidemment pas le droit de rater sinon… Je glisse le piolet dans le porte matériel de mon baudrier et désolidarise avec une infinie délicatesse mes deux bâtons. La moindre perte d’équilibre me serait fatale. D’un bond je dois effectuer une rotation de cent quatre vingt degrés et me réceptionner sans heurter le rocher un mètre cinquante plus en aval. Je répète trois fois la séquence dans ma tête et libère toute mon énergie en une fraction de seconde. Le talon de mon ski gauche effleure rocher et ma courte envolée s’achève fermement, spatules à cinq centimètres du granit du Rulhe…La porte de la descente est forcée… Me voilà au sommet de l’immense toboggan. La pente est régulière à cinquante cinq degrés. J’enchaîne quelques virages avec une infinie délicatesse. J’effleure le fin miroir de glace de mes skis afin de ne pas le briser et m’enfoncer dans la neige sous-jacente sans consistance. Si cela venait à se produire, le freinage brutal occasionné me ferait basculer dans la pente… Lorsque je m’éloigne un peu trop de l’axe du toboggan, mes skis rencontrent ses parois latérales légèrement plus concaves qu’en son centre. Les spatules ont alors une fâcheuse tendance à vouloir s’enfoncer. J’effectue lorsque cela se produit un « saut conversion » dont la lourde réception sans dérapage voit mes planches s’enfoncer dans la gangue de neige sans conséquence douteuse. Je rejoins alors l’axe idéal de descente pour skier à nouveau sur des œufs… J’atteins peu à peu une étroiture oblique qui me mène dans une zone un peu moins raide où la neige de bonne consistance me permet de skier de façon relâchée. Une sensation de bien être m’envahit, me récompense de tous mes efforts et me fait oublier la tension que je viens de vivre. La grande pente qui me rapproche de la base de la face et de Willy n’est plus qu’une formalité. Ce dernier a malheureusement connu quelques soucis techniques avec la caméra pour filmer la descente. Je skie comme dans un rêve sur une neige merveilleuse parmi de gros bombements en arrachant à la montagne des volutes de neige qui illuminent le vide en capturant la lumière du soleil. Pour rejoindre le vallon d’Estagnol, je me faufile dans un petit verrou et glisse paisiblement en direction de la dérive de l’avion englouti ou je stoppe mes skis pour y attendre Willy. De retour à la cabane nous contemplons la montagne qui s’éclaire de tous ses feux. Elle est si belle… |