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PREMIERE
AU PUIG PEDROS Le col de Puymorens unit l’Ariège au Capcir. C’est un lieu de passage fort connu tout proche du « grand cirque commercial » du Pas de la Case où la montagne a été malheureusement défigurée par les nouveaux marchands du temple de l’or blanc et des produits dédouanés. Par bonheur la nature a su tenir à l’écart de tout ce brouhaha deux vallées où randonneurs et amoureux de la montagne peuvent encore venir jouir d’espaces vierges. La vallée des Bésines et la vallée d’en Garcia mènent toutes deux à un sommet magnifique qui n’a pour seul défaut que celui d’être dépassé de quatre vingt un mètres par son prestigieux voisin. Le Puig Carlit, il s’agit de lui, point culminant du secteur est visible de tous, de quelque point qu’on l’aborde. Sa suprématie liée à son altitude supérieure en fait un lieu d’invasion dès les belles journées arrivées. Il en est tout autrement pour le Puig Pedros qui se dissimule et se soustrait aux regards de ceux qui n’ont pas le courage ou la possibilité de pénétrer l’intimité de la montagne. Sa magnifique face Ouest ne se dévoile que très tardivement lors de notre arrivée à un col dont le nom sonne comme le titre d’une comptine : « la Portella de la Coma d’en Garcia ». La saison hivernale écoulée ne m’a pas permis la moindre tentative d’envergure en raison des trop importantes chutes de neige et de la grande instabilité du manteau neigeux. Ce n’est pas faute d’avoir effectué de nombreuses reconnaissances pour tacher de trouver un motif de belle réalisation d’un bout à l’autre de la chaîne. Ce mois de mai entre ouvre une petite porte grâce à un redoux très marqué qui a purgé les pentes raides. C’est le cas de celle du couloir Ouest Sud Ouest du Puig Pedros. Philippe qui m’accompagne ne manque pas de me faire remarquer la présence de nombreuses interruptions rocheuses qui semblent barrer toute progression à ski sur ce vertigineux toboggan catalan. L’immense rigole naturelle a perdu sa parure de neige et de glace sur sa rive gauche et il n’en demeure plus qu’un immense pan grisâtre sur la droite de l’axe de symétrie du couloir, où la glace côtoie de redoutables affleurements rocheux… Le col nous réserve un replat idéal pour monter nos deux abris bivouacs. Le soleil décline et la nuit enveloppe nos rêves et nos doutes. Nous nous sommes entendus, Philippe et moi, pour agir ainsi : Il demeurera au col tandis que je quitterai le bivouac à la nuit pour descendre dans le val de Coume d’or, traverser la Jasse du Pedros et attaquer le versant Ouest du Pic avant le lever du jour. Quant à lui bien emmitouflé, il filmera ma progression tant à la montée qu’à la descente… La nuit étoilée et glaciale me garantit une neige ferme qui me permet une progression très rapide jusqu’au pied du couloir. Ma frontale balaye de son faisceau doré les micro vaguelettes que soleil et regel ont découpées à sa surface. La glace grise et austère donne au début de mon ascension une ambiance peu engageante. Mais piolets et crampons percutent avec efficacité les premiers mètres du couloir dans un silence total. La timide lumière du petit matin et la voix de Philippe dans le talkie me rattrapent vite dans la pente. Je gravis une longue langue de glace interrompue par une barre rocheuse que j’escalade. Lorsque je me rétablis à son sommet après l’avoir franchie, je réalise que ce passage sera infranchissable à la descente à ski ! Je poursuis alors l’ascension en toisant les pentes qui se situent à ma gauche. Philippe fait la même analyse que moi depuis son poste d’observation : La descente passera obligatoirement par les pentes de glace grises extrêmement raides et déversantes peu engageantes de la rive droite orographique du couloir. Il faudra pour cela que je traverse à ski des zones mixtes (neige, glace et affleurement rocheux) très difficiles et dangereuses. L’heure n’est pas à la descente mais à l’ascension. Me voilà seul au milieu de cette grande muraille où je dois mon salut à ma confiance totale en mes seuls crampons et piolets dont je dose l’action avec une infinie précision. Mon dos calé sur le vide synonyme de liberté et de plénitude emplie de sérénité, je progresse tout naturellement sur cette rampe céleste. Dans ces instants indescriptibles, j’ai l’impression d’être né uniquement pour les vivre… Je franchis une nouvelle zone de mixte et me redresse sur une sorte de table rocheuse située au sommet du couloir. C’est un merveilleux emplacement pour admirer l’embrasement du petit matin. Un silence total enveloppe ma solitude. Le temps est suspendu. Tout en bas, la Coume d’or. Plus loin, le col où est posté Philippe. Encore plus loin, les hautes vallées et les premières traces de civilisations. Mon regard me relie à toutes ces réalités dont je suis séparé par un obstacle redoutable. Le franchir ski aux pieds sera le seul et unique moyen de conquérir le retour à la vie. Ce prix à « payer », sorte de rançon me transcende et inondera de la lumière du bonheur tous les instants futurs aussi simples soient-ils. Le dépassement total donne au goût de tous les moments ordinaires de la vie un parfum délicieux… J’avale une barre énergétique et bois quelques gorgées d’eau. J’agis comme un robot conditionné dans une concentration totale. Mes fixations claquent, me voilà skieur. J’ajuste les dragonnes des bâtons. Où poser les skis sur tout ce qui ne paraît que vide ?... J’amorce une traversée sur une pente extrêmement raide en direction d’une arête de glace qui me bouche l’horizon en m’ôtant tout repère visuel pour asseoir mon regard. La glace est omni présente et tout virage est impossible. Par bonheur un très léger replat m’accorde un petit sursis. J’y effectue timidement un virage qui m’ouvre la pente quasi verticale parsemée d’îlots rocheux et balayés par de nombreux miroirs de glace vive. Cette rampe peu engageante s’interrompt sur des barres rocheuses peu hospitalières. Un dérapage, ski amont très relevé me permet de tester la tenue de mes skis sur cet entonnoir vertigineux. Le constat est peu convainquant… J’envoie le premier virage. Je dois mon salut à une réception à la fois ferme et feutrée en appliquant une grande angulation, mon torse plongeant dans le vide pour placer mon centre de gravité à l’aplomb de mon minuscule polygone de sustentation… Ca tient ! Mais… qu’à un cheveu et il faudra que j’en trouve de nombreux pour franchir ce passage redoutable. Cette descente est vraiment très dure et exposée et de très grosses difficultés la jalonnent dès son début sans droit à l’erreur possible. Tout chute y est totalement exclue… Je finis par atteindre le bas de cette première rampe obturée par une barre rocheuse infranchissable. Un saut conversion très engagé me permet de me dégager quelque peu. J’amorce alors une traversée suspendue parmi les rochers. La glace est présente partout. Cet endroit ne me plaît guère mais c’est le seul moyen de poursuivre et d’éviter la barre infranchissable. Le passage devient plus étroit que la largeur de mes deux skis. Pas évident en terrain extrêmement raide et verglacé… j’y arrive tant bien que mal en soulevant le ski amont et en l’adossant au rocher… Je surplombe désormais un sablier de glace vertical s’achevant sur une zone mixte des plus scabreuse. Pour assurer la tenue de mes skis, je remonte ma cuisse amont quasiment à la verticale en maintenant mon pied le plus en extension possible pour garantir l’ « horizontabilité » du ski. Le ski aval est placé beaucoup plus bas, la jambe correspondante pratiquement totalement tendue. Pas facile dans ces conditions d’envoyer un virage ! Et s’il n’y en avait qu’un à envoyer… Chaque seconde prend dans ces conditions des dimensions d’éternité. L’entonnoir est franchi… Un nouveau virage conversion me donne accès à la zone de mixte que je redécouvre avec effroi. Je l’avais aperçu sur ma gauche lors de l’ascension. Maintenant que j’y suis, elle m’apparaît sous un tout autre aspect. Quelques mètres grisâtres où la glace emprisonne de nombreuses spicules rocheuses sur une largeur interdisant tout virage salvateur… Une seule solution : je jumelle les deux bâtons, empoigne mon marteau piolet demeuré sur le porte matériel de mon baudrier et désescalade skis aux pieds ce mur qui mettra fin aux difficultés de la descente. Je ressens un immense frisson chaque fois que je désancre la lame du marteau piolet pour n’offrir mes appuis qu’aux seules carres de mes skis et extrémités de mes bâtons tenus fermement de mon bras aval. Pas question d’éternuer, l’équilibre ne tient qu’à un fil. La tension est totale depuis que j’ai quitté la plate-forme sommitale. Je pressens le soulagement de portions beaucoup plus faciles à venir. Me voila enfin au sommet des pentes faciles de cinquante degrés d’inclinaison qui me rapproche du pierrier de la base de la face. Je sais que je ne dois en aucun cas relâcher mon attention car la neige transformée et la glace rendraient ce toboggan quasi vertical, fatal. Je reprends ma concentration et donne mon impulsion pour envoyer un virage facile. Je sens alors un choc sur le talon de mon ski droit et bascule brutalement dans le vide comme poussé violemment dans le dos par une main malveillante. Commence alors une chute vertigineuse où chaque fraction de seconde est l’objet d’une analyse immédiate de ma part pour tenter d’amoindrir de façon illusoire les effets de la gamelle. Je perds un ski sous l’effet d’un nouveau choc contre le rocher, atterris la tête en bas dans le couloir et viens en rejoindre à grande vitesse sa rive gauche. Je perds mon deuxième ski contre les rochers, tache de me freiner contre eux mais en vain…Un petit salto avant agrémente la chute et me revoilà dans le sens de la marche…Je tente un nouveau freinage à l’aide de mon marteau piolet et de mes pieds sur la rive gauche et connais une nouvelle accélération fulgurante en direction d’une barre rocheuse sur laquelle je ne sais quel réflexe me donne l’occasion de piquer un petit sprint vertical pour éviter tout choc destructeur. Une nouvelle glissade, et un arrêt des plus brusques interrompent définitivement cette séance de toboggan catalan… Silence total… je bouge un bras, une jambe, un nouveau bras, une nouvelle jambe : tout va bien ! Je me relève : tout va encore mieux. Je n’ai rien ! Quel miracle ! Je rebranche le talkie qui s’était déconnecté sous le choc et rassure Philippe qui me croyait mort après avoir filmé l’intégralité de la chute… Je rechausse mes crampons pour aller récupérer mes skis bloqués dans les rochers en deux endroits différents. Je me serais passé de ce surplus d’effort qui n’était pas prévu au départ. Epuisé mais vivant, je finis par rejoindre Philippe au col où je me pose avant de rejoindre la vallée. Pourquoi cette chute ? Sûrement parce qu’un très léger relâchement m’a empêché de repérer un petit rocher enfoui dans la neige dure…En montagne, le danger se cache partout et nous sommes vraiment peu de chose face à lui…Je ne l’oublie jamais…
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