LE CANIGOU

 

Il existe une montagne bien singulière à l’extrémité orientale de la chaîne des Pyrénées. Cette montagne est exceptionnelle à bien des égards. Contrairement à toutes les autres, elle s’enfonce comme un coin entre deux vallées parallèles à l’axe du massif, celle de la Tèt et celle du Tech. Sur l’ensemble de la chaîne, les vallées pénètrent systématiquement la montagne perpendiculairement à son axe. Cette particularité géométrique confère au Canigou puisqu’il s’agit bien du Pic du Canigou une position dominante au-dessus de la Méditerranée . Son austère versant Est domine fièrement la ville de Perpignan de plus de deux mille sept cent mètres. Tourné vers la Méditerranée, il rappelle la rudesse des Pyrénées aux portes même du Roussillon et contraste bien avec la douceur de la « Belle Bleu ». Son versant Ouest est tout autre. Il présente en hiver et au printemps une magnifique face de neige de plus de mille mètres de dénivelée.  Tournée vers la rudesse de l’immensité de toute la chaîne pyrénéenne, Il offre cette fois-ci  sa douceur  « toute méditerranéenne ». Les  bancs publics  installés au sortir du petit village de Serdinya ne sont pas là par hasard.. Ils permettent aux habitants de se réchauffer le regard et l’âme  chaque soir au crépuscule. Cette montagne pleine de contrastes est aux confluents de tous les climats et de toutes les cultures. Elle est le véritable siège d’un métissage tant au niveau climatologique  qu’humain. Peu de montagnes peuvent se vanter d’avoir tant influencé l’activité de l’homme. L’Histoire est « riche »   du Canigou…

Cette montagne est également un somptueux belvédère duquel un seul regard peut ôter toute envie d’en redescendre.

L’approche de la face Nord-Ouest du Pic du Canigou est une merveilleuse randonnée verticale qui traverse, au prix d’une belle suée, toute une succession de paysages variés et splendides. Tout d’abord, un écrin de verdure nous isole peu à peu de la cité des hommes et nous conduit sur une immense croupe qui domine le ravin de la cascade des Anglais dont les rugissements remontent de l’abîme. Sa base est décorée d’une végétation dont les couleurs du couchant, s’allient à celles des rochers pour donner à notre « promenade » une atmosphère digne des meilleurs contes d’ « Héroïque Fantaisie ». Bientôt, les nuages qui jusque là nous enveloppaient de leur moiteur, se déchirent et nous dévoilent l’immense cape dorée de la face convoitée. Nous nous  précipitons pour installer le pied de l’une de nos camera pour capturer cet instant merveilleux. Philippe en profite pour me filmer chargé comme un baudet. On oublie bien souvent que toute descente à ski sur des sommets isolés nécessitent de long portages harassants qui font partie intégrante du challenge du skieur alpiniste. La marche a repris depuis bien longtemps et la nuit nous rattrape  après une longue traversée minérale agrémenté de la cavalcade d’un couple d’isards. Lors de la traversée d’un petit ruisseau  cheminant sous de petites plaques de neige, Damien et Willy en profitent pour refaire de plein de nos gourdes que la montée avait bien entamées. A cette occasion, vous changeons de versant et pénétrons une forêt accrochée à  la grande raideur de la pente. L’une de nos frontales a la malencontreuse idée de tomber en panne dans un noir profond et silencieux. Lorsque la végétation se clairsème quelque peu, nous débouchons enfin sur une piste toute proche du refuge. Damien sent  de bonnes odeurs mais cela ne nous empêchera pas de passer à trois mètres de l’abri sans le voir… Ce n’est qu’après dix minutes de recherche que nous poussons la porte de notre demeure d’un soir pour être accueillis par des randonneurs à raquettes regroupés autour d’une marmite mijotant sur un poêle à bois…  

La nuit est bien étoilé lorsque nous quittons le refuge et les premières lueurs nous accueillent à la naissance du ruisseau de Saint Vincent bien connu des amateurs de canyoning sportif. Il marque le début de l’immense face qui nous domine de plus de mille mètres. Je pénètre un grand entonnoir de neige qui ondule en menant à un replat dominé sur sa gauche par une petite falaise sur laquelle Damien et Willy vont aller se poster pour filmer à distance  mon ascension et ma descente. Quant à Philippe, après avoir pris quelques images de ma progression en contre plongée, ce dernier poursuit vers le haut en embrayant dans mes traces. La pentes n’est pas encore raide et la neige de ce printemps tout jeune est de consistance variable en ce début d’ascension. Mes chaussures de skis prolongées de crampons sont un réel handicap par leur poids. Tantôt elles s’enfoncent profondément, tantôt elle m’opposent leur grande rigidité sur les plaques gelées… La face que je gravis est parcourue d’éperons de neige qui issus de la crête sommitale, la fractionnent en autant de couloirs qui fusionnent à l’entonnoir du bas de cet édifice naturel. Son ascension n’est pas très technique mais dans un site d’une rare beauté. Lorsque je me retourne, une magnifique mer de nuage illumine le paysage qui se perd au loin dans un ciel rougeoyant. Philippe s’est posté sur l’un des éperons qui dominent ma progression et s’applique à engranger de bonnes images. La face est immense et je finis par atteindre la crête sommitale légèrement à gauche de la cime. Le soleil commence à lécher la neige et une brise légère soulève de petits panaches d’or.  Me voilà sur  une sorte de  chemin de ronde naturel qui s’aplanit  pour atteindre la table d’orientation du sommet. C’est alors que je vois surgir du versant opposé deux piolets qui déchirent la corniche sommitale. J’échange alors quelques mots avec le premier d’une cordées de deux grimpeurs qui est tout surpris de me trouver là et qui l’est encore plus d’entendre le son du talkie walkie dissimulé dans ma veste de montagne. Le sommet du Canigou résulte de la rencontre de quatre arêtes qui isolent autant de vallons qui unissent la montagne à la plaine. Mon regard ne peux s’empêcher de les parcourir rapidement. Je m’offre un instant de paix et de plénitude…

Je ne dois pas m’attarder car le soleil ne m’attendra pas… je chausse mes skis au sommet du couloir terminal dont la pente atteint cinquante degrés. A mes pieds  mille cent mètres de pente m’attendent. La descente à ski de cette face du Canigou, certes la plus raide de la montagne, n’est pas extrême. Elle représente toutefois pour moi un fort beau challenge après de grosses souffrances que la vie peut malheureusement offrir… C’est un exercice très physique après une ascension éprouvante mais une merveilleuse récompense après les efforts consentis pour parvenir au sommet du phare de la Méditerranée. Les premiers virages me libèrent et je retrouve l’ineffable plaisir de glisser entre ciel et terre. La pente raide capture toute mon attention mais je suis transporté de bonheur. Lorsque le couloir s’élargit je choisit de remonter légèrement sur son flanc Nord  pour y trouver une neige moins travaillée par le soleil. Cela permettra à Philippe de faire de belles image depuis la crête opposée. Damien et Willy,  postés bien en aval sur leur falaise ont goutté au merveilleux lever de soleil sur la mer de nuages pendant la fin de mon ascension. Ils assurent les prises de vue lointaines. Je plonge alors vers l’axe du couloir qui demeure encore à l’ombre. Seul le crissement  de mes skis sur la neige par endroit bien verglacée perce le silence de la montagne. Deux isards en contrebas  ne semblent pas troublé par notre présence à entendre les commentaires de Damien et Willy dans le talkie. Je dépasse Philippe et poursuis ma descente vers le bas de la face. Le soleil a embrasé la montagne. Skier dans un tel cadre procure des sensations indescriptibles. C’est un luxe dont l’effort est le seul prix… Un petit slalom entre quelques rochers me conduit sans encombre au pied de la falaise qui a servit de piédestal à Damien et Willy. Ivre de bonheur je me laisse choir sur le dos  et ferme les yeux pour prolonger ce que je viens de vivre. Le soleil caresse mes joues avec toute sa complicité bienveillante. Quelques minutes plus tard, je skie jusqu’à la limite de la neige et rejoins le refuge où j’attends mes compagnons. Lorsque nous atteignons la voiture, deux mille mètres sous le sommet, la pluie commence à tomber. Le rideau est tiré.       

    

RETOUR AU SITE

Philippe JARDON Montagne et ski passion

Présentation de l'activité de Philippe JARDON skieur alpiniste