|
Première descente à
ski de la Face Nord du Pic de Tramezaïgues La vallée d’Aure constitue la limite orientale du massif du néouvielle. Ouverte sur l’Espagne, elle affiche une population en hausse selon les derniers recensements. Il s’agit là d’une exception. Toute personne qui la pénètre pour s’enfoncer peu à peu dans la montagne, s’imprègne d’une atmosphère pastorale où la verdure côtoie l’écume de sa neste : la Neste d’Aure. Les villages aux toits d’ardoise se succèdent au fil de cette rivière tumultueuse. La route y trouve même un abri de quelques mètres sous le toit de la chapelle de Cadéac ! Lorsque la voiture parvient aux abords de saint Lary-Soulan le regard se heurte sur une immense barrière naturelle de laquelle se détache une magnifique montagne : le Pic de Tramezaïgues. Il existe des montagnes qui se cachent pour ne se dévoiler qu’aux montagnards aux pris de nombreuses heures de marche. Le Pic de Tramezaïgues est tout autre, il s’offre aux regards de tous depuis toujours. Il affiche chaque saison au fil de ses métamorphoses années après années. C’est la montagne de la vallée, celle qui se montre, celle qui se donne… Son village, le village de Tramezaïgues se blottit à la naissance de son immense face Nord. Cette montagne est celle que tout enfant dessinerait de façon instinctive… C’est la montagne qui fait rêver…et elle est là toute proche, on peut même la toucher… Elle est à la fois beauté et rigueur. La face Nord se pare d’un très lourd manteau neigeux dès le début de la saison froide. L’incitation à venir la gravir est toutefois tempérée par un risque majeur. De nombreuses avalanches la parcourent sur son millier de mètres pour envahir le « Plo de la coume », un vaste replat déboisé de la forêt qui protège le village… Aborder une telle face est possible mais il faut la respecter et savoir attendre des conditions nivologiques adéquates pour une « simple ascension ». Cela est encore plus vrai si l’on veut doubler le challenge de la descente à ski qui n’a jamais été tentée à ce jour… Après, une fois n’est pas coutume, une très courte marche d’approche, nous parvenons, Philippe, Willy et moi au « Plo de la coume ». La grande prairie suspendue entre plaine et montagne nous offre toute sa douceur en cette délicieuse fin d’après midi de printemps. La nature y a disposé ici et là arbustes et rochers merveilleusement sculptés comme si le plus doué des paysagistes avait réussi le chef d’œuvre de sa vie… Son extrémité supérieure conserve comme un trésor la langue terminale de l’immense coulée de neige et de glace qui dégringole sur toute la hauteur de la face Nord du Pic. Lorsque nous levons les yeux pour suivre du regard l’intégralité de ce chemin de grande randonnée pour avalanches, nous buttons bien vite sur l’opacité d’un nuage épais qui nous interdit toute étude de la face. Cela n’entame pas notre optimisme et nous voilà bien vite installés autour d’un petit foyer dressé à proximité d’un abri de berger. Une soirée paisible et simple au milieu de partout et de nulle part… Willy nous quitte à la nuit pour redescendre à la voiture et aller se poster sur le versant opposé au niveau du pla d’Adet bien connu de celles et ceux qui suivent le tour de France. Cinq heures du matin, j’entre ouvre la fermeture à glissière de la minuscule tente blottie au pied de la montagne. La voie lactée étire les vagues de sa chevelure infinie. Pas un nuage… Il faut y aller, il n’y aura plus d’occasion aussi favorable avant longtemps… Nous prenons pied, Philippe et moi, sur la neige tout en haut de la prairie. Les nombreuses coulées de l’hiver et du printemps l’ont compactée à l’extrême et y ont sculpté une multitudes de vagues figées encombrées ici et là de véritables boulets de glace reliquats de récents bombardements… Il est facile d’imaginer la difficulté que nous avons rencontrée pour y progresser. La rigidité de mes chaussures de ski se heurte à chaque pas à autant d’obstacles que la nature a multipliés à l’infini comme si elle voulait tester ma volonté en ce début d’ascension… Mon attention est constamment occupée à choisir un itinéraire le moins défavorable possible sur une pente déjà bien raide. Lorsque j’approche de la première falaise qui verrouille l’entrée de la face Nord, d’immenses rigoles concaves remplacent les vagues figées. Je m’efforce de n’emprunter que leurs flancs pour éviter d’y être emporté par d’éventuels blocs de rochers ou de glace qui auraient la sinistre idée de vouloir s’offrir une « petite glissade ». Pour éviter la falaise, je dévie mon ascension sur la gauche. La neige qui n’y a ni été travaillée par la le soleil ni rabotée par les coulées à perdue toute consistance. Je m’enfonce jusqu’à la ceinture… Je dois dépenser une énergie folle pour dépasser la barre rocheuse et rejoindre l’axe idéal d’ascension… Philippe plus léger que moi et moins lourdement chaussé et chargé me précède. Il va se poster pour filmer ma montée après ma sortie des étroitures qui donnent enfin accès à l’immense face de neige qui s’épanouie dans le ciel comme un gigantesque éventail. Le soleil s’est levé et la croûte de surface se fracture à chaque pas. La neige sous jacente est toutefois de bonne consistance et je ne m’enfonce que de quelques centimètres. Ma progression devient saccadée en raison de la rupture de la fine pellicule de glace sous mes crampons. Je plante mes deux piolets alternativement et mon corps se transforme en quelques bielles de locomotive à vapeur d’un autre temps. Sur l’autre versant de la vallée, Willy connaît toutes les difficultés pour nous trouver dans l’immensité de cette face concave. Parfois une barre rocheuse émerge de la neige et je dois la franchir directement pour retrouver la neige et poursuivre cette interminable ascension. La pente à cinquante cinq degrés, se rapproche de l’arête Est et se raidit encore un peu plus à l’occasion de petits rétrécissements. Je longe bientôt la crête qui mène au sommet. J’oblique légèrement sur la droite pour rejoindre les pentes terminales qui me rapprochent enfin du but. La face devient convexe et la pente diminue. La cime est là toute proche. Le soleil ne trouve aucun obstacle dans cette zone quelque soit l’heure de la journée. Aucune crête que ce soit à l’Est ou à l’Ouest ne protège désormais plus le dôme sommital de la montagne de son ombre. La neige perd bien vite toute consistance. Je m’enfonce comme dans des sables mouvants. A trente mètres sous le sommet, un craquement sinistre et je m’enfonce dans une crevasse de neige qui s’ouvre sous mes pieds. Je ne réfléchis pas longtemps. Le danger est trop important. Les tous derniers mètres de l’ascension ne présentent aucun intérêt technique la pente s’y couche pour mourir à l’horizontal. Je découpe alors à l’aide de mon piolet la lèvre avale de la crevasse et réalise une petite terrasse pour m’installer confortablement quelques instants. Poursuivre présente un risque trop important voire une quasi certitude de décoller l’intégralité de la calotte sommitale de la montagne qui m’emporterait ainsi que Philippe en balayant toute la face Nord. Me voilà confortablement installé dans ma niche de neige. Willy m’indique dans le talkie qu’il ne parvient pas à me repérer tellement la face est immense. J’avale paisiblement une barre énergétique et bois les dernières gorgées que peut m’offrir ma gourde. Après avoir quitté les crampons et fixé l’un de mes piolets sur le sac, je chausse les skis et glisse mon deuxième piolet dans le porte matériel de mon baudrier. J’indique à mes amis que je vais entamer la descente. Le tout début de la descente n’est pas raide mais je skie avec beaucoup de délicatesse car le danger ici n’est pas lié à la pente mais à la très grande instabilité de la calotte sommitale. Je longe la crête Est qui me domine de quelques mètres tandis que la pente bascule dans le vide pour atteindre cinquante cinq degrés. La neige a fort heureusement retrouvé sa consistance et me voilà sur un type de terrain que j’affectionne particulièrement. La pente est raide et domine un immense versant. Le vent et le travail du « gel-dégel » me font skier sur les ondulations figées du rideau immaculé du théâtre de mes rêves d’enfant. Chaque virage maîtrisé en confiance me conduit à une sorte de sérénité mêlée de concentration intense. Je me sens appartenir à cette pente depuis toujours. Il me paraît tout à fait naturel d’y skier. Willy qui m’a repéré, filme ma minuscule silhouette qui se faufile parmi les étroitures. Une mouche perdue sous le sommet du triangle de la voile d’un navire… Philippe quant à lui me filme en contre plongée installé quelques longueurs de cordes plus bas. Je me glisse entre de petites barres rocheuses et domine une zone où la neige m’offre de merveilleuses sensations. Je frôle Philippe et ses objectifs et vire juste après l’avoir dépassé. Une nouvelle étroiture ne conduit au sommet du gigantesque entonnoir qui domine les falaises et la grande langue de neige et de glace qui achève sa chute figée cinq cent mètres plus en aval. La neige s’est ramollie et je dois m’éloigner quelque peu de l’axe de symétrie de la face pour skier sur le flanc Est de l’immense concavité naturelle encore protégé du soleil. Je parviens alors à la section la plus étroite de la descente creusée de rigoles de glace profondes où tout ski est impossible. Je décide de skier sur le sommet du bord de l’une d’elles en alternant dérapages et sauts conversions qui m’offrent à chaque fois des réceptions aussi acrobatiques que brutales. Cette longue fin de descente m’oppose toutes sortes d’obstacles à franchir : neige sans consistante, vagues de glaces, blocs de glace dont le diamètre peut atteindre soixante centimètres… Brefs de quoi maintenir mes sens éveillés… Mes cuisses sont en feu mais je tiens le bon bout… Le « régal » est total lorsque les grumeaux des reliquats d’avalanches imposent à mes skis un vibrato insoutenable. Mais quel bonheur lorsque je stoppe mes skis sur l’herbe du sommet du Plo de la coume ! Je retrouve la petite tente pour un repos bien mérité… Bientôt notre trio est reconstitué. Willy nous a rejoins Philippe et moi. Nous gouttons tous trois au plaisir du farniente comme si nous étions juste venus pour profiter de la douceur de ce début d’après midi de Mai. |