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Le
Chimborazo « deuxième » Neuf heures vingt du
matin, le petit taxi jaune reprend du service. Cette fois nous sommes en petit
comité. En plus du chauffeur, Patrick, Philippe et moi sommes les seuls
occupants du véhicule. Le prochain objectif
sera Le CHIMBORAZO, 6310m que j'avais
eu le bonheur de gravir et de descendre à
ski en 1990, Cette montagne m'avait fasciné et je m'étais promis de m'y
rendre à nouveau. A la vitesse d'une tortue qui hiberne, nous dépassons
sans nous hâter Riobamba et nous enfonçons sur les pistes qui mènent à
l'altiplano. Depuis cette ville, l'approche est
magnifique. Nous laissons derrière nous de grosses propriétés agricoles et
abordons une zone qui surplombe de majestueuses gorges limitées par
d'extraordinaires falaises. Un Verdon à près de 3 800m
d'altitude… A une forêt de conifères
succède une vaste étendue d'herbe grasse puis, de la terre et rien que de la
terre. Le désert nous attire peu à peu à 4000m d'altitude. La Ford
s'essouffle sur 'la tôle ondulée de la piste qui est maintenant bordées
d'innombrables bombes volcaniques qui recouvrent le sol depuis la dernière
éruption qui remonterait à quatre mille ans en arrière. C'est sur la lune que
nous roulons à présent ! Depuis Riobamba, Le
Chimbo dévoile avec grâce sa longue échine pudiquement revêtue de son voile de
neige et de glace. « La déesse blanche » comme l'avaient baptisé les Incas, nous
offre en trois ressauts successifs qui correspondraient à trois cheminées
éruptives jumelées, une silhouette majestueuse et équilibrée malgré sa masse
colossale. La piste, après de
nombreux lacets, contourne la montagne et s'arrête au premier refuge ( le refuge
Carrel) situé à 4800m d'altitude. Un court sentier nous conduira sans peine à
5000m au plus haut refuge de la terre, le refuge Whymper. La lourde bâtisse est
située au pied de la face la plus vertigineuse du volcan qui monte d'une traite
à l'antécime. A l'intérieur, on y parle toutes les langues : Russe,
Américain, Espagnol, Portugais, Français... La population cosmopolite des lieux
fraternise dans une complicité feutrée et mesurée. Ici tout le monde affiche une
sérénité communiquée par l’isolement et la beauté du site. Nous profitons de la fin
de l'après midi pour monter sur le glacier et jouer de nos crampons et autres
marteaux piolets comme des enfants le feraient avec leurs consoles
électroniques. Je profite de l'aubaine pour avancer mes skis en prévision de
l'ascension de la nuit prochaine et m'amuse à dessiner des courbes juste à
l’aplomb du refuge. Je m'allonge sur ma
couchette vers vingt et une heures trente pour me lever à zéro heure quarante
cinq. A une heure trente, Philippe et moi quittons le refuge en direction de la
face. Nous avons opté pour une trajectoire des plus directes : tout droit
depuis le refuge jusqu'à l'antécime, « la Cumbre Ventimillia ». La nuit est bien
noire et nos frontales nous permettent de nous frayer un chemin entre les blocs
qui précèdent la base du glacier. Tandis que je troque mes « trekkings » pour
mes chaussures de ski armées de crampons rigides, Philippe entame l'ascension.
Je m'ébranle un peu plus tard et opère une deuxième halte auprès de mes skis
pour les fixer sur mon sac. La progression silencieuse est aisée et nous ne
cachons pas notre optimisme. Lorsque je me retourne, j’ aperçois toutes les
lueurs des Brésiliens, Russes, Américains et autres Equatoriens qui ont démarré
leur ascension de la voie normale. La face se redresse sérieusement et nous
distinguons mal le relief. Le repérage d'hier soir n'est plus qu'un très vague
souvenir ! Nous poursuivons sur des pentes de plus en plus raides. Philippe
grimpe légèrement à mon aplomb sur la gauche. Je choisis une progression plus à
droite pour être à l'abri des blocs de glace qu'il pourrait décrocher avec ses
engins. Nous sommes désormais en piolet traction en solo sur une pente qui varie
entre soixante et quatre vingt dix degrés. J'entends Philippe qui peste de plus
en plus contre la qualité de la glace. Pour ma part les skis accrochent leurs
spatules à chaque fois que je me
penche légèrement en avant. Un vide sinistre se creuse sous nos pointes avant et
nous voici agrippés à deux dentelles de glace à trente mètres l’un de
l'autre. La bataille est rude et chaque mètre est gagné au prix d'une
concentration extrême. La glace devient vite
cassante et terriblement dangereuse. Sans pratiquement nous concerter, Philippe
et moi décidons d'entamer une marche arrière dont nous nous souviendrons tous
les deux. La tension est totale mais la sérénité persiste de longues... longues
minutes. Impossible de poser un rappel sur broche car nous avons éliminé la
corde de nos « bagages » par économie de poids au profit de la vitesse. Philippe
transporte le matériel vidéo et moi celui de ski ce qui est bien suffisant.
Centimètre par centimètre, nous rebroussons chemin pour retrouver des pentes de
glace plus humaines. C'est alors que pour rejoindre un itinéraire moins direct
mais moins exposé dans cette nuit noire, nous entamons une immense traversée à
l'horizontal d'une
grande partie de la face. Tout cela prend des heures sans possibilité de
s'alimenter et de boire. Il faut à présent reprendre une
trajectoire verticale pour rejoindre les corniches de l’arête sommitale qui
barre la face. Les crevasses sont nombreuses et mes engins fracturent parfois
des pans de glace entiers qui tombent dans un fracas de verre brisé dans la
profondeur des ces abîmes glauques. La fatigue me gagne et je commence à me
traîner. Philippe a pris de l'avance et je le distingue sur les replats
supérieurs. Nous sommes tous les deux sortis de la phase d'ascension glaciaire
proprement dite. Nous n'avançons plus sur la portion de la voie normale que nous
venons de rejoindre. Philippe disparaît sur la crête, et je progresse, appuyé
sur mes bâtons de skis, comme un vieillard à l'agonie.
La lutte de la nuit m'a
épuisé. Les chaussures de skis ne sont pas les meilleurs « outils » pour grimper
vite et bien sur des murs de glace vive à plus de six mille mètres
d'altitude. C'est alors que je croise les Américains, Russes, Equatoriens et
Brésiliens qui redescendent après leur succès de la voie normale. Ils
m'encouragent avec admiration et pitié devant ma silhouette courbée surmontée de
la paire de skis qui se meut dans une quasi immobilité. La journée qui débute
est magnifique et cela m'interpelle dans la lassitude qui m'envahit. Je décide
de stopper pour boire et me nourrir un peu. Je tire de mes poches du chocolat
qui se casse comme de la porcelaine et me voila reparti. La volonté associée à
la « gastronomie » sera
le meilleur moteur d'un corps épuisé par le manque de sommeil et les efforts
intenses à plus de six mille mètres (le piolet traction à cette altitude est une
technique qui n'est pas avare en énergie). A quelques encablures sous le sommet
je retrouve Philippe qui entame sa descente n’espérant plus me voir arriver. Il
est épuisé et souffre d'un mal de tête terrible. Je poursuis jusqu’au sommet où
il a effectué, il y a quelques minutes, des prises de vue de La mosaïque des
drapeaux de toutes les nations qui s'y sont retrouvées. J’y suis enfin ! Ouf ! A
631Om la vision est fantastique et je me pose quelques instants pour profiter de
l'endroit. L'immense calotte sommitale du Chimbo pourrait accueillir toute
une année ( modeste certes), aurait dit le conte de Russel. Je ne
m'y attarde pas trop. Philippe est un type formidable. Pris de vomissements, il
m'attend un plus bas pour filmer le début de ma descente. Je me 1ance sur la
portion quasiment plate qui entoure le sommet
sur une neige travaillée par le vent que le peu de pente rend très désagréable à
skier. Par un virage à droite, je contourne la première crevasse et entame une
pente un peu plus raide sur de la glace vive aux reflets dorés dans mes lunettes
de glacier. L'enchaînement de virages à plus de 6200m est
épuisant. Je reprends mon souffle avec calme et méthode et la descente se
poursuit. Philippe Filme de son mieux et m'invective même violemment car je ne
l'ai pas prévenu de l'un de mes départs. Nous nous confondons en excuses... Ce
sera le seul moment où le ton sera monté au cours de l'expédition et cela n'aura
duré que quinze secondes... Les vivres de courses
ingurgitées sous le sommet ont provoqué en moi un nouvel état de fraîcheur et
malgré la tôle ondulée sur laquelle je skie, je me sens de mieux en mieux.
Philippe lui, malgré la nausée, les vomissements, et les maux de tête
accomplit sa tâche de caméraman de haute altitude avec un esprit d'abnégation
pour lequel je ne remercierais jamais assez ! La face sur laquelle je
skie est très crevassée et il faut beaucoup d'attention pour choisir la
trajectoire des skis. L'environnement est exceptionnel et ma fatigue oubliée, je
retrouve une forme d'adolescent. Philippe est quant à lui bien mal. Il doit
stopper le tournage et entamer la descente vers le refuge. Pour ma part un
nouveau défi non prévu s'offre à
moi. Nous
n'avons pas eu « la directissime » mais je skierai les séracs du Chimbo ! Mes
skis m'attirent alors vers la gauche sur d'immenses plaques de glace grise qui
surplombent les circonvolutions d'une gigantesque cervelle de
glace bleue, grise et verte par endroits. Patrick que je viens de capter par
talkie, s'est installé devant le refuge, jumelles aux points pour ne rien rater
de ce qui va suivre. Autour de lui une poignée d’andinistes qui jouent les
badauds. En quelques minutes, je vais vivre des instants intenses que jamais personne ne pourra me retirer. Je voudrais tant faire partager ces joies, ces sensations, ces gestes précis de façon exacte que je m'en sens incapable… Je m'engage sur une petite vire de glace saupoudrée de neige, d'un mètre cinquante de long pour la quitter au prix d’un virage pédalé sauté dont l'atterrissage s'effectue en contre bas sur une petite vire analogue. Je répèterai ce type de mouvement plusieurs fois en calculant le plus précisément possible ma réception afin de ne pas culbuter dans le vide et faire le « grand saut ». Me voici en haut d'un
mur de glace de cinq mètres de haut à qui succède une pente neige à l'aplomb
d'une crevasse béante. Une seule solution, sauter amortir et virer !…Je
n’hésite pas. Dans une grande concentration, je répète dans ma tête la séquence
des mouvements à venir. Et c'est parti ! Une petite traversée de deux mètres,
puis je saute l'obstacle en essayant de freiner ma chute libre en frôlant des
skis la paroi de glace et en laissant traîner le bâton amont. La réception est
un peu brutale, un léger dérapage, une reprise de carres précise et un virage
à droite met une fin
à une section fantastique.
Le reste des passages très techniques qui mènent à la langue grise du glacier
juste au-dessus du refuge se déroule dans une euphorie tempérée par la sérénité
d'une forme physique retrouvée ! Je déchausse et m’assieds une demi-heure pour prolonger
mentalement ces instants de bonheur intense dans la solitude. Arrivée au refuge,
J'apprends qu'il s'agit d'une première auprès d'un guide de « Terre d'aventure »
qui me félicite chaleureusement en compagnie de Miriella la gardienne du refuge
qui n'en a pas cru ses yeux. La descente des séracs n'ayant pas pu être filmée,
Miriella aura la gentillesse, avec toute sa spontanéité de nous la faire revivre
par son récit devant la caméra. Son sourire est resté au jamais emprisonné dans
la mémoire de notre trio. Tout en se faisant
respecter, Le Chimborazo aura su procurer à Philippe et à moi son lot de
débauche d'énergie et de joies intenses. |