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LE TUNGURAHUA Banos est une petite
ville d’Equateur située à 1800m d'altitude aux portes de l' «Oriente ». C'est le
lieu de passage obligatoire pour quitter la sierra et pénétrer l'intimité
amazonienne. L'impétueux Rio Pastaza
m'accueille à nouveau deux ans plus tard, au pied de son majestueux volcan le
TUNGURAHUA. Engendré par l'effondrement de ce dernier et les ruissellements de
la cordillère orientale, il creuse une gorge gigantesque qui limite un petit
plateau sur lequel se blottis la ville coincée entre l'abîme et les pentes même
de la montagne. Son Nom «Tungurahua», est d'origine Shuar1 , Il
signifie: « Montagne du diable dans leur dialecte. Le 15 août 1534 ce « tueur »
entre en éruption cataclysmique et le tremblement de terre qui fait suite rase
Santiago de Quito2 nouvellement implantée par Diego De Almagro,
lieutenant de Pizzaro. Les Shuars vivent en aval de Banos sur le Rio Pastaza
devenu moins impétueux en s'étalant en haute Amazonie. De l'activité du volcan
seules subsistent des fumeroles au sein de son cratère à quelque 5016m
d'altitude. Son cône majestueux de couleur sombre s'élance d'une seule traite
depuis Banos. Un diadème de glace encercle sa cime comme si son repentir lui
avait octroyé une telle auréole. Le Tungurahua m'offre une revanche après la «déconvenue»
de juin 1990. Il s'était en effet retranché derrière une armure liquide
impénétrable. Des pluies diluviennes m'avaient interdit toute progression sur
ses flancs devenus impraticables. Des rafales à 150km/h, une visibilité limitée
à deux ou trois mètres et des avalanches de boues me firent battre en retraite
avec mes compagnons. Pire encore, je n'avais jamais pu apercevoir le tiers
supérieur du « Tungu » pendant mes trente cinq jours passés en
Equateur. Aujourd'hui il n'en est
rien. Le bus que nous empruntons pour nous rendre de Quito à
Banos, parcourt l'«avenue des volcans» sous un soleil radieux. Les
Illinizas et le Cotopaxi sont douillettement emmitouflés dans leur hermine de
nuages étirée par les vents d'altitude. Comme un enfant, je les contemple à
nouveau. Ils ravivent en moi de merveilleux souvenirs de l'expédition
précédente. Lorsqu'au loin Je devine
la silhouette du «Tungu » comparable à un immense tipi qu'aurait planté je ne
sait quel géant, mon esprit s'enflamme. De peur que le « monstre » ne se
soustrait à mon regard, mes yeux resteront rivés sur lui jusqu'à notre arrivée
à Banos. 1 Shuar est l'appellation
originelle des Jivaros. 2 Emplacement actuel de Colta Installé sur le toit du
car, je filme le géant tandis que la vallée du Rio Pastaza annonce la proximité
de Banos. Un magnifique ouvrage d'art métallique enjambe le court d'eau et
quelques minutes plus tard, nous stoppons sur une place bordée d'échoppes de
vendeurs de cane à sucre et de toutes sortes de produits dérivés de cette plante
tropicale. La ville tire son nom
des piscines d'eau chauffée par le volcan. Elle offre un climat fort appréciable
à qui veut en faire une halte régénératrice. Pour nous, ce sera le point de
départ d'une « nouvelle campagne ». Skier à l’intérieur du
cratère du «Tungu » est un plaisir que je souhaite m'offrir depuis longtemps.
Pour beaucoup cette envie peut paraître démesurée. En effet plus de 3000m de
dénivelée séparent Banos du sommet de la montagne. Pour moi skier dans l' «arène
du diable» sur quelques centaines de mètres après avoir porté le matériel de ski
sur une aussi longue distance est un gage d'intimité avec notre nature
vivante. La réservation d’un «
pick-up » s'effectue en quelques minutes et la nuit nous enveloppe dans son
écrin de doute et d'espoir. Neuf heures du matin, le véhicule serpente sur la
route et se glisse dans une tranchée creusée dans une énorme coulée de lave
pétrifiée issue du volcan. Bientôt, une piste poussiéreuse nous mène à Pondoa
petit hameau de paysans perché à 2600m. Nous souhaitons acquérir
des mules pour acheminer notre matériel de ... montagne, de ski, de couchage et
de cinéma ... ouf ! jusqu'au petit refuge agrippé sur les flancs du « Tungu » à
3800m d'altitude. Notre surprise est
grande lorsque nous apprenons qu'une expédition lourde, organisée par des
Américains, les a toutes réquisitionnées Philippe et moi nous
jetons un regard complice, chargeons notre matériel pesant sur notre dos et
rejoignons le refuge ... La récompense de cette bonne suée sera pour nous la
certitude de la finition de notre entraînement . Le refuge est une petite
cabane de planches rouges délicatement déposée à la limite de la végétation sur
l'échine du volcan. Nous n'essayons même pas d'y mettre ne serait-ce qu'un
orteil à l'intérieur tellement il est bondé Tandis que je profite d'
un éclairage favorable pour filmer le Chimborazo, le toit de l’Equateur,
Philippe déniche une plate-forme douillette qui sera pour nous un merveilleux
emplacement de bivouac abrité du vent. Les buissons rugueux qui nous entourent
sont emplis d'oiseaux mouches qui jouent à cache cache avec nos objectifs
photos. Malheureusement, ces minuscules volatils gagnent la
partie... Le reste de la journée
se déroule paisiblement dans ce petit nid douillet. Dans ces endroits féeriques,
les vivres déshydratées prennent des saveurs comparables à celles des mets les
plus raffinés. L’inconfort physique y est effacé par un état de bien être total
qui mène à la plus efficace des relaxations corporelles et
mentales... Deux heures trente du
matin, ma montre sonne, mes yeux pétillants d'impatience s'entrouvrent sur une
voûte céleste où le scintillement des étoiles semble répondre à celui du givre
qui encarapaçonne nos sacs de couchage. La lune qui se lève
après nous a vite fait de nous de rattraper sur les pentes et nous éteignons nos
frontales devenues inutiles. Pour Philippe et moi, l'isolement dans un endroit
pareil est si précieux, que nous avons préféré devancer les Américains et leur
lourde infrastructure. Les skis, comme à leur accoutumée dans ce cas de figure, se dressent de part et d'autre de mon sac et me donnent l'aspect d'une antenne ambulante. Le gel a la bonne idée de figer la terre volcanique et notre progression se fait sans grande difficulté. Toutefois, lorsque nous dévions de l'itinéraire idéal, le sol se dérobe sous nos pieds et nos jambes se mettent à jouer les bielles d'une vieille locomotive. Nos poumons ne semblent pas trop apprécier cette surcharge de travail. Nous parvenons bientôt à
l’ourle du cratère, les lumières d'Ambato et des villages environnants
constellent l'abîme que nous dominons en essayant de lui donner un
fond. Heureux de déposer notre
chargement à la limite de la glace, nous attendons les premières lueurs du jour
en explorant un peu plus avant le cratère. Au fond, une pente de glace
recouverte d'une fine pellicule de neige de 150 m qui se redresse pour
s'achever par une corniche verticale, ferme l'horizon... C'est là que je porte
le plus farouche désir de skier. Plus prés de nous, de nombreuses fumeroles qui
interdisent à la neige de subsister et sur la droite un sommet accessoire nommé
Cumbre Martinez laisse tomber négligemment sa chevelure de glace dans la partie
la plus profonde du cratère. Philippe soucieux de
ramener de belles images, est déjà parti se poster, caméra sur pied, pour ne pas
rater une seconde de mon « délire ». Le mini glacier qui s'étire verticalement
Jusqu'à l'antécime, émet des craquements sinistres. La chaleur du volcan
fragilise en effet la glace qui se fracture et se précipite dans des gouffres
sous-jacents invisibles. La glace grise est recouverte d'une fine couche de
neige travaillée de quelques millimètres d'épaisseur. Tandis que, crampons aux
pieds, je progresse sur cette omelette norvégienne, les premiers «Yankees»
débarquent sur le bord du cratère. Le plaisir est total et je cours presque sur
mes pointes avants tellement je suis heureux. La corniche stoppe provisoirement
ma progression et lorsque que je dégage au piolet la glace instable qui la
couronne, un bloc se détache et glisse à grande vitesse vers Philippe qui ne
rate pas une image de la scène. Le rétablissement
sommital n'est pas très esthétique, à cause de la rigidité des chaussures de
ski. Les puristes me pardonneront... Il ne me reste plus que quelques décamètres
pour marcher vers le sommet et découvrir parmi les pénitents de glace un
panorama magnifique. L'ombre. du « Tungu » se
projette sur la mer de nuage dont le moutonnement semble faire suite à celui de
la calotte glaciaire du sommet. Sur cet océan
figé seuls émergent les plus
hauts sommets de I'Equateur. Au loin, le Cayambe et L'Antisana, plus près Le
Cotopaxi qui pointe son cône imposant vers le bleu profond du ciel posé sur les
nuages. Les Illinizas paraissent insignifiants depuis notre piédestal. Derrière
nous, l’Altar étire ses nombreux sommets déchiquetés dont la chevauchée pourrait
être un magnifique Challenge. Ce dernier masque le Sangay seul sommet invisible
depuis ce point d'observation exceptionnel. Mais celui qui s'impose le plus
derrière La Cumbre Martinez est sans contestation possible le Chimborazo. C'est
une gigantesque architecture de roc et de glace plantée dans le décor et
fièrement isolé. Seul le Carihairazo qui fait face essaie de
lui faire concurrence sans espoir d'y parvenir. Peu à peu, le replat du
sommet se remplit de visiteurs y accédant par la voie normale. Nous voilà
environ quinze personnes unis dans une sorte d'extase apaisant. Mes skis,
plantés fermement dans la neige, servent de mâts pour déployer le drapeau de
télé soleil (chaîne câblée de Montpellier) et du conseil Régional du Languedoc
Roussillon. Après quelques mots
échangés avec mes compagnons de cime, Philippe va s’installer à nouveau à
proximité de la corniche et m'attend pour filmer le début de la
descente. Un petit saut de corniche doit me voir atterrir sur une pente très raide en neige très dure. C'est le moment de tester la tenue des carres et ma forme au cours de cet exercice de style. C’est parti ? La neige dure me réceptionne sans me faire partir en glissade sur la couche de glace sous-jacente. Quelques virages sur la pente très raide face à l’objectif de Philippe et me voici sur la partie large du petit glacier en train d'essayer de goutter chaque fraction de seconde de ce très éphémère bonheur... Je skie enfin dans l'arène du diable. Je stoppe bien vite mes skis à proximité des fumeroles devant de nouveaux ascensionnistes ébahis de découvrir un skieur dans un tel site. Après un contact radio
avec Philippe, nous nous entendons pour refaire quelques plans et je regrimpe
jusqu'à 'là corniche pour un deuxième passage un peu plus sur la gauche du
cratère. Les virages s enchaînent à nouveau sur cette tôle
ondulée jusqu'aux fumeroles. Les images sont en boite, il ne nous reste plus
qu'à redescendre jusqu'à Banos sur quelque trois mille deux cents mètres de
dénivelée. Nous gambadons jusqu'au refuge. Les skis me déséquilibrent parfois
sur ce terrain emminement abrasif ! Gare à la gamelle. Nous devons attendre 14
heures, heure à laquelle un muletier doit prendre notre « cargaison » pour nous
alléger jusqu'à Banos. La ville nous accueille vers l7h 3 0 après cette « petite
mise en jambe ». La montagne du diable
aura été pour nous le plus beau des belvédères pour admirer l'avenue des
volcans. Elle aura été aussi l'occasion de tester notre forme avant « le gros
morceau » le SANGAY. |