LE COTOPAXI

Le Cotopaxi nous apparaît brutalement, au détour d’un virage, tandis que le pick-up gravit avec peine la piste difficile qui mène à proximité du refuge « J.L Ribas ». A environ un kilomètre de notre but, nous devons descendre et pousser vigoureusement le véhicule pour franchir deux raidillons sévères. Cet effort à environ quatre mille cinq cent mètres d’altitude est bien essoufflant… Mais nous parvenons tant bien que mal au « parquedero ».

De tous côtés où nous portons les yeux, le paysage est tellement saisissant que nous restons sans voix. De notre petit groupe, je suis le seul à déjà connaître le site. Mais mon émerveillement est l’égal de Patrick et Philippe qui le découvrent. On ne peut vraiment pas se lasser d’une telle vision.

Derrière nous, le volcan enveloppé de son gigantesque glacier conique ! Devant, sur trois cent soixante degrés, s’étend à nos pieds le magnifique parc national qui porte le nom de la montagne. Tout d’abord, une sorte d’altiplano strié de gorges tourmentées, rides laissées par la montagne lors de ses précédentes éruptions. Puis une forêt de conifères qui semble jouer le rôle d’isolant visuel entre le « Coto » et le reste de la terre : en fait une sorte d’écrin destiné à nous faire tout oublier sauf «El Cotopaxi » !

Les skis, posés dans leur housse sur mon sac, ondulent sur le sentier qui conduit rapidement au refuge. Philippe, lui, communie avec le paysage en l’immortalisant sur la vidéo. Patrick me suit de près.

La construction qui nous accueille est toute doublée de bois à l’intérieur. Deux hottes de métal, dominant deux cheminées centrales, créent une ambiance chaude et discrète à la fois dans les deux pièces principales. La population du refuge est très variée. Equatoriens, Allemands, Colombiens, Américains et Français s’y côtoient pour simplement passer une nuit à 4800m dans ce site prestigieux où tenter le sommet demain matin.

Une petite sieste en ce milieu d’après midi nous permet d’aborder le dîner en pleine forme. Ce dernier est entre autre constitué des sempiternelles pâtes agrémentées de thon du pacifique et d’une soupe de poulet. Le lever est prévu vers 1h45 mais nos amis allemands ont oublié la traditionnelle courtoisie germanique et ils sonnent le branle bas de combat à minuit ! Leurs préparatifs n’en finissent pas à grand renfort de décibels. Impossible de dormir…Nous nous levons dont et absorbons nos céréales à la lueur des frontales.

Nous voici, tous trois, sur les pentes de neige qui surplombent le refuge juste sous le glacier du Cotopaxi. Pendant ce temps là, les Allemands continuent toujours leurs préparatifs… Nous ne les reverrons pas de la journée sur la montagne pas plus qu’à ses abords !

Le Cotopaxi est considéré comme l’un de volcans actifs les plus élevés de la terre avec ses 5897m d’altitude. Certaines mesures le donnent à 6005m voire 6010m. La première mesure semble la plus raisonnable. Il s’agit d’un « petit 6000 » qui ne vous paraîtra pas si malingre que cela lorsque vous le gravirez.

Lors de ma première ascension, le cratère à peine visible n’avait daigné m’accueillir sur son ourle que quelques secondes en raison d’un vent d’une puissance extrême. Il était alors impossible de s’y tenir debout sous peine d’être entraîné dans la gueule du géant !

Cette nuit, le ciel est avec nus ! Grand beau temps ! Un croissant de lune pour assister nos frontales et une voûte céleste constellée pour nous accompagner jusqu’au petit matin… Au loin, les orages embrasent la selva…

Nous prenons pied sur le glacier entre deux séracs sur la terre rouge volcanique recouverte ici et là de plaques de neige qui tissent un réseau de petits couloirs ininterrompus jusqu’à cent mètres environ au-dessus du refuge. Le terrain est très vite crevassé et les frêles ponts de neige nous imposent de nous encorder. Philippe ouvrira la marche, Patrick moins expérimenté, suivra, quant à moi, je la fermerai. Nous sommes très en avance sur le soleil et rien ne sert de nous hâter pour le devancer à la cumbre ! Aussi, nous progressons lentement, ce qui sera apprécié par Patrick, pour qui c’est le baptême du feu. La lueur de nos lampes nous permet de franchir un grand nombre de pots1 et nous voici sur des pentes plus raides et régulières. L’altitude se fait un peu plus présente et Patrick qui vient vivre  ses « papiers », en vrai pro, commence à souffrir. Philippe et moi le réconfortons de notre mieux, et après de nombreuses haltes, où il reprend son souffle et sa confiance quelques fois perdue, nous repartons. Ces nombreux arrêts permettent aux Américains et aux Français de nous rattraper. Nous en profitons pour échanger quelques phrases amicales dans le noir. Patrick culpabilise sans raison. Il a si peur de nous retarder ! Philippe et moi sommes tellement heureux de partager ce Coto avec lui !  Pour l’encourager,  je lui annonce la présence d’une dépression située plus haut, juste sous le « Yanasacha Wall », (« mur de pierre noir en Anglo-Queshoi »). Nous progressons de départs en haltes… Plus Patrick montre des signes de fatigue, plus nous cherchons à le mettre à l’aise sans le brusquer. « Où est la grotte ? » demande-t-il. Sa grande lassitude lui fait transformer la dépression en grotte ! « Où est la grotte ? » Philippe lui répond : « un peu plus haut ! », pour entrer dans son jeu.  Peu à peu, nous arrivons à la dite dépression où nous rejoignons Américains et Français  réfrigérés entrain de reprendre leur souffle. Il reste environ deux cent mètres de dénivelées pour atteindre le cratère. Nous choisissons d’attendre un peu pour recharger les batteries de Patrick qui a déjà manifesté le désir de ne pas aller plus loin. Cette halte aura le mérite de nous faire arriver au sommet juste pour le lever du jour. Quelques en-cas sont absorbés sur notre piédestal depuis lequel nous distinguons fort bien les lumières de Quito qui s’étirent sur plus de vingt cinq kilomètres. Les cordées qui nous précédent, constellent de la lueur de leurs frontales les pentes très raides qui conduisent à l’antécime. Patrick regarde ce spectacle avec crainte (« encore tout ça à grimper ! »). Lorsque nous repartons bien plus tard, ses forces l’abandonnent sur le petit mur de neige qui permet de ressortir de notre « reposoir ». C’est décidé, il nous attendra là… Il est allé au bout de lui-même. Bravo ! Philippe et moi entamons une course ascendante sur les pentes terminales et nous arrivons presque en même temps que nos prédécesseurs sur le bord du cratère. Nous avons une « pêche d’enfer ». Philippe dirait : « le power »… Les premières lueurs du jour nous accueillent en éclairant le cratère dans une ambiance qui n’a aucune commune mesure avec l’enfer que j’avais connu deux ans plus tôt lors de ma réalisation de la deuxième descente à ski du Cotopaxi. Nous nous décordons et Philippe grimpe la dernière pente qui mène au sommet. Le temps est radieux et nous sommes très heureux. Un seul regret : Patrick ne partage pas la joie du sommet avec nous. Nous aurions tant aimé… Nous dominons à présent le cratère inférieur concentriquement situé à l’intérieur de celui sur lequel nous nous trouvons. De discrètes fumerolles sur notre gauche et en contrebas indiquent que le volcan est toujours en activité. Ce cratère de huit cent mètres de diamètre constitue pour les ascensionnistes une deuxième découverte, propre aux volcans, une sorte de paysage intérieur qui s’ouvre au sein même du panorama grandiose qui l’environne. Une mer de nuage enrobe le Chimborazo, 6310m, qui impose sa présence à cent kilomètres de distance. L’Antisana, 5704m et le Cayambe, 5790m, (qui lui se trouve juste sur la ligne équinoxiale) émergent du vide comme pour aider nos regards à trouver des repères stables. Plus proche, la pince de crabe que forment les deux Illinizas, 5266m, tente désespérément de capturer les nuages qui s’aventurent dans les parages. La caméra fonctionne en immortalisant l’instant. Nous effectuons quelques prises de vue  à l’intention des sponsors.  A cet instant, je pense à Patrick en espérant qu’il n’a pas trop froid !

Chausser les skis dans ces circonstances représente toujours pour moi un moment d’allégresse. Le poids des chaussures de ski qu’il faut arracher  à chaque pas, ainsi que celui des skis qui tirent sur les bretelles du sac s’oublie en une seconde. De l’état de larve, je me métamorphose en papillon des cimes. Ceux qui me plaignaient lors de l’ascension doivent à présent m’envier ! Toutefois, la difficulté de ce genre de challenge est de pouvoir conserver suffisamment de punch au cours de la montée pour le libérer à la descente lors des impulsions violentes indispensables à chaque virage. La prise de carre sur pente raide est également grosse consommatrice d’énergie. Cela peut faire beaucoup trop pour un seul homme si sa condition physique n’est pas suffisamment affûtée…

Sur le plat sommital, quelques pas de patineur, et je descends prudemment la première pente travaillée par le vent. Les jambes répondent bien, la forme est là ! Philippe qui me rejoint me communique ses impératifs pour les prises de vues à venir et nous convenons d’un tracé précis de mes trajectoires. Les mini talkies jouent ici leur rôle à merveille. Je me sens complètement libéré sur mes skis. Je plonge dans les premières pentes dans un état de bien être total. J’ai l’impression de skier sur les nuages. Je frôle avec précaution deux cordées qui tirent des longueurs pour s’assurer dans ces pentes raides. Elles me voient passer comme un ovni. Je ne les envie pas pour tout l’or du monde. Parfois mon coude touche la pente et j’ai l’impression de câliner la montagne. Sa rudesse m’apparaît tendresse… La descente jusqu’à la dépression où nous attend Patrick est un vrai régal.  Je me permets même le luxe de me mettre en position de recherche de vitesse pour franchir la petite montée qui la défend. Le ski ici à 5650m d’altitude est le plus beau des jeux. Patrick à demi congelé, qui n’a pas raté un mètre de ma descente est heureux de me retrouver. Philippe lui fait des prouesses, caméra sur trépied, pour filmer de façon merveilleuse.

Je skie à présent sur une section peu inclinée et facile sur laquelle j’enchaîne les virages à grande vitesse. J’entends alors Philippe crier : « Tu te crois à Calgary ! ». Je ne dois pas lui faciliter la tache pour ses prises de vue. Il s’encorde avec Patrick et tous deux vont se poster plus bas. Le ménisque de Philippe le fait souffrir mais cela ne l’empêche pas de s’investir totalement et sans retenue dans son rôle de caméraman de haute altitude. Je ne le remercierai jamais assez… Je me dois de suivre ses instructions pour ne pas sortir des camps de prise de vue, c’est vraiment la moindre des choses. Sa grande exigence à ce propos surprend la cordée de Français qui descend toujours en tirant des longueurs. A l’inverse, cette exigence me comble. Nous sommes tous les deux dans le même trip. Nous aimerions tant sortir de belles images pour faire partager à beaucoup ce que nous vivons. Patrick ressuscite et mitraille avec son Canon illustrer sa gazette. Il est très heureux d’être là et n’est pas trop déçu d’avoir dû stopper son ascension. Le lever de soleil sur les pentes terminales lui a offert le plus grand des réconforts lorsque tout s’est illuminé à ses pieds. Sa déception est tellement estompée et l’allégresse se lit sur son visage. Philippe et moi en sommes ravis. La grande pente qui nous rapproche de la zone crevassée prolonge ma glissade vers la plaine. Je voudrais tant qu’elle soit sans fin tellement c’est bon…

 La première crevasse ouvre ses mâchoires menaçantes, je dois la sauter et attendre mes compagnons. Je ne veux surtout pas les presser car un moment d’inattention de leur part sur un pont de neige et c’est la chute pour l’un d’entre eux ou les deux dans ces antres mortelles. Les voila en dessous de moi. Je surplombe maintenant une corniche. Je la saute et atterris en me cassant à moitié  la figure. Je me rattrape de justesse. Le piolet fixé sur le sac s’est ancré dans la neige et m’a déséquilibré lors de l’atterrissage ! La seul victime de l’incident est le sac qui en sort tout balafré…

Le « trio infernal » se regroupe sur un petit replat et nous décidons de boire et manger avant de reprendre la descente dans la zone la plus crevassée. Plus bas, sur notre droite, se déroulent d’énormes lames de glace que le Coto déverse depuis toujours. Si tous les chagrins pouvaient avoir les même effets… Je devance mes amis et nous mettons fin aux prise de vues. Je préfère que nous fixions tous trois notre attention sur les pièges que nous tend le glacier. Mes skis me permettent de franchir facilement les obstacles, ici par un saut, là par un dérapage prudent en me faisant le plus léger possible. Me voici au terme du glacier. J’y attends « el professor » et « el instrutor »  qui moins mobiles que moi y arrivent bien plus tard. A cet endroit, Philippe et Patrick vont s’adonner à la recherche de « l’arche perdue ». Ces « Indiana Jones » nouveaux adeptes de la spéléo glaciaire vont tenter de retrouver un appareil photo que Philippe a laissé échapper par mégarde cette nuit…

De mon côté, je quitte le glacier et par de petites bandes de neige successives, j’enchaîne de nombreux virages pour stopper mes skis à moins de cent mètres au-dessus du refuge sur la terre rouge du Coto. Le challenge est accompli.

Tandis que je discute devant le refuge avec les grimpeurs Français, les deux « Indiana Jones » arrivent en brandissant l’appareil photo.

1 pots : crevasses dissimulées sous des ponts de neige

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Philippe JARDON Montagne et ski passion

Présentation de l'activité de Philippe JARDON skieur alpiniste